Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

06 avril 2009

La chevauchée fantastique

 

 

Le séjour à La Serena fut étrange et frustrant. J'avais l'impression d'être précisément là où je ne voulais pas être. Pour commencer, l'aspect méditerranéen de la ville et son environnement désertique ne se mariaient que fort mal avec le froid humide qui sévissait une grande partie de la journée et de la nuit. Le jour il faisait froid et humide à cause de la brume et la nuit on gelait parce que le ciel était d'une limpidité exceptionnelle. Ça n'avait aucun sens, à un jet de bolas du tropique du capricorne. En outre, il était difficile de marcher dans la rue sans être abordé sous les prétextes les plus divers qui avaient tous en commun le fait qu'à un moment ou un autre il fallait verser une somme d'argent ou acheter quelque chose, ce qui revenait au même. Trouver un restaurant était facile. Réussir à y pénétrer intact était une autre paire de manche, on verra pourquoi.. Je suis un homme normal. A midi et le soir j'ai faim. C'est comme ça. Malgré la kitchenette équipant mon appartement, le premier soir, je cherchai un restaurant, n'ayant que peu de goût pour les ustensiles de cuisine et les courses alimentaires, les autres non plus d'ailleurs, je hais les magasins, ces amoncellements de marchandises me donnent la nausée. Par contre j'adore manger, d'autant plus que je puis le faire sans complexes, n'ayant jamais été affecté d'aucune forme de sur-poids.Vers dix heures du soir, je déambulais donc dans les rues animées de la station balnéaire, heure à laquelle on commence, au Chili, à songer à s'alimenter. Le concierge m'avait conseillé le restaurant d'un hôtel cinq étoiles tout proche, me suppliant d'éviter les parages du mercado (marché), où, certes, les restaurants abondaient, mais dont la fréquentation n'était pas à la hauteur de ce qu'un caballero, étranger de surcroît, pouvait espérer. Nul danger, on était au Chili, pas au Pérou, no faltaria mas, mais tout cela pouvait se révéler muy molesto (embêtant) et le concierge ne voulait surtout pas qu'on moleste l'un de ses rares clients. Je fis bien évidemment le contraire de ce que me conseillait l'aimable employé. Il ressemblait à Djian dont je n'ai jamais pu supporter le style. En approchant du marché, un bâtiment de deux étages où les bodegas et les « restauran » s'empilaient les uns sur les autres, je fus agrippé par la manche de ma chemise, une bonne grosse chemise de bûcheron à carreaux qui m'évitait d'avoir à mettre un pull, j'ai toujours détesté superposer les couches de vêtements, je fus donc agrippé par un garçon d'une quinzaine d'années qui me baragouina en mauvais anglais....Want to eat, come, very good, cheap...Bon, après tout, ça ou autre chose, je déteste dire non, il faut s'expliquer, argumenter, communiquer, ça finit toujours mal et je ne suis pas difficile. Je me laissai donc entraîner vers une gargote à la porte de laquelle m'attendait une commère aussi large que haute, alertée par les hurlements triomphants du gamin. J'eus toutefois un mouvement de recul en avisant sa chevelure grisonnante. Si sa cuisine était aussi grasse que ses cheveux, j'allais de nouveau avoir à visiter tous les « inodoros » de la région et c'était une expérience que je ne tenais pas à renouveler. Mais la comadre était déjà sur moi, me saisissant pas l'autre bras...Venga aqui, guapito, a comer mi sopita manirera...Ah non! Tout sauf la sopa marinera! Je me débattis donc avec la dernière énergie, aidé en cela par un autre muchacho surgi de je ne sais où qui, emprisonnant ma taille entre ses bras chenus, essaya de m'entraîner loin de ce lieu de perdition gastronomique...No vaya a comer la sopa de esa bruja, es pura mierda. Venga conmigo, senor... (N'allez pas manger la soupe de cette sorcière, c'est de la merde, venez avec moi). Ce que voyant, la patronne se mit a frapper la gamin numéro deux avec un torchon de cuisine d'une propreté douteuse. Surgit alors une comadre bis, copie conforme de la première qui se jeta dans la mêlée en glapissant tout en distribuant une grêle de coups à dextre et à siniestre dont je subis les dommages collatéraux. A la porte des autres gargotes, patronnes et rabatteurs faisaient chorus, encourageant l'un ou l'autre camp. J'aurais du écouter Djian: après tout un écrivain qui connaissait un tel succès tout en malmenant à ce point la langue, devait être un génie. En attendant, j'avais quatre personnes suspendues à mes basques et loin de me mettre en colère, je fus gagné par un irrépressible fou rire, qui connut son apogée quand la manche droite de ma chemise cèda, me permettant de me libérer un court instant avant de me retrouver aux prises avec un troisième rabatteur que je suivis avec d'autant plus de plaisir qu'il me parla de parilladas et de churascos (viandes grillées). Chemin faisant, je ne pus que m'extasier de la vigueur avec laquelle s'exprimaient les forces du marché en ce lieu: les Serena Boys valaient bien les Chicago boys. La « Parillada argentina » était un petit local envahi de fumée où, sur des tables aux nappes douteuses, s'accomplissait la crémation de viandes diverses posées sur de petits braséros manipulés par les clients. Le patron, un homme à la mine austère, disparaissant dans une tenue de maître d'hôtel trop grande, se contentait de faire le tour des tables, alimentant les braseros en combustible et les conversations en propos désabusés. Tandis qu'il ravivait les braises de mon braséro, il avisa ma chemise manchote et m'apprit qu'il venait du Sud et que « ese pais se va al carajo » (tout part en couilles dans ce pays) depuis que le généralissime avait laissé le pouvoir entre les mains de politiciens incompétents. Inlassablement, il accomplissait sa ronde et quand venait mon tour, il désignait mon bras droit dénudé à l'attention des autres clients et tout en ricanant éructait...Regardez, le Chili sans Pinochet c'est ça, une chemise dont on aurait arraché une manche. On finira comme les péruviens...Ça virait à l'obsession. Je songeai à arracher l'autre manche ce qui m'aurait conféré un look viril de camionneur, mais je craignis la signification politique que le patron n'allait pas manquer de donner à ce geste. Je fus tiré d'embarras par un homme qui apparut à mes côtés sans que je l'eusse vu entrer. C'était un indien, impressionnant avec son visage en lame de couteau et son grand nez busqué, très différent des indiens au type asiatique que j'avais connus jusque là au Panama ou au Costa-Rica. Avec son allure indubitablement européenne, j'avais fini par oublier que ce pays avait abrité l'empire inca, en d'autres temps. Cet indien n'était pas déguisé en indien, mais portait un polo et un « jean », comme n'importe quel jeune de son âge, mais était-il jeune ou vieux, je n'aurais su le dire, malgré tout, il me sembla revivre à quelques centaines d'années de distance, la rencontre entre Cortès et Tupac Amaru. Cette sensation d'intemporalité fut accentuée quand de son index il toucha mon épaule droite dénudée en esquissant un sourire énigmatique sans prononcer une parole. Était-il muet ou ne parlait-il pas castillan? Le fait est qu'il ne proféra jamais un son. Mais je n'étais pas Cortès et ce n'était pas Tupac. Il déposa sur une chaise son grand sac à dos et en sortit tout un assortiment de ponchos et de bonnets péruviens multicolores.

Tandis que je rentrais à mon hôtel enveloppé dans mon poncho aux couleurs fluorescentes, ce qui m'évita de traverser la petite ville en exhibant ma chemise dépareillée, je me sentis un peu ridicule mais au chaud, d'ailleurs, c'est à peine si je m'attirai quelques lazzis de la part de jeunes gens agglutinés sur les bancs de la plaza de armas, rien de méchant, à aucun moment je n'eus l'impression qu'ils pourraient me terminer à coups de battes de baseball. Je décidai de faire un détour par le bord de mer pour profiter un peu de ce fameux ciel si pur. Tandis que je marchais sur l'interminable plage où une houle puissante s'écrasait avec fracas en jetant des éclats phosphorescents, j'avançais la tête dans les étoiles, regrettant un court instant de ne pas être le professeur S***, l'oeil rivé à son télescope à trois mille mètre d'altitude. C'était vrai qu'il était beau ce ciel. Mais c'est à terre que me fut offert un spectacle étrange, au point qu'aujourd'hui encore je me demande si je ne l'ai pas rêvé. Cela commença par des cris lointains dont l'intensité peinait à franchir la barrière sur le Pacifique érigée par le puissant ressac. Puis il y eut le bruit caractéristique que produisent les sabots de chevaux lancés au galop. Il y en avait trente ou quarante qui passèrent en file indienne, semblant voler à quelques mètres de moi, tantôt sur le sable sec, tantôt dans l'eau en soulevant de grandes gerbes d'écume, là où la houle poussée par les puissants vents d'ouest venait mourir sur la grêve, tandis que leurs cavaliers les excitaient en donnant de la voix. Une voiture tournant sur le front de mer vint éclairer, un bref instant, cette cavalcade nocturne. C'est alors que je remarquai que les hommes qui chevauchaient, dans la nuit glaciale, ces fougueuses montures à cru, étaient tous entièrement nus.

Commentaires

C'est sacrément risqué de jouer les touristes dans ce pays !
Sinon, ce devait être effectivement assez surréaliste, cette chevauchée dans la nuit.

Écrit par : tinou | 07 avril 2009

Non, pas vraiment riqué si on compare le Chili à d'autres pays de la région où l'on occit le chaland pour une poignée de pésos. C'est juste un peu surprenant.

Écrit par : manutara | 07 avril 2009

Risqué...

Écrit par : manutara | 07 avril 2009

Les commentaires sont fermés.