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23 mars 2009

Interlude

Cette courte note pour dire que je ne publierai plus de posts durant une quinzaine de jours, en raison d'une mission en terre hostile. Si j'y survis, je reprendrai les publications avec enthousiasme...Pour aider mes lectrices à patienter, une jolie vue(une des rares photos que j'ai prise sans mettre les doigts devant l'objectif) sur le mont Puntiagudo situé aux portes de la Patagonie chilienne.

chili 3.JPG

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22 mars 2009

La tête dans les étoiles

 

 

Partis de Santiago sous une chaleur tropicale, nous fûmes cueillis à La Serena par un froid humide, malgré un ciel sans nuages. Ça commençait mal. En principe, dans l 'hémisphère Sud, plus on monte vers le nord et plus il fait chaud. Je sais que cinq cents kilomètres n'auraient pas du faire une grande différence, mais cette différence, même minime, n'avait pas à s'éxercer dans le mauvais sens. Enfin, c'était le courant froid du Humboldt, qui, de la Terre de Feu au Pérou, plongeait les côtes dans un crachin perpétuel jusque vers la mi-journée. Quand, par malheur, il infléchissait son cours vers l'ouest, c'était encore pire, puisqu'il emportait avec lui l'unique ressource de bon nombre de riverains: le poisson. Un mauvais point songeai-je en enfilant ma « chomba » tandis que j'attendais mon sac au milieu des autres passagers agglutinés le long d'une planche en bois où les bagagistes déposaient valises et cartons, un à un, après que leurs propriétaires les eussent reconnus sur le chariot à bagages, non sans avoir au préalable vérifié que le numéro d'enregistrement figurant sur l'étiquette passée à la poignée correspondait bien au talon agrafé au billet, ce qui prenait une éternité. On avait l'impression d'être dans une criée aux poissons, chacun hurlant la description de son bien, la rouge, non la verte, oui la bleue. L'aéroport « La Florida » ressemblait à une hacienda de télénovela. Ce n'était pas laid d'ailleurs, juste surprenant, un peu comme si on avait attérri dans le jardin de quelque latifundiste qu'on s'attendait à voir, assis sur la véranda, siroter son pisco sauer servi par un peon en poncho. Évidemment, je fus le dernier à récupérer mes effets, la lutte au coude à coude en poussant des hurlements de pourceau n'étant pas précisément mon point fort. Et puis le temps était bien la dernière chose que je songeais à économiser. Quand je franchis la porte donnant accès à la zone publique de l'aéroport où ne se bousculait plus grand monde, puisque j'étais bon dernier, un jeune homme fondit sur moi, avec sur le visage l'expression désespérée de celui qui ne voit que l'herbe qui verdoie et la route qui poudroie depuis un bon moment déjà, et me demanda dans un anglais laborieux...Êtes-vous le professeur S****....C'était bien mon nom qu'il m'avait semblé entendre, mal prononcé certes, mais mon nom quand même. Il faut dire que je porte un nom anglo-saxon se prêtant facilement à toutes sortes de déformations en terres latines. Quant à ce pompeux titre de professeur, encore un de ces excès de courtoisie typiquement chilien...Quand il ajouta....La direction m'a envoyé vous chercher...Je n'eus plus aucun doute, il s'agissait bien de moi. J'avais réservé une chambre dans un hôtel de La Serena par l'intermédiare d'un concierge du Hyatt après qu'il me l'eût chaudement recommandé. Il n'était pas exclu qu'il eût demandé qu'on vînt me chercher à l'aéroport. Enfin c'était très bien. Ce fût donc sans la moindre arrière-pensée que je répondis....Yes I am mister S***....Le jeune homme se saisit de mon sac avec soulagement, soulagement qui ne connut plus de limite lorsque je lui appris que mon castillan valait largement mon anglais....Estupendo....s'écria-t-il, ce qui ne signifie pas stupide mais génial. La voiture dans laquelle il m'invita à monter portait inscrit sur les portières avant, Gémini, sans doute le nom de la chaîne à laquelle appartenait l'hôtel. Justement, je fus un peu étonné qu'il m'invitât à monter côté passager, mais il est vrai que nous avions franchi quelques degrés en latitude vers le nord, un certain relâchement dans le protocole n'avait donc rien d'étonnant. Après avoir tourné la clé de contact, il se tourna vers moi et, avec un grand sourire plein de dents, me tendit la main....Luis Manuel, astrofisico....J'avoue que je devais être ailleurs, car je compris astre physique ce qui me sembla un peu excessif et surtout hors de propos, mais ce garçon avait l'air sympathique, il devait animer des soirées au bord de la piscine dans une tenue grotesque, aussi lui répondis-je...mucho gusto... en lui broyant la dextre sans juger nécessaire de décliner mon identité, puisque visiblement la direction l'avait renseigné à ce sujet. En attendant, j'avais bien l'impression que j'étais tombé dans une espèce de club med chilien, joie et bonne humeur à tous les étages. Je grimaçai donc un sourire. La voiture était un quatre quatre, récent mais couvert de poussière. Évidemment, le désert et tout ça. Le paysage était plus verdoyant que je me l'étais imaginé après avoir vu les photos de la gare du désert exhibée par Astrubal un mois plus tôt. Dans quel trou était-il encore allé se mettre? Je fis remarquer que le fond de l'air était frais, histoire de dire quelque chose....Ah, oui, et vous verrez dans la cordillera à près de trois mille mètres, ce sera encore bien pire...me dit-il en dépassant une file de voitures tandis qu'un bus se rapprochait dangereusement sur la voie de gauche. Oui la cordillère, bien sûr, omniprésente. Je ne voyais toutefois pas ce que je serais allé y faire surtout à trois mille mètres, sans doute une tentative pour me vendre d'entrée de jeu une de ces excursions absurdes, quand, entassés dans un minibus trop petit, des touristes trop gros venus du bout du monde pour voir, ne voient rien d'autre que l'oreille velue de leur voisin ou le chignon pointu de leur voisine. Mais Luis Manuel avait de l'ambition, après avoir essayé de me vendre la cordillère il s'attaqua à l'espace....Vous verrez ce soir, avec la pureté de l'air qui caractérise cette région, vous aurez l'impression de pouvoir toucher les étoiles...Parfait, j'étais précisément venu pour cela. Il surenchérit par une rafale de constellations dont j'ignorais jusqu'à l'existence...Que bien... répondis-je en me préparant au choc avec l'arrière d'un camion surmonté d'un panneau annonçant, frenos de aire, avançant aussi lentement qu'il fumait noir, pureté de l'air, tu parles! Luis Manuel déboita brutalement pour dépasser le poids lourd fumant tout en klaxonnant furieusement. Nous étions bien en Amérique du Sud finalement. Remarquant sans doute une certaine nervosité de ma part, il essaya de se justifier...La réunion se tient dans trois heures. Il ne faudrait pas arriver en retard...La réunion?...Oui, vous savez, pour fixer les horaires, la répartition des tâches, l'analyse des observations, vous ne faites pas ça à Hawaii, Bob?...Je passai sur la confusion géographique, après tout, tant qu'on ne sortait pas du triangle polynésien, par contre ce Bob m'inquiéta bien un peu. Et puis, c'était quoi ces horaires, ces tâches, ces analyses? En outre, nous étions arrivés en plein centre ville, une toute petite ville, l'hôtel devait se situer à un jet de pierre du côté de la mer qu'on voyait toute proche entre deux immeubles. Si la fameuse rèunion devait se tenir dans trois heures, nous avions largement le temps! J'imaginais les clients parqués dans le hall, contraints de répondre à des questionnaires, tandis qu'on fixait le planning du lendemain. Tout cela n'avait aucun sens. A tout hasard, je répondis quand même par l'affirmative, je suis peu contrariant de nature, mais quand je vis qu'après avoir traversé la ville, Luis s'apprétait à prendre la "ruta cinco" qui se prolonge jusqu'au Pérou, je tirai, mentalement, la sonnette d'alarme...L'hôtel n'est pas en ville, on m'avait pourtant dit qu'il était proche du centre?...Luis Manuel se tourna vers moi en fronçant les sourcils...Quel hôtel?...Hôtel Las Fuentes...Non, pas du tout, vous serez logé à proximité de Gemini, pour éviter les aller-retour. Vous comprenez bien qu'à trois mille mètres d'altitude....Mais vous commencez à m'emmerder avec vos trois mille mètres d'altitude! Je veux rester au niveau de la mer, moi!....Contre toute attente, Luis éclata de rire....On m'avait prévenu que vous étiez excentrique Bob, mais là, vraiment, vous éxagérez!...Encore ce Bob! Nous commencions à pénétrer dans une zone désertique, aussi, avant que les choses n'allassent plus loin, je voulus faire une pause. Le spectre du quiproquo pointait son mufle hideux à l'horizon....Arrêtez-vous un instant, sur le bas-côté, je vous prie, Luis....Il s'éxécuta sans protester...Moi aussi j'ai envie de pisser...Non, non, il ne s'agit pas de cela. J'ai l'impression que je ne suis pas celui que vous espériez...Apparemment, celui lui coupa toute envie de pisser....Que voulez-vous dire?...Qui attendiez-vous exactement?....Vous, enfin, le professeur Robert S*** de Hawaii...C'est bien ce que je craignais, moi c'est Esteban S*** de Tahiti, une chance sur un million que cela se produise, mais c'est tombé sur nous...Comment? Vous n'êtes pas le professeur S***, astrophysicien, grand spécialiste des trous noirs????...Je songeai, bien sûr, astrofisico, non mais quelle andouille!...Non, je regrette, ni noirs ni d'aucune autre couleur, en plus la physique a toujours été mon point faible au collège....J'étais sincèrement désolé pour Luis et le crus sur le point de fondre en larmes. Il s'effondra, la tête sur le volant...Es une desastre! Entiendes? UN DESASTRE!... Oui bon, je n'étais pas le professeur machin, spécialiste des trous, on n'allait quand même pas décréter une journée de deuil national. Il aurait pu choisir un autre nom que le mien, après tout. Ce n'était certainement pas une raison pour me tutoyer, astrofisico ou non! Se reprenant, Luis fit faire demi tour à la voiture et reprit le chemin de La Serena dans un grand nuage de poussière. Pour rompre le silence pesant, je lui demandai innocemment...Où, allons-nous?....Il haussa les épaules....Te déposer à ton hôtel, c'est à deux minutes d'ici, et retourner à l'aéroport pour sauver ce qui peut encore l'être...Ça m'allait très bien. L'hôtel s'avéra être un de ces "apart-hotels" très en vogue au Chili qui proposent de petits appartements entièrement équipés dans des immeubles neufs d'un étage. J'offris à Luis d'utiliser le téléphone de ma chambre pour appeler l'aéroport ce qu'il accepta avec reconnaissance. Vu le maigre trafic, un gringo écumant de rage devait être facile à repérer. Ce fut le cas. En sortant de l'avion, le professeur, pris d'une envie subite, s'était précipité dans les toilettes de l'aéroport où il devait encore se trouver lorsque Luis m'accosta. Tandis que je le raccompagnais à sa voiture, je lui demandai ce qu'était Gémini...Un des téléscopes les plus puissants au monde, situé dans la cordillère à trois mille mètres d'altitude....

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18 mars 2009

La feria del libro

 

 

Le dernier jour à Santiago, j'abandonnai ma chambre à midi, comme me le demandait le règlement intérieur du Hyatt. Mon avion pour La Serena ne décollant qu'à quatre heures de l'après-midi, je proposai à Adolfo de musarder un peu en ville, puis de déjeuner tranquillement avant de gagner l'aéroport. Une idée me trottait par la tête depuis un certain temps. Confronté à la pratique quotidienne du castillan fortement « chilenisé » de mon chauffeur, tout en y perdant un peu mon latin, je voulais aller dans une librairie afin d'y trouver un manuel traitant des « chilenismos » pour ne plus risquer d' « alquilar une coche » mais bien d' « arendar un auto » (oun aouto, louer une voiture), ou ne plus « buscar un piso », mais bel et bien « tratar de encontrar un departamento » (chercher un appartement) tandis que je ne chercherais plus le « piso bajo » mais la « planta baja » (rez-de-chaussée) tout en évitant de fixer son entrejambe quand un chilien me dirait qu'il avait des problèmes avec sa « polola » (petite amie). Adolfo, auquel je venais de verser ses émoluments, tout en le gratifiant d'un bonus généreux, me répondit...Todo lo que quiera, Don Esteban.... (tout ce que vous voudrez). Je trouverais sûrement mon bonheur à la «  Feria del Libro », la plus grande librairie de Santiago donc, par voie de concéquence, de tout le continent sud- américain. Une foire aux livres? Ah oui, ça me paraissait tout à fait bien. La « Feria del libro » de Santiago, un magasin de taille moyenne situé au bas d'une tour, se composait d'un rez-de-chaussée dédié aux livres et d'un premièr étage consacré aux fournitures de bureau.Vide de tout client, elle offrait moins de titres que la librairie d'une ville française de dix-mille habitants, et encore, une grande partie de ces derniers était consacrée aux différents corps d'armée, à l'agronomie, aux mémoires de Pinochet, à l'oenologie, à l'économie, au droit, aux mémoires de Pinochet, à la pisciculture, à la pêche aux mariscos, à l'élevage du mouton, aux mémoires de Pinochet, sans oublier toute une étagère où s'étalait en différentes éditions, de la plus luxueuse à la plus accessible, « mi lucha » de Adolfo Hitler faisant face à un Carlos Marx furibond dans son « El capital » plus rouge que rouge. Évidemment, pas un seul livre écrit par un auteur français, pas même l'inévitable « Senora Bovary » de Gustavio Flaubert ou l'indispensable « los Miserables » de Victorio Hugo, pas même « el Rojo y el Negro » de Stendhal. Ca fiche un coup quand même! C'est à peine si les grands noms de la littérature sud-américaine étaient présents. Quelques ouvrages de Marquez, Borges, Vargas Llosa, Carlos Fuentes, Asturias, Sepulveda, Soriano, Donoso et Coloane. Je les achetai tous. Passionné de littérature sud-américaine, je les avais déjà lus en français, mais voulais les relire en castillan. J'en profitai pour acheter l'autobiographie de Neruda « Confieso que he vivido », désireux de mieux faire connaissance avec ce grand poète dont je n'avais pas visité la maison. J'y ajoutai quelques guides fort bien faits ainsi qu'un livre très bien documenté sur la faune chilienne. Je réussis même à trouver ce que je cherchais sous le titre de « Como sobrevivir en Chile » (comment survivre au Chili). Au bout du troisième livre choisi, le vendeur qui me suivait dans tous mes déplacements, non par crainte de me voir empocher un traité sur le fumage du saumon, mais afin de me débarrasser de ma charge livresque, ce vendeur, donc, fut rejoint par un autre, puis un autre encore et finalement, ce fut suivi par une file d'une dizaine de vendeurs hilares, chacun portant deux ou trois livres, que je me présentai à la caisse. A cette occasion, le patron sortit de son bureau, une espèce de placard situé en altitude, pour me féliciter et m'offrir un livre de mon choix. Je choisis un superbe et pesant dictionnaire « espanol-frances », la preuve que des gens devaient essayer d'apprendre le français dans ce pays, ouvrage que je consulte encore quotidiennement. Quand je quittai le magasin, lesté de deux grands cabas remplis de livres, les employés me firent une haie d'honneur et, je n'en suis pas encore revenu, m'applaudirent. En me laissant à la porte, le patron, les yeux rougis par une émotion que je supposai sincère, garda longtemps ma main dans la sienne tout en me disant...Vous savez, monsieur, les gens lisent très peu dans ce pays...

 

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17 mars 2009

Valparaiso

 

 

Et puis il y eut Valparaiso. Un joli nom. Je m'aperçois que je suis incapable de parler des villes parce que dans le fond je ne les ai jamais aimées, alors je vais laisser ce jeune homme le faire à ma place: http://www.youtube.com/watch?v=ps_FhFt6xgI. J'avoue que l'espace d'un instant je me suis senti là-bas en écoutant cette chanson, retrouvant cette émotion qui m'envahit dès que je posai les pieds sur le sol chilien. La beauté de cette langue débarrassée de sa rugosité ibérique, les paroles qui chantent la vie et la mort, le dépouillement de l'interprétation, tout cela parle mieux du Chili que je découvris plus-tard, là-bas, vers le Sud, que cette sinistre comédie du consumiérisme à crédit entrevue à mon arrivée. « Porque no naci pobre y siempre tuve un miedo inconcebible a la pobreza », parce que je ne suis pas né pauvre et que j'ai toujours éprouvé une peur incommensurable de la pauvreté, nous dit ce beau texte écrit par Oswaldo Rodriguez dans les années septante. C'est cette peur que j'avais vue dans les yeux des passants quelques jours plus tôt à Santiago.

Valparaiso moins industrieuse, plus paresseuse, était une vieille dame « aux langueurs  océanes », vivant des rentes d'un passé révolu entre son port (mais qui va encore à Valparaiso?) et les cerros couverts de maisons patriciennes aux peintures écaillées, accessibles uniquement au travers d'un système compliqué d'ascenseurs hors d'âge dont les cabines grinçantes menaçaient à tout instant de tomber en morceaux. J'y respirai mieux qu'à Santiago, ce qui ne signifie pas que j'y respirais bien, c'était une ville après tout. J'ai toujours eu l'impression de devenir extraordinairement vulnérable dans une ville, on y paye jusqu'au temps qui passe. De toutes façons, je n'y respirai que quelques heures largement insuffisantes pour ajouter quoique ce soit aux platitudes écrites plus haut. Juste ce jugement lapidaire d'Adolfo... Autrefois Valparaiso était dans le commerce de la merde d'oiseaux (le guano), aujourd'hui elle se retrouve dans la merde tout court... Puisqu'on faisait dans la poésie, Adolfo me demanda si je souhaitais voir la maison de Pablo Neruda à Isla Negra. Pablo Neruda s'était vu décerner le prix Nobel de littérature en 1971. C'était un énorme poète, dont je n'avais jamais lu une ligne et dont je n'aurais sans doute jamais entendu parler, si un de mes camarades de terminale, un être chétif affecté d'un nombre de târes physiques tel qu'on l'avait dispensé du cours de gymnastique et de chant, à l'époque on ne faisait pas dans le social, même chez les curés, si ce garçon, donc, n'avait nourri une admiration sans borne pour le poète chilien, le citant à tous propos, n'hésitant pas à en déclamer des pages entières en un espagnol corrompu par un fort accent alsacien. Comme nous étions en Alsace et que Neruda n'était pas au programme, cela ne dérangeait personne. Pour être tout à fait honnête, encore affaibli par ma récente indisposition gastrique, non, pas affaibli, de mauvaise humeur serait plus exact, aller voir la maison de Neruda n'était pas exactement en haut de ma liste de priorités, pas même en bas d'ailleurs. Une maison c'est une maison après tout, le fait qu'elle ait appartenu à un homme illustre n'y change rien. Elle n'est pas nimbée d'un halo de lumière tandis que des orgues célestes déversent sur elle des flots de musique sacrée. Quant à l'architecture, à la beauté des lieux, on sait que de parfaits imbéciles ont eu des maisons superbes, moi par exemple, alors que la plupart des écrivains et des peintres de renom ont vécu dans des bouges sordides. D'ailleurs il valait mieux. On imagine mal Dostoievski écrire « Crime et châtiment » dans un pimpant chalet suisse entouré de petits oiseaux qui font cui-cui à longueur de journée. Bon, va pour Néruda, ça ou autre chose, après tout...Quand nous arrivâmes dans la rue menant à la maison du poète à Isla Negra, une congrégation d'une centaine de personnes munies de pancartes en barraient l'accès. Sur ces dernières on pouvait lire « No a los ensayos nucleares en Muroshima » D'autres plus directives disaient « Los franceses fuera del Pacifico ». Je crus un moment être tombé dans un guet-apens monté par Adolfo, mais j'abandonnai rapidement cette hypoyhèse à la vue son étonnement...Que mierda es esa... et en entendant le filet de voix avec lequel il s'excusa comme s'il était coupable des vélleités anti-nucléaires de certains de ces concitoyens. Justement, ceux-ci ne correspondaient ni en âge, ni en tenue, aux habituels porteurs de ce genre de pancartes. Les hommes avaient l'air de notaires en congrès et les femmes aux têtes recouvertes de foulards noirs semblaient se rendre à un pèlerinage dédié à la « virgen de las lagrimas ». Tandis qu'Adolfo, ne sachant que faire d'autre, arrêtait la voiture à quelques mètres des manifestants, un homme petit et gros, les cheveux grisonnants coupés en brosse, se mit à agiter frénétiquement devant ses camarades une sorte de long bâton métallique terminé par un gland doré. Il y eut des roulements de tambour, le son déchirant d'un accordéon et un chant lugubre s'éleva de la foule où se mêlaient les voix aigrelettes des femmes et celles, plus graves,des notaires....Je crus comprendre que «los franceses no pasaran ». Puis il y eut un moment de flottement parmi les manifestants qui semblaient guetter l'arrivée d'un contingent supplémentaire de « franceses » atomiques, le chant perdu de son énergie puis s'arrêta tout à fait quand Adolfo expliqua au Kapelmeister à gland que j'étais un touriste espagnol, grand amateur de Pablo Neruda. Je lâchai quelques « joder » et « cojones » sonores du fond de la berline pour accréditer cette thèse. Une haie d'honneur s'ouvrit donc pour nous laisser le passage. Il y eut même quelques « Viva Espana, muerte a los franceses ». C'est alors que je remarquai deux voitures de carabineros garés en retrait dont les occupants semblaient plus amusés que préoccupés par la scène.

Je n'étais pas le seul à avoir eu l'idée de visiter la maison du poète, ce jour là. Les visites se faisaient par petits groupes d'une vingtaine de personnes. On me dit que le temps d'attente était d'environ trois heures. J'achetai tout de même un billet, histoire de participer à la conservation du patrimoine culturel chilien, sans avoir la moindre intention d'attendre mon tour. Je retournai lentement à la voiture où je trouvai Adolfo profondément endormi. Ne voulant le réveiller, je me promenai le long du bord de mer, puis, remarquant que le dispositif de blocage anti-nucléaire se remettait en place, je m'en approchai. Cette fois l'objectif était en vue: un bus rempli de vignerons français. Une petite dame rondelette et toute en cul se précipita ventre à terre vers le bus en poussant un rugissement terrible, raaaaaaaa, tandis que le choeur des « no pasaran » se remettait en branle. Arrivée devant le bus où les vignerons, passablement avinés, croyant à un comité de bienvenue prenaient des photos en faisant des signes amicaux, la passionaria sorti de son corsage un drapeau français qu'elle entreprit de déchirer en se contorsionnant de manière grotesque tout en couinant comme une truie, n'y parvenant pas, elle fut rejointe par une autre mégère et toutes deux avec des cris de triomphe hystériques mirent l'emblême national en pièce. Songeant sans doute que tout cela avait assez duré, un officier de carabineros siffla la fin de la récréation, ce qu'entendant les manifestants se regroupèrent docilement sur les côtés de la route, se congratulant bruyamment d'avoir ainsi oeuvré pour la paix dans le monde, tandis que le bus transportant une cinquantaine de vignerons livides se frayait un chemin jusqu'à la maison du maître. Après tout, business is business.

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14 mars 2009

Los balnearios populares

 

 

Les jours suivants, nous nous éloignâmes de Santiago en direction du littoral. A mon grand désespoir, je ne voyais nulle trace de toute cette beauté tant vantée par mon ami Astrubal. Entre Santiago et la mer, après nous être extraits d'une interminable zone industrielle jetée de manière anarchique de part et d'autre de la route, nous abordâmes une région peuplée de « cerros » perdus dans une brume omniprésente qui me fit penser aux Vosges et Dieu sait que je déteste les Vosges depuis le jour où, encore enfant, j'avais vu un séjour africain prévu de longue date annulé par décret paternel, pour être remplacé par une quinzaine aux « Trois Epis » dans un hôtel situé à mi-chemin entre un hôpital psychiatrique et un asile de vieux, mon père prenait parfois des initiatives étranges. Quant à la côte bordée de falaises noirâtres et de plages couvertes de laminaires en voie de putréfaction, elle me semblait plus apte à abriter des pénitenciers que des stations balnéaires. C'était pourtant là qu'elles se concentraient de la plus modeste dont j'ai oublié le nom, à la plus fameuse, Vina del Mar. Je suppose que leur édification dut plus à la proximité de Santiago qu'à l'ésthétique du site.

Les chiliens ont ceci de commun avec les français que, durant les mois de janvier et février, ils migrent tous en masse, toutes classes sociales confondues, pour jouir en famille des bains de mer, le tri étant opéré au moment de choisir la destination: San Antonio pour les chiliens modestes, Vina pour la bourgeoisie. Ce n'était pas Ibiza, ni même les Landes et pourtant c'est déjà très moche les Landes, mais ces séjours revêtaient pour les chiliens de condition modeste une importance toute particulière: l'impression de ne pas avoir été laissés au bord de la route par le fameux miracle économique chilien. Aucun sacrifice n'était trop grand pour y parvenir. Si Vina del Mar s'avéra être assez proche de ce que l'on peut attendre d'une ville consacrée aux fins de semaine ou aux vacances d'une population aisée, les « balnearios populares », disséminés au Nord et au Sud de Vina, tout comme les hameaux peuplés de serfs pouvaient l'être dans les environs de la demeure seigneuriale, me laissèrent perplexe. A vrai dire cela ne ressemblait à rien de ce que j'avais connu jusque là. Je n'arrivais pas à me débarrasser de cette impression désagréable que m'avait laissé la capitale la veille et ce malaise corrompait tout ce que je voyais défiler derrière les vitres teintées de la berline. Pourtant Aldolfo n'avait pas de superlatifs suffisamment forts pour qualifier les merveilles nous entourant. Une sinistre bâtisse munie de solides barreaux au fenêtres devenait un fastueux club de vacances, une plage déserte émettant de forts relents de pourriture, sur laquelle venait se briser avec fracas une houle énorme, se transformait en atoll corallien aux eaux turquoises. Les restaurants ressemblaient à des cantines d'entreprises même si on y mangeait fort bien pour quelques pesos. Endroits étranges où les serveurs portaient des masques blancs sur le visage, comme ceux que portent les secouristes quand il s'agit de fouiller des décombres remplis de cadavres en décomposition. Dans le cas des cantines, il s'agissait de protéger les aliments des germes qui auraient pu les corrompre, bien entendu, mais une petite voix intérieure me disait que c'était le personnel qu'on essayait de protéger des effluves pestilentielles de la nourriture servie. J'étais passé par des pays d'Amérique latine où les pauvres s'échinaient à des travaux pénibles payés quelques centimes de l'heure, à moins qu'ils ne traînassent dans la rue, fouillant les poubelles quand il y en avait, faisant la manche quand ils en avaient ou se rassemblant sur une place pour boire, jouer aux dominos, rigoler, se moquer des gringos qui payaient si cher le privilège de voir toute cette exotique laideur. Ils vivaient dans des quartiers où le crime et le vol se pratiquaient comme dans d'autres endroits on s'adonne au jardinage ou à la poterie, occupant des taudis insalubres unis les uns aux autres par des cordes à linge encombrées de vêtements en haillons qu'ils se volaient mutuellement. De vrais pauvres en somme. Jamais on aurait une seconde imaginé qu'ils pussent un jour partir en vacances. Au Chili, je ne sais pas si le terme de pauvre convient exactement, mais quand on gagne deux cents dollars par mois on n'est quand même pas très riche, eh bien au Chili, personne ne traînait dans la rue, tout le monde travaillait, les gens modestes vivaient dans de petites maisons individuelles (humilde viviendas selon le terme consacré) spartiates mais propres, reproduites par milliers dans des quartiers surgis de terre du jour au lendemain au rythme de la croissance économique et surtout, on s'était mis dans la tête de faire partir en vacances cette frange de la population à très faibles revenus. Au départ c'était sans doute une idée d'Allende, mais elle avait été reprise avec enthousiasme par la junte militaire, rappelons quand même qu'Augusto Pinochet (prononcer Pinotchette, pin8 pour les opposants), à la différence de Francisco Franco, avait été nommé commandant en chef des armées par le gouvernement d'unité populaire et volens, nolens, une telle proximité avait du laisser des traces. Alors forcément, les stations balnéaires conçues pour cette population reflètaient un peu, même beaucoup, les conditions de vie qui étaient les siennes le reste de l'année, la part du rêve étant réduite à la portion congrue. Efficaces mais sobres, très sobres, les « balnearios populares ». Il est vrai que nous autres européens avons été trop gâtés par la vie et avons tendance à juger celle des autres à l'aune de nos exigences. Mais quand même....Peut-être que si ces endroits avaient été remplis d'une foule bruyante et enthousiaste, leur aurais-je trouvé un petit air festif, mais nous étions en novembre et ces « balnéarios » semblaient des cités fantômes. Ne manquaient que les grincements d'une porte dégondée s'ouvrant et se fermant au gré du vent. Même les pélicans posés par centaines sur les piquets des jetées ou sur les toits des rares restaurants ouverts, dans l'attente de quelque pitance facile, même ces disgracieux volatiles semblaient déprimés.


 

 

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12 mars 2009

Santiago

 

 

 

En dépit de tous les efforts déployés par Adolfo pour me la montrer sous un bon jour, Santiago ne me plut pas . Je trouvai la ville sinistre, malgré le bleu du ciel. De toutes façons en matière de villes je suis mauvais juge. Je n'aime pas les villes, ou bien juste en passant. Deux choses me marquèrent toutefois durant cette première journée passée dans la capitale. D'abord le palais de la Moneda, résidence des présidents chiliens. Pas pour son architecture qui est certainement très acceptable, mais parce que je fais partie de cette génération qui vécut grâce aux médias l'accession au pouvoir d'un socialiste en Amérique Latine, le président chilien Salvador Allende élu au suffrage universel. Je ne sais si cela souleva une éspérance démesurée au sein du peuple chilien, certainement, mais je sais que cette élection suscita un enthousiasme hystérique dans le petit monde des intellectuels de gauche, comme on les appelait à l'époque en France. Et puis, le 11 septembre 1973, le ciel leur tomba sur la tête, où plus exactement, du ciel surgirent les avions qui bombardèrent le palais de la Moneda où le président, protégé par un casque trop grand pour sa tête, tout un symbole, et ses plus proches collaborateurs s'étaient retranchés avec une garde rapprochée dont les rangs se clairsemaient d'heure en heure. La façade vérolée d'éclats d'obus de la Moneda fit brusquement irruption dans nos petites vies et ne la quitta plus vraiment. Cette façade devint pour moi, à dix-huit ans on est romantique, et pour tous ceux de ma génération, je ne crois pas m'avancer en l'affirmant, le symbole du Mal terrassant le Bien, inversant ainsi l'ordre des choses de manière insupportable. Depuis, ayant lu quelques ouvrages écrits par les partisans de l'un ou l'autre camp, j'ai bien compris que les choses n'étaient pas aussi simples qu'elles le paraissaient à l'époque et que le coup d'état militaire avait probablement permis aux chiliens de faire l'économie d'une guerre civile, mais quand même, me retrouver vingt-deux ans après les faits devant ce palais de la Moneda entièrement restauré me remplissait d'émotion.

Dans les années qui suivirent le coup d'état, nous vîmes un certain nombre d'éxilés chiliens grossir nos rangs à l'université, quand ils ne renforçaient pas ceux du corps enseignant. Je les trouvais arrogants, méprisants, anachroniquement communistes, ne regrettant nullement les erreurs commises par les leurs, responsables du désastre bien plus qu'un prétendu complot de la CIA.

Je n'interrogeai pas Adolfo sur cette période, après tout, c'était son histoire et elle lui appartenait. Pendant toutes ces années où le Chili devint ma seconde patrie, j'eus l'impression que les chiliens souhaitaient tourner la page et vivaient très mal l'ingérence de tel ou tel gouvernement étranger s'acharnant à expliquer à ces pauvres chiliens que décidemment ce retour à la démocratie accepté, même à reganadientes (à contre coeur), par le vieux dictateur, aurait toujours des relents d'inachevé tant qu'on ne l'aurait pas trainé devant quelque tribunal international, certes on aurait préféré une bonne révolution arrosée du sang de quelques centaines de milliers de héros, avec son lot de déclarations enflammées proférées par des leaders au verbe haut et à la barbe fournie, el pueblo par ci, el pueblo par là, pueblo où es-tu, mais à défaut d'une geste guévariste on se contenterait d'un mauvais procès.

Autre chose. Nous avions tourné pendant des heures sur les larges avenues du centre et dans les rues étroites de quartiers plus populaires, les unes tout comme le autres parcourues par un flot de véhicules aux gaz d'échappement généreux qui laissèrent leur empreinte jusque dans les endroits les plus reculés de mon être tout en imprégnant mes vêtements d'une forte odeur d'huile de vidange. Les trottoirs étaient arpentés par une foule pressée, hommes et femmes confondus dans une même négritude vestimentaire, j'eus l'impression que les ouvriers aussi devaient arriver à leur travail en costume noir. De temps en temps, un groupe d'écoliers portant cravate, costume bleu ciel et chemise sortie du pantalon, après tout ce n'était encore que des enfants, mettait une note d'espoir et de légèreté dans .... oui, dans quoi au fait, je ne sais pas, cette ville n'avait pas d'âme juste des prétentions. J'étais un peu écrasé par l'entassement de ces vies laborieuses, où donc se cachait l'oisiveté, les bancs placés le long de l'Alameda étaient vides, les bus jaunes, les collectivos noirs, les malls bondés de produits payables en commodes « quotas » (prononcer kouotasse), on pouvait dans ce pays tout acheter à crédit sauf ses cigarettes et ses médicaments vendus à l'unité dans de petits kiosques disséminés le long des avenues. On y trouvait également, imprimés sur du papier de mauvaise qualité, des magazines racontant des histoires épouvantables d'enfants poilus et de fillettes enceintes des oeuvres d'un padrastro (beau-père) alcoolique s'adonnant au trafic de pasta base (jamais trop su ce que c'était mais ça ne m'avait pas l'air catholique ce machin) tandis que la mère se prostituait auprès des pensionnaires d'un hôpital psychiatrique. J'avoue que le spectacle de cette misérable richesse me mit mal à l'aise. On sentait que tous ces gens avaient à manger dans leur assiette, un toit au-dessus de leur tête et dans la penderie deux ou trois costumes d'un beau noir outre-tombe. Mais je lisais dans leurs yeux, eh oui, je lis dans les yeux, qu'ils crevaient de trouille. Pas la trouille du futur dictateur, du carabinero, de la mort, du prochain tremblement de terre, non, rien de cela n'effraie le chilien, c'était juste la trouille de ne pas pouvoir payer leurs quotas à la fin du mois. Le crédit est à ce point institutionalisé au Chili, que le moindre ticket de caisse fait mention de la possibilité de payer en plusieurs quotas. Jamais, dans aucun des pays que j'avais visité jusque là, même le plus misérable, je n'avais vu peur aussi palpable. Même les riches, les caballeros, devaient faire dans leur froc à l'idée de ne pas pouvoir continuer à honorer les traites de leur chalet (tchalette qui ressemble à tout sauf à un chalet) construit dans un barrio exclusivo sur les hauteurs de Las Condes. Évidemment je livre ex post des conclusions auxquelles je ne suis pas nécessairement arrivé en un jour, pour la simple et bonne raison que toute cette journée, ma première vraie journée au Chili, je la passai recroquevillé sur le confortable siège arrière de la voiture d'Adolfo, victime d'une incommensurable tourista: sans doute l'eau du robinet dont je m'étais imprudemment abreuvé la veille. La dernière fois c'était à Port au Prince ce qui m'induisit à penser que le seul point commun entre la mégapole chilienne et la capitale haïtienne était le caractère nocif de leur eau. J'invitai fréquemment Adolfo à s'arrêter devant une fuente de soda dont je me gardai bien de consommer la moindre goutte malgré la soif dévorante que je prétextais, ne recherchant que l'hospitalité de son inodoro, puisque c'est ainsi que les chiliens appellent leurs toilettes avec, me sembla-t-il, un goût certain pour le paradoxe. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur les lieux d'aisance des restaurants chiliens pour peu qu'on prît la peine de s'éloigner des palaces. Vers trois heures de l'après-midi, je sentis à l'enthousiasme avec lequel il me vantait la gastronomie chilienne, qu'Adolfo avait faim. La mort dans l'âme et l'estomac au bord des lèvres, je lui demandai s'il connaissait un bon restaurant. Il faut savoir que je me ferais tuer sur place plutôt que de reconnaître que je suis malade. Je suis un être méprisable, bouffi d'orgueil. Les autres peuvent être malades, pas moi, c'est comme ça.

Il y eut un petit moment de flottement lorsque j'invitai Adolfo à partager mon repas. ...C'est gentil don Esteban, mais au Chili les chauffeurs ne mangent pas avec leur patron, cela ne se fait pas....Je vous rassure, en France non plus, mais je suis un pays à moi tout seul et de plus, j'ai horreur de manger seul...

Lorsque nous pénétrâmes dans « la reina de los mariscos » gardée par deux centollas géantes en plastique, ces grands crabes des mers froides dont je devais consommer des quantités considérables par la suite, je crus ma dernière heure venue. Rien que l'odeur me fit me précipiter dans l'inodoro le plus proche, signalé par un panneau qui envoyait los varones (mâles) au fond du couloir à gauche et las hembras (femelles) à droite. Puis vint le choix délicat d'un plat que je pourrais garder suffisamment longtemps pour avoir une chance d'atteindre les toilettes sans rien perdre de ma dignité. Adolfo me recommanda le curanto. Rien que le nom déjà.... Qu'est-ce?...Une spécialité de l'île de Chiloé située dans les canaux de Patagonie, don Esteban. Un mélange de saucisses de Frankfurt, de boules de Bâle, de poitrine de porc fumée, de moules géantes, de palourdes, de picorocos, de gnocchi, de patates douces, le tout arrosé d'un bon bouillon...Étouffant un renvoi bilieux, je le laissai prendre son curanto, me rabattant sur une sopa marinera que, dans mon imagination, j'assimilai à un brouet inoffensif servi dans une assiette creuse.

Si le curanto d'Adolfo servi dans un plat gargantuesque aurait aisément pu nourrir une famille de dix personnes pendant une semaine, ma soupe aurait fort bien pu prendre le relais pour les sept jours suivants. Ne parlons pas d'assiette creuse, ni même de bol, mais d'une soupière remplie d'un bouillon dont les yeux me regardaient méchamment tandis que toute une faune marine aux formes étranges en tapissait le fond. Dans mon état normal j'aurais certainement trouvé cela bon, mais là....Alternant une gorgée de coca et une cuillérée du brouet, je réussis à faire légèrement baisser le niveau dans la soupière, puis, me levant avec beaucoup de dignité tout en m'excusant, je gagnai d'une démarche de sénateur le fond de la salle remplie d'une foule trop occupée à se nourrir pour me prêter la moindre attention, puis, à peine la porte menant au restaurant fermée, je me mis à courir le long du couloir avec l'énergie du désespoir.

Je n'ai pas le souvenir très clair de ce que nous fîmes après le déjeuner. Juste la vision de lamas nains et de poulets géants. Mais peut-être était-ce la fièvre.

 

 

 

 

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09 mars 2009

Le Hyatt

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L'hôtel Hyatt de Santiago, c'était quelque chose de spécial.Visible de loin, cette tour de verre entourée d'un jardin tropical luxuriant symbolisait, plus que d'autres institutions, la réussite économique du Chili. S'y pressaient en rangs serrés et en costumes trois pièces les businessmen et les hommes politiques de tout le continent américain. Alors que nous nous en approchions, j'avisai un déploiement important de carabineros (gendarmes), impressionnants avec leurs casquettes de la Wehrmacht version seconde guerre mondiale, la visière cachant la moitié du visage. A l'entrée de la voie d'accès menant à l'hôtel, nous dûmes nous arrêter pour laisser passer un convois de voitures blindées noires dans un vacarme de sirènes hurlantes, toutes surmontées de la bandera argentine. On se serait cru dans Tintin et les Picaros....Le président argentin....m'informa Alfonso...Il est en visite privée...ajouta-t-il avec ironie. J'essayai de deviner, derrière les vitres teintées, la silhouette de Carlos Menem perdu dans ses favoris, tandis que les bolides passaient devant nous en faisant rugir leurs V8. Bien entendu, je ne vis rien. Le taxi eut à peine le temps de s'immobiliser devant le péron de l'hôtel, qu'une escouade de jeunes gens en uniformes charamarrés se précipitaient à ma rencontre, l'un pour m'ouvrir la portière du taxi, un autre pour prendre mes bagages dans le coffre, un troisième pour m'indiquer le chemin à suivre, un quatrième pour me tenir la porte d'entrée ouverte, un cinquième pour prendre ma réservation, mon passeport et ma carte de crédit, un sixième pour me conduire au bar situé dans une espèce de cuvette ou dépression, je ne sais quel terme convient le mieux, au milieu du hall d'entrée et enfin, un septième pour m'offrir une boisson rafraîchissante, m'invitant à patienter agréablement, a disfrutar comme on dit au Chili où les caballeros disfrutent beaucoup, tandis qu'on s'activait derrière les comptoirs de la réception pour enregistrer les nouveaux clients le plus rapidement possible, sans qu'ils eussent à faire le pied de grue. Car les taxis succédaient aux taxis, les limousines aux limousines, déversant en flots continus de nouveaux caballeros, tandis que les anciens s'engouffraient dans les taxis et limousines qui à peine vidés se remplissaient à nouveau, tout cela au milieu d'une noria de chariots dorés chargés de bagages aux formes les plus étranges. Les hommes en noir semblaient former le gros de la clientèle, peu ou pas de femmes, toutefois quelques touristes des deux sexes, reconnaissables à leur tenue grotesque (shorts, débardeurs, casquettes) et à leur air ahuri, apportaient une touche de couleur au tableau et me sauvaient du ridicule d'être le seul à ne pas avoir revêtu l'habit noir de caballero.

En attendant la clé de ma chambre, je m'immergeai dans la contemplation de mon environnement immédiat, au fond de la cuvette. Mon attention fut attirée par un pianiste et son instrument, relègués dans un coin du bar. Il m'avait bien semblé percevoir en entrant dans le hall une petite musique guillerette, sautillante même, mais je pensai qu'elle était diffusée par des hauts-parleurs et n'y prêtai donc pas grande attention. A présent, je voyais le responsable de ce fond sonore s'échiner sur son clavier, le corps secoué de spasmes, vibrant au rythme d'une valse ou d'une polka, enfin quelque chose de suffisamment insignifiant pour se diluer parfaitement dans le bourdonnement des conversations et le tintinnabulement des verres, mais d'assez enlevé pour ne pas risquer de voir les consommateurs sombrer dans la morosité et la dépression. Tandis que je sirotai mon jugo de je ne sais quoi, un concierge déposa devant moi une élégante pochette en carton frappée aux armes de l'hôtel, dans laquellle se trouvaient mon passeport, ma carte de crédit, la clé magnétique et un plan des lieux. Je fis mine de vouloir me lever, mais, avisant mon verre à moité plein, l'employé posa une main légère sur mon épaule, me forçant à me rasseoir...Prenez votre temps, caballero! Quand vous serez prêt, el mozo vous conduira à votre chambre...J'étais complètement abruti par le voyage et le décallage horaire, aussi décidai-je de disfrutar encore un peu de ce premier contact avec la terre chilienne et même si j'étais bien conscient que le Hyatt n'était sûrement pas le meilleur endroit pour appréhender ce pays, il n'en demeurait pas moins que tout cela me semblait terriblement éxotique. J'aurais bien encore passé quelques heures à contempler le ballet des hommes en noir du fond de ma cuvette, mais je finis par m'en extraire, essayant de localiser mes bagages et el mozo dans la foule en perpétuel mouvement. A peine eus-je franchi les trois marches qui me remirent à niveau avec le hall, que j'entendis derrière moi...Permisso, caballero....C'était le mozo. Les chiliens ne sont pas grands, mais celui-là était particulièrement petit. Mon sac de voyage passé en bandoulière ainsi que ma mallette de cuir noire qui me suit depuis trente ans dans tous mes déplacements me parurent brusquement démesurés entre les mains de ce groom qui devait avoir dix-huit ou dix-neuf ans si je me fiais à sa voix mais en paraissait dix par la taille. J'ignore comment il avait fait pour me repérer dans la cohue, mais en tout cas le système était efficace. Il m'invita donc à le suivre. Tandis que nous nous élevions dans l'ascenseur extérieur en contemplant les lumières de la ville, c'est le grand avantage de ce type d'ascenseur que d'éviter à ses occupants d'avoir à contempler leurs pieds, le mozo me demanda d'où je venais. Quand je répondis de Polynésie, il eut une moue blâsée. Lui aussi voyagerait un jour et verrait le monde entier...Todito el mundo.... précisa-t-il . En me faisant découvrir la chambre, une jolie chambre avec vue sur les Andes, il sembla s'émerveiller de chacune des commodités qu'elle recelait....Et là, hop, c'est la lumière règlable en intensité, là, la télé avec au moins cent chaînes, ici le lit king size avec plein de coussins, vous allez bien dormir, et vous avez vu, caballero, trois téléphones, il y en a même un dans les toilettes, comme ça si on vous appelle quand vous, enfin vous me comprenez, muy comodo, jéjéjé...Quand j'eus enfin réussi à me défaire du mozo miniature lesté d'un pourboire qui me valut un Dieu vous bénisse retentissant, je me fis couler un bain brûlant dans lequel je me réveillai vers minuit, aussi ridé qu'une vieille pomme. Tenaillé par une faim terrible, je m'habillai et descendis dans le hall, où règnait, si la chose est possible, une activité encore plus frénétique qu'en début de soirée. Le cuvette-bar était entièrement remplie et le pianiste, toujours le même, avait basculé dans un jazz sirupeux tout en jetant de temps en temps un regard désespéré vers une grande horloge murale. J'allai trainer du côté des restaurants, mais outre le fait qu'ils me semblaient terriblement fréquentés, la tenue des consommateurs, elle aussi, me parut terriblement élégante. Mon comportement dut attirer l'attention d'un membre du service d'ordre de l'hôtel, un costume noir à oreillette, il y en avait dans tous les coins à tous les étages, forcément, avec des individus du calibre de Carlos Menem hantant les couloirs, il valait mieux assurer la sécurité de la clientèle. Il vint très poliment me demander si je cherchais quelqu'un ou quelque chose. Juste à dîner lui répondis-je, dans un endroit un peu moins ou un peu plus, comment dire.... Il me fit un sourire entendu, jetant sur mon « jean » et ma chemise, très propres tous deux, je tiens à le dire, un regard chargé de commisération...Ah si, un lugar menos formal y mas relajado... Il me recommanda le « Ana Kena » auquel en accédait en empruntant les allées du jardin. J'allais donc pouvoir dîner en me lâchant, mais à peine eus-je mis une de mes weston (pour les chaussures, ça oui, c'était la classe) dehors que je dus battre en retraite. Il faisait une bonne trentaine de degrés quand j'arrivai à l'hôtel. A la mi-nuit, la température devait tendre vers le point de congélation, c'est ce qu'il me sembla en tout cas. Je fus à nouveau intercepté par le barbouze attentionné....Un problema caballero?...Oui, toute cette attention commençait à me les briser mais comme mon castillan n'avait pas encore atteint un stade de perfection tel que je pusse exprimer de manière claire mes sentiments, je dus me contenter de bredouiller...Si hace muy frio, voy a buscar una pequena lana (il fait très froid je vais chercher une petite laine)...J'ignore ce que pequena lana signifie en argot chilien, après tout, echar un polvo, jeter une poussière, signifie baiser, mais si je lui avais dit que je venais de voir Carlitos faisant du skate à poil il n'aurait pas eu l'air plus étonné. J'essayai, pull-over, en hispagnolisant tout ça, mais sans plus de succès. J'eus alors recours au mime, me recouvrant d'une peau de bique imaginaire tout en me demandant pourquoi je me justifiais devant ce larbin cravaté. Et la lumière se fit.... Ah, una chomba!...C'est bon, on pouvait rappeler l'aviation.

En entrant au Ana Kena je ne m'attendais pas précisément à voir les client en sous-vêtements danser sur les tables, mais je fus frappé par le sens que les chiliens de la bonne société donnaient au mot relajado (relax). Les caballeros costumés étaient tout aussi omni-présents qu'ailleurs, l'un ou l'autre s'étant tout au plus laissé aller à retirer sa cravate et à déboutonner le col de sa chemise.

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07 mars 2009

Premières impressions

 

Un mois plus-tard, je débarquai à l'aéroport Arturo Merino Benitez de Santiago de Chile par le vol de la LAN en provenance de Papeete avec escale à l'île de Pâques, cette île fabuleuse, perdue à mi-chemin entre la Polynésie et le continent sud-américain. Je n'en vis rien cette fois-ci, mais comme je fis le voyage une trentaine de fois durant les dix années qui suivirent, j'eus tout loisir d'essayer d'en découvrir les mystères. Chaque fois que j'arrive dans un nouveau pays par la voie aérienne, j'ai au moment de l'atterrissage une bouffée d'angoisse ponctuée par cette grave question existentielle, mais que suis-je venu faire ici? Les pieds à peine posés sur le sol du pays hôte, cette angoisse s'envole. C'est tout simplement le trac du voyageur qui ne sait ni où il va, ni combien de temps il restera. La première impression que j'ai d'un pays est toujours pour moi d'une grande importance. Et ça commence à l'aéroport. Cette impression fut excellente cette fois-ci, au point que je me demandai si j'étais bien en Amérique du Sud. Il dut se dérouler dix minutes entre l'ouverture des portes de l'appareil et ma sortie de la zone sous douane. Là, point de foule hystérique hurlant le nom d'un être cher, pas de mamas en larmes au bord de l'asphyxie soutenues par une dizaine d'enfants morveux, ni de chauffeurs de taxi luttant à coups de pieds et de poings pour attirer l'attention du gringo de service, gringo qu'on espérait bien abandonner dans une impasse sombre après l'avoir délesté de ses possessions. Non, rien qu'une foule calme et silencieuse, comme recueillie au point que je me retournai pour voir si ne me suivait pas le cercueil de quelque personnalité décédée à l'étranger, qu'on ramènerait au pays afin de lui assurer des funérailles nationales. Non, ces gens devaient être naturellement calmes. Une jeune fille sanglée dans une uniforme s'approcha de moi...Vous avez besoin d'un taxi , Caballero? Caballero! Ah que j'aimais, ça ! Dans quel pays appelait-on encore les hommes, chevalier?...Puis-je vous demander votre destination, caballero?...Mais bien sûr, gente dame. Je compte chevaucher jusqu'à l'hôtel Hyatt...Il y eut une lueur admirative dans ses yeux...Ah, l'hôtel Hyatt! C'est donc à las Condes...J'en suis ravi...Puis-je demander au caballero s'il dispose d'une réservation?...Mais oui, la voici...Elle déplia avec déférence le document, tandis qu'elle me guidait vers un comptoir où elle me confia à une autre gente dame qui me rendit mon précieux document accompagné d'un ticket jaune....Comme le caballero a une réservation, il lui suffira de remettre ce bon au chauffeur. La course est offerte par l'hôtel aux clients en possession d'une réservation....Comme si je ne mesurais pas toute l'étendue du cadeau qui m'était fait, elle ajouta...Le caballero fait une économie de dix mille pesos ou vingt dollars...Ah, que bueno, muchas gracias....répondis-je, commençant à ressentir une crampe au niveau des zygomatiques à force de sourire comme un caballero...Tout en continuant à sourire, elle décrocha son téléphone...Don Adolfo Ernesto? Il y a un caballero pour le Hyatt...Puis se tournant vers moi...Puis-je demander au caballero d'attendre une toute petite minute, le chauffeur arrive....Mais bien sûr...Dieu vous ait en sa sainte garde. Faites bon voyage...J'attendis donc en flattant l'encolure de ma monture. Un homme d'une cinquantaine d'années, revêtu d'un costume impeccable, s'approcha du comptoir. Je pensai qu'il s'agissait d'un autre client, un homme d'affaires certainement, quand il inclina le tête dans ma direction....Adolfo Ernesto de la Rua y Gomina, pour vous servir, caballero....Je lui tendis la main, mais, feignant d'ignorer mon geste, il se précipita sur mon maigre bagage en rougissant violemment...Permisso, caballero...Aie, aie, aie, la gaffe! Un caballero ne serre pas la main du cocher! Faudra que je me surveille, songeai-je, en le suivant vers la sortie. En sortant du terminal, je fus frappé par la sècheresse de l'air et par la douce température de cette fin de journée printanière (novembre). Je montai dans une confortable berline aux sièges en cuir, agréablement climatisée. Tandis que nous franchissions le péage autoroutier, Adolphe Ernest, ça jette tout de suite moins en français, me demanda si je n'avais rien contre la grande musique. Non, rien, en fait je n'y connais surtout rien à la grande musique, pas plus qu'à la petite, on n'était pas très mélomanes dans ma famille. Il mit une cassette dans le lecteur. Me regardant dans le rétroviseur, il précisa...Vivaldi. J'aime écouter Vivaldi, en fin de journée, quand le soleil tire sa révérence, cela se marie bien avec les couleurs pourpres que prennent les cerros (collines) brulés par le soleil et le ciel vide de tout nuage. La cordillère nimbée de cette lumière est tout simplement une merveille...J'abondai dans son sens...Claro que si...Je songeai au chauffeur de taxi gras et désagréable qui m'avait laissé à l'aéroport de Faaa quelques heures plus tôt avec sa voiture déglinguée puant la transpiration. Pendant l'heure que nous mîmes à rejoindre le Hyatt, passée pour moitié dans des bouchons gigantesques aux abords de Santiago, j'appris qu'Adolphe Ernest était ingénieur dans une centrale thermique la nuit et chauffeur de taxi le jour. J'ignore quand il dormait. Il conduisait sa propre voiture, n'ayant, pour toute formalité, eu qu'à passer une visite médicale pour lui, une révision technique pour la voiture et à payer une somme modique pour décrocher une licence de taxi. Dans ce pays où n'existait aucun filet social, on n'interdisait pas aux gens de travailler. M'étonnant qu'un salaire d'ingénieur ne suffît point à assurer sa subsistance, Adolfe me répondit qu'il avait deux fils à l'université, à la Catolica, précisa-t-il avec fierté, et que tout cela coûtait fort cher. Je commençais à l'apprécier, Adolphe. J'eus brusquement une idée, cela m'arrive parfois....Dites-moi, don Adolfo, je ne connais rien ni personne dans ce pays. J'ai prévu de passer une semaine à Santiago, alors si cela vous intéresse de me faire découvrir la région, je loue vos services durant les sept jours à venir.... Adolphe fit taire les trémolos vivaldiens.... Ce sera un plaisir et un honneur, caballero. Quand mon épouse saura que vous êtes français! Elle est passionnée par la culture française....

Quand nous nous quittâmes devant le Hyatt, nous donnant rendez-vous à dix heures le lendemain, rien de sérieux ne peut se faire au Chili avant dix heures du matin, ce fut lui, cette fois, qui me tendit la main.

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05 mars 2009

Le choix

 

 

 

 

Je dois avouer, sans honte aucune, que le parcours sentimental d'Astrubal ne m'intéressait que fort peu. Après tout, s'il voulait se compliquer la vie avec une compagne ayant la moitié de son âge, c'était son affaire. Chacun devait y trouver son compte, je suppose, à ceci près que dans ce genre d'alliance, le plus vieux des deux finit toujours par se transformer en victime alors que c'est la plus jeune que l'on plaint généralement. J'évoquai quand même la possibilité que la femme numéro deux finisse, tout comme la numéro un, par se carapater dans un grand nuage de poussière. Astrubal, rit de bon coeur à l'évocation de cette éventualité, un peu comme si je lui avais dit que le franc suisse allait être dévalué.

Ce qui éveilla toutefois ma curiosité, puis mon intérêt, fut la manière passionnée dont Astrubal me parla de son nouveau pays d'adoption, le Chili. A l'entendre, il n'était endroit plus beau sur terre: les paysages étaient grandioses, les gens charmants, les étrangers bienvenus pourvu qu'ils fussent lestés de dollars, l'achat de terres était très aisé, l'ordre régnait, et surtout la vie y était très bon marché. J'étais un peu dans la situation de celui qui, fragilisé par l'un ou l'autre de ces évènements susceptibles de bouleverser notre existence, prête une oreille complaisante à la logorrée d'un recruteur de secte. Les lendemains chanteront pour toi mon frêre, dans ta robe immaculée tu écouteras les préceptes du maître au front ceint d'une tiare en forme de potiron, les portes du paradis s'ouvriront pour toi et, aveuglé par une lumière plus blanche que blanche, tu t'avanceras, laissant derrière toi les débris d'une existence vouée à l'échec. Pour acquérir le Kit complet de sauvetage, il te suffira de verser l'intégralité des tes revenus, désormais inutiles (mais tu continueras à bosser, hein), à la confrérie des Chtarbés du Grand Gloubiboulba, nous nous occupons du reste, voici un ordre de virement permanent, tu n'as qu'à signer, les yeux fermés de préférence, l'argent est si peu de choses, voilà c'est fait, félicitations!

Bien entendu, Astrubal n'essayait pas de me vendre quoique ce fût, mais il me parlait du Chili avec des accents méssianiques tels, que, dans ma tête au moins, j'étais déjà en train de faire mon sac, sélectionnant avec soin les trois chemises et les deux pantalons que j'allais emporter dans ma quête. C'est que les choses commençaient à sentir le fafaru en Polynésie: suite à la reprise des essais nucléaires, la ville de Papeete avait été incendiée puis mise à sac par les émeutiers qui s'étaient ensuite attaqués à l'aéroport flambant neuf de Faaa, le réduisant en cendre, n'hésitant pas à s'attaquer à un DC10 de la compagnie AOM dans lequel les passagers (des touristes américains en grande majorité ) faits comme des rats avaient réussi à trouver refuge in extremis. Ce que voyant, certains manifestants avaient essayé d'y mettre le feu en enflammant les roues du train d'attérissage. Les passagers (300 personnes) furent sauvés par le sang froid du pilote qui mit les réacteurs en route, dissuadant ainsi les incendiaires, peu soucieux de finir transformés en punu pua toro en se faisant aspirer par les turbines. Si les forces de l'ordre brillèrent par leur absence, les journalistes étaient là en force, eux. Ces images firent le tour du monde, hypothéquant le développement touristique de la Polynésie pour de nombreuses années.

Bien entendu, les Marquises, traditionnellement très tricolores, restèrent en marge de ces évènements. Les élus locaux, en tirant la leçon, demandèrent même le détachement administratif des Marquises du reste de la Polynésie et son rattachement direct à la France par voie de départementalisation. Évidemment, la demande fut traitée avec mépris par Paris. Les marquisiens ont une idée très claire du sort qui sera le leur en cas d'indépendance de la Polynésie: devenir la lointaine colonie d'une république bananière sans le sous.

Pour toutes ces raisons et d'autres encore, je songeai qu'il était temps que j'allasse voir ailleurs si j'y étais. J'avoue que l'Amérique latine n'était pas mon premier choix. Entre le Vénézuéla, le Panama, le Costa-Rica et les Galapagos, j'avais bien du y passer une année, lors de ma circumnavigation. Je ne m'y étais pas ennuyé. A Maracaibo j'avais été pris dans une manifestation dispersée par les forces de l'ordre à coups de machette, j'avais aidé une américaine à renflouer son voilier en ferro-ciment en utilisant les coussins et la moquette de son appartement, au Panama mon voilier avait été squatté par un indien chiriqui qui ne buvait que de la leche de vaca, j'avais été agressé dans les ruelles de la vieille ville, j'avais mangé de l'iguane, rencontré un de mes anciens camarade de Saumur conduisant un troupeau de vieilles dames, à Golfito (Costa Rica), j'avais vu deux chercheurs d'or s'entre-tuer à quelques mètres de moi, un agent de la CIA impliqué dans le meurtre d'un policier tout en étant innocent, le cadavre de mon voisin de mouillage flotter à la surface au petit matin, j'avais failli tomber pour trafic de drogue à cause d'un équipier indélicat, le gars qui m'avait vendu un moteur hors bord le matin, me le volait le soir même, j'avais du interrompre mon repas pris avec un huaquero (pilleur de tombes) à cause d'un tremblement de terre, et aux Galapagos j'avais aidé un lieutenant et ses hommes, chargés de faire respecter la loi, à arrondir leur fins de mois en mettant à leur disposition mon narguilé et mon Zodiac pour pêcher la langouste dans des eaux où une telle pêche était strictement interdite, en échange d'un séjour illimité pour mon équipage et moi.

Non, vraiment je ne m'étais pas ennuyé, mais l'Amérique latine n'était pas mon premier choix. On m'avait dit le plus grand bien des Philippines et de Madagascar aussi. Mais c'était juste des bruits, alors que là j'avais un témoignage de première main. Entre le poire belle-Hélène et le café, je pris donc ma décision: J'irais faire un tour au Chili, histoire de respirer un air différent.

Astrubal n'était revenu aux Marquises que pour régler quelques problèmes administratifs, laissant les enfants à la garde de Cruela. Il repartait le lendemain et se proposait de me servir de point de chute dès que l'envie me prendrait de venir au Chili. Il ne me laissa ni numéro de téléphone ni adresse, étant pareillement dépourvu de l'un et de l'autre, se contentant de me dessiner un vague plan sur un morceau de nappe en papier. Je me suis souvent demandé, avec le recul, quel cours aurait pris ma vie si je n'avais pas rencontré Astrubal ce jour là.

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03 mars 2009

La madrastra

 

Empruntant des chemins de traverse afin de ne pas m'égarer dans les méandres d'une interminable cour à l'ancienne, qui ne trouva pas encore son aboutissement lors de ce dîner français, cena en castillan et peut-être était-ce bien là une cène annonciatrice de souffrances à venir sans garantie de résurection, il fallut encore que le novio (fiancé) fût présenté à la mère et la novia aux enfants, décidé donc à avancer dans la relation de cette rencontre, je me contenterai d'écrire que tout se termina, comme il était prévu que cela se terminât, dans le wagon figé pour l'éternité devant la gare du désert, antérieurement dévolu au transport du personnel de la mine, postérieurement transformé en petite maison dans la prairie, si ce n'est qu'il n'y avait ni maison, ni prairie. Les femmes des deux hémisphères ont cette coutume étrange de se comporter normalement avec un homme tant que ce dernier ne leur a pas encore mignoté l'as de trèfle, pour reprendre cette expression que je découvris en Haiti entre autre choses, pour, à peine le mignotage consommé, perdant toute retenue et bon sens, se lancer dans une course aux qualificatifs où le mièvre le dispute à l'absurde, mon biquet, mon lapin, mon doubitchou, et comme si cela ne suffisait pas de rebaptiser leur amant, se prenant pour Dieu le père, elles tentent de le remodeler à leur image, exigeant de lui des comportements contre nature, comme faire la cuisine, passer l'aspirateur, aller aux courses, pas à Longchamps mais à Auchan, se coiffer, faire un effort, s'occuper des enfants et bien d'autres choses dont la seule mention me remplit d'effroi. Dans le cas d'Astrubal, père accompli et homme au foyer hors pair, s'il se vit bien affublé du qualificatif grotesque de caramelito dans la phase post-mignotage, ce fut l'inverse de ce qui se produit d'habitude dans un couple normal qui survint. Cruela éxigea de prendre en charge, désormais, toutes ces tâches ménagères qu'Astrubal accomplissait si bien et elle si mal. Les chiliens ont un terme exquis pour désigner les belle-mères. Dans leur langue imagée, la mère (madre) cesse d'être belle quand elle n'est pas la mère des enfants mais juste l'épouse du père, pour se transformer en madrastra, mot rocailleux, riche en aspérités, évoquant une mégère échevelée à la main leste et au verbe haut. Prenant son rôle très au sérieux, elle se mêla d'éduquer Cassiopée et Castor, confondant hystérie avec fermeté. Si Cassiopée, d'un naturel doux et docile, accueillit avec un certain plaisir l'irruption de cette belle-mère aux allures de grande soeur, il n'en fut pas de même pour Castor qui lui voua, dès le premier jour, une haine tenace pour les mêmes raisons que celles qui la rendaient attractive aux yeux de Cassiopée: son sexe et son jeune âge. Castor ne pouvait concevoir qu'une fille, à peine plus agée que lui, se mêlât de lui donner des ordres. Une poignée d'années plus tard, je fus témoin d'une scène qui résume mieux cette mutuelle antipathie qu'un long discours. Astrubal avait, pour je ne sais trop quelle raison décidé de quitter le Chili pour revenir aux Marquises accompagné, bien entendu, de ses enfants et de sa nouvelle compagne. Je fus invité à dîner chez eux. Tandis que les invités et les hôtes s'installaient à table, je remarquais que Castor restait debout, son assiette dans la main. Pensant qu'il n'y avait pas assez de place à table, je fis signe de se pousser à mon voisin, totalement ivre du reste, et fis de même en ménageant un espace suffisant pour que Castor, alors âgé d'une quinzaine d'années, pût s'asseoir parmi nous. Ce dernier se contenta de secouer la tête en désignant d'un mouvement dédaigneux du menton, la madrastra, passablement partie elle aussi. Quand tout le monde eut été servi, je crois qu'il s'agissait d'un gratin de quelque chose passablement carbonisé, Cruela fit signe à Castor de s'approcher et lui remplit son écuelle de quelques restes vitrifiés de ce Tchernobyl culinaire. La tête basse, il alla ensuite s'installer sur les marches de la terrasse où nous dînions. Sentant monter en moi une sourde irritation, j'espérai une réaction du père, mais celui-ci feignit ne pas avoir vu l'odieuse scène. Lassé d'entendre mon voisin émèché me répéter toute les trente secondes, « On les aura », sur tous les tons, ignorant qui était ce on et n'ayant aucune idée précise sur l'identité de ces les, je me levai et allai m'asseoir à côté du fils banni, créant un malaise certain dans l'assistance, ce qui me combla d'aise. Mais je reparlerai de ce retour qui prit, pour Cruela, des allures d'exode. J'ajouterai juste que physiquement, eh bien physiquement, elle était jeune, c'était certes une qualité ou un défaut qu'on ne pouvait pas lui enlever, pour le reste, elle était assez quelconque si ce n'est qu'elle était recouverte de la tête aux pieds (je la vis en maillot de bain) d'une espèce de duvet noirâtre, relégant le yéti au rang d'éphèbe imberbe. Il y avait ce rire aussi. Il débutait dans les aiguës, hihihihi, et se terminait dans les graves, mouahahahahaha, tandis que, la bouche grande ouverte, les narines largement dilatées, elle se vidait de tout son air. Comme Cruela ne comprenait pas grand chose à ce que les gens lui racontaient en français, elle riait beaucoup.

Pour en revenir aux débuts de Cruela, Astrubal dut apprendre à composer avec deux choses: les marques d'abord, les onces avec la belle-mère ensuite.

Elevé dans la bonne société des années soixante, quand un pantalon et une chemise n'avaient alors comme destination première que de protéger de la nudité et des intempéries, le plus longtemps possible, au mépris des modes, Astrubal avait grandi dans l'illusion qu'un vêtement en valait un autre pourvu qu'il remplisse sa mission. Avec Cruela, il apprit que les vêtements ne se distinguaient plus par l'usage qu'on en faisait mais par le nom qui y était apposé, en général sur une étiquette située non plus à l'intérieur du vêtement mais à l'extérieur de manière à ce que chacun pût être informé de la bonne fortune de son propriétaire. Ce caprice n'eût point porté à concéquence si un vêtement de marque n'avait coûté dix fois plus cher qu'un vêtement sans marque, en général rigoureusement identique.

Mais cela n'était rien à côté de l'épreuve de l'once (prononcer onefe) dominical, consommé au domicile de la belle-mère. L'once chilien est une espèce de goûter pour grandes personnes, où l'on se gave de charcuteries et de pâtisseries tout en buvant du thé ou du café. Cela eût été supportable, voire même agréable, s'il n'avait fallu supporter la compagnie de la mère de Cruela ainsi qu'un nombre indéterminé de tantes couvertes de dentelles et de chapeaux cloche. Les chiliens, jamais à court de vocables désagréables pour désigner les membres de la famille par alliance, désignent la belle-mère, la mère de l'épouse cette fois, par le terme de suegra et comme on est au Chili, pays qui a une passion pour les diminutifs, la suegra devient suegrita dans la bouche du gendre, un nom qui a des relents de pipi de chat et de salsifis à la vinaigrette. Non que ces dames fussent d'un commerce désagréable, elles étaient même émouvantes, souvent, drôles, parfois, sans le vouloir vraiment, mais Astrubal ne pouvait supporter les efforts que ces femmes tombées dans l'indigence déployaient pour paraître ce qu'elles n'étaient pas: des bourgeoises. Ainsi elles parlaient, comme si elles venaient de le laisser dans son bureau de la Moneda, du président de la république, le très antipathique Eduardo Frei dont les narines allongées semblaient en permanence renifler une odeur désagréable, à moins que ce ne fut la robe de la primera dama qui décidemment ne convenait pas à son rang, le tout sur fond de hurlements déchirants provenant du baraquement voisin, où une femme dépoitraillée se faisait besogner par un époux alcoolique, à moins qu'elle ne fût en train de se faire massacrer à coups de pieds et de poing, on ne pouvait jamais être sûr de ces choses là.

Quand Astrubal eut terminé son récit, dont je me suis efforcé de donner un aperçu rigoureux et impartial, nous étions au dessert et les questions se pressaient dans ma tête comme une foule à la sortie du métro.

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01 mars 2009

Cruela

 

Évidemment, Cruela n'était pas une femme, ni un homme, sinon je l'aurais appelé Cruelio, de toute façon Astrubal nourrissait pour l'homosexualité un dégoût tel qu'il urinait assis, de manière à ne pas avoir à manipuler son sexe. Cruela était une toute jeune fille d'à peine dix-huit ans, dont il fit la connaissance lors d'une de ses longues escales au café do Brasil au mois de mars de l'année 1995. Évidemment, cette union ne se fit pas, comme il est de bon ton que les choses se fassent de nos jours en terre gauloise, à la hussarde, le pantalon baissé sur les genoux, dans les toilettes pour hommes du café. Cela ne se fait pas au Chili et ne devrait se faire nulle-part ailleurs. Il y eut, dans un premier temps, un échange courtois de civilités avec la jeune fille assise à une table voisine, qui, comme toutes les jeunes filles chilienne de son âge, chassait le mari en sacrifiant une partie non négligeable de son maigre salaire d'employée de banque dans les établissements où se concentrait, à l'heure de l'almuerzo (déjeuner), le gibier tant convoité. Après un premier échange où il fut question du temps et du prix outrancièrement élevé du saumon d'élevage, Astrubal s'enhardit à décliner son identité et fit un bref, très bref résumé de ses quarante premières années de vie, résumé d'où disparurent étrangement, mais pas si étrangement que ça si l'on y réfléchit bien, l'épouse, volage, je le rappelle, ainsi que les enfants, un garçon et une fille approchant dangereusement de l'âge de la puberté, appliqués à l'apprentissage du subjonctif imparfait castillan à quelques pâtés de maison de là. Cruela n'interrompit qu'une seule fois Astrubal dans sa narration pour lâcher, d'une voix dont le volume sonore jurait étrangement avec sa frêle silhouette...Ay, frances! No me diga!...Arrêtons nous quelques instants sur cette phrase en apparence anodine. L'exclamation ravie...Ah, français, pas possible!... ne se rapporte bien évidemment pas à la qualité de citoyen français d'Astrubal tout en nourrissant l'espoir de pouvoir parler, ultérieurement, de littérature ou de cinéma français, à moins qu'il ne se fût agi d'évoquer un voyage réalisé en famille, durant lequel elle avait pu admirer une rétrospective impressionniste au musée du Louvres ou écouter un concert de musique baroque donné sous les voûtes du château de Chenonceaux. Rien de tel. Pour Cruela le qualificatif , français, vaguement familier comme nous sont familiers le parmesan et le gouda, sans que nous ne sachions rien de leur intimité, ce qualificatif, dis-je, ne pouvait dissimuler qu'une et une seule réalité: Astrubal était étranger. Et s'il était étranger, il ne pouvait être que riche, l'état chilien n'étant pas particulièrement réputé pour sa grande générosité en matière d'allocation de permis de séjour quand les requérants, étrangers, bien évidemment, sont sans le sous. A partir de cet instant, les cheveux blancs d'Astrubal, son visage prématurément ridé, ses gestes maladroits de vieillard incontinent, tout cela disparut et ne resta plus, nimbant la silhouette voûtée de ce gringo au teint olivâtre (il ne s'était jamais vraiment remis de son hépatite mal soignée), que ce mot magique: dinero (el pognon). Poderoso caballero es don dinero, dit la ritournelle. Gracias al pognon, Cruela espérait bien échapper au quotidien dont, à son tour, elle entreprenait la narration, en s'efforçant d'en gommer les détails les plus sordides, pour être jeune elle n'en était pas moins intelligente. Elle passa sous silence ce père alcoolique, ancien garagiste qui ayant bu son fond de commerce, s'étais mis à battre femme et enfants avant de disparaître un beau matin en les laissant sans le sous, elle Cruela, sa fille tant chérie dans un passé lointain, sa mère, une femme de bonne famille victime d'une regrétable mésalliance ainsi que ses deux soeurs cadettes. Elle ne parla pas non plus de la masure misérable située dans une poblacion de mala muerte, qu'elle et sa famille se voyaient contraintes d'habiter après avoir du abandonner la villa cossue dans laquelle ils vivaient jusque là. Elle ne mentionna pas non plus la dure nécessité dans laquelle elle se trouvait de partager l'un des deux lits du foyer avec l'une de ces soeurs, laissant sa mère occuper l'autre avec la benjamine. Elle se contenta de se présenter comme une jeune fille sans histoire, issue de la classe moyenne, la clase media alta, comme on l'appelle dans ce pays où la dissection de la société en groupes et sous-groupes aux noms exotiques est un sport national. Tout en haut, il y a la oligarquia et tout en bas, el lumpen. Au milieu la clase media baja et la media alta qui elles même se déclinent différemment suivant qu'on soit de la campagne ou de la ville.

A cette première rencontre, succéda une autre, puis une autre et bien d'autres encore. Au café succéda la sopa marinera consommée au marché de La Serena, avec parcimonie pour Astrubal, avec force minauderies et tortillements de la croupe pour Cruela. Puis on franchit une étape supplémentaire avec une invitation, un soir, à dîner dans un restaurant français où le plat de résistance fut l'aveu de l'existence de Castor et Cassiopée (laissés à la garde d'un couple argentin habitant une gare voisine, que le lecteur se rassure), les enfants d'Astrubal que je me décide enfin à baptiser, maintenant qu'ils ont cessé d'être de simples figurants dans ce récit, aveu qui aurait pu transformer l'excellent Bordeaux en vinaigre, si Astrubal n'avait précisé que leur mère, une noire, avait déserté le foyer une décénie plus tôt et que la procédure de divorce suivait son cours, chaotique, comme tout le monde sait, surtout lorsque l'épouse légale ne veut pas en entendre parler, persuadée qu'elle est, qu'à peine libérée des liens du mariage, elle sera déportée de la douce France vers son Zaire natal. Mais ça, il n'en dit rien. Cruela saisit cette opportunité, para sacarse la mugre de encima, expression qu'on pourrait traduire par, vider son sac. Elle avoua que ce père exemplaire, ce mari parfait, dont elle avait orné son curriculum vitae précédent, était en fait un ivrogne déserteur et que, piment sur le chorizo, il était noir et péruvien, sans qu'il fût possible de savoir lequel de ces deux qualificatifs était le plus désobligeant dans la bouche d'une chilienne... Tout à fait comme ton ex... ajouta-t-elle avec perfidie, bien qu'à ce stade rien ne lui permît d'affirmer que Bernadette eût été alcoolique et péruvienne. A ces mots, le visage d'Astrubal s'éclaira...Mais alors tu es une métisse, noire....Ce qu'ayant dit, il se jeta aux pieds de sa bien aimée, raflant au passage deux roses anémiques fichées au milieu de la table dans un vase aux allures d'urinoir, qu'il posa sur le giron de l'élue, les roses, pas l'urinoir, avant de lui déclarer sa flamme, faisant ondoyer la bannière de la possibilité d'un mariage futur sitôt l'autre annulé. Un tel comportement de la part d'Astrubal mérite quelques mots d'explication. Prisonnier de son adolescence zaïroise, passée toute entière, selon ses dires, alité dans sa chambre à calmer les ardeurs des femelles de la ville de Lubumbashi, pour autant que leur âge n'éxcédât point vingt ans, les unes dans son lit tandis que les autres attendaient patiemment leur tour en file indienne devant la porte de la chambre, Astrubal, parvenu à l'âge d'homme, ne pouvait concevoir atteindre l'orgasme qu'en compagnie d'une femme jeune et noire, bien entendu. Il avait bien remarqué que la peau de Cruela avait une jolie teinte cuivrée, mais il mit cette coloration sur le compte d'un métissage indien, n'osant lui poser la question directement, tant il est vrai que les chiliens n'aiment pas qu'on vienne leur rappeler ce lointain cousinage, conscients de descendre en droite ligne, tous autant qu'ils sont, de Cortès par leur mère et de Bolivar du côté du père, même lorsque leurs traits clament haut et fort leur parenté avec le grand Tupac Amaru. Tarodé par sa longue abstinence, Astrubal s'était résolu à tenter l'expérience avec une femme qui, sans être tout à fait blanche, n'était pas non plus africaine. Et voilà que Cruela lui confessait sa négritude, partielle, certes, mais négritude quand même. Il était ivre de joie. Rien ne l'empêchait plus désormais de goûter aux joies du bonheur conjugal.

 

 

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