Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22 mars 2009

La tête dans les étoiles

 

 

Partis de Santiago sous une chaleur tropicale, nous fûmes cueillis à La Serena par un froid humide, malgré un ciel sans nuages. Ça commençait mal. En principe, dans l 'hémisphère Sud, plus on monte vers le nord et plus il fait chaud. Je sais que cinq cents kilomètres n'auraient pas du faire une grande différence, mais cette différence, même minime, n'avait pas à s'éxercer dans le mauvais sens. Enfin, c'était le courant froid du Humboldt, qui, de la Terre de Feu au Pérou, plongeait les côtes dans un crachin perpétuel jusque vers la mi-journée. Quand, par malheur, il infléchissait son cours vers l'ouest, c'était encore pire, puisqu'il emportait avec lui l'unique ressource de bon nombre de riverains: le poisson. Un mauvais point songeai-je en enfilant ma « chomba » tandis que j'attendais mon sac au milieu des autres passagers agglutinés le long d'une planche en bois où les bagagistes déposaient valises et cartons, un à un, après que leurs propriétaires les eussent reconnus sur le chariot à bagages, non sans avoir au préalable vérifié que le numéro d'enregistrement figurant sur l'étiquette passée à la poignée correspondait bien au talon agrafé au billet, ce qui prenait une éternité. On avait l'impression d'être dans une criée aux poissons, chacun hurlant la description de son bien, la rouge, non la verte, oui la bleue. L'aéroport « La Florida » ressemblait à une hacienda de télénovela. Ce n'était pas laid d'ailleurs, juste surprenant, un peu comme si on avait attérri dans le jardin de quelque latifundiste qu'on s'attendait à voir, assis sur la véranda, siroter son pisco sauer servi par un peon en poncho. Évidemment, je fus le dernier à récupérer mes effets, la lutte au coude à coude en poussant des hurlements de pourceau n'étant pas précisément mon point fort. Et puis le temps était bien la dernière chose que je songeais à économiser. Quand je franchis la porte donnant accès à la zone publique de l'aéroport où ne se bousculait plus grand monde, puisque j'étais bon dernier, un jeune homme fondit sur moi, avec sur le visage l'expression désespérée de celui qui ne voit que l'herbe qui verdoie et la route qui poudroie depuis un bon moment déjà, et me demanda dans un anglais laborieux...Êtes-vous le professeur S****....C'était bien mon nom qu'il m'avait semblé entendre, mal prononcé certes, mais mon nom quand même. Il faut dire que je porte un nom anglo-saxon se prêtant facilement à toutes sortes de déformations en terres latines. Quant à ce pompeux titre de professeur, encore un de ces excès de courtoisie typiquement chilien...Quand il ajouta....La direction m'a envoyé vous chercher...Je n'eus plus aucun doute, il s'agissait bien de moi. J'avais réservé une chambre dans un hôtel de La Serena par l'intermédiare d'un concierge du Hyatt après qu'il me l'eût chaudement recommandé. Il n'était pas exclu qu'il eût demandé qu'on vînt me chercher à l'aéroport. Enfin c'était très bien. Ce fût donc sans la moindre arrière-pensée que je répondis....Yes I am mister S***....Le jeune homme se saisit de mon sac avec soulagement, soulagement qui ne connut plus de limite lorsque je lui appris que mon castillan valait largement mon anglais....Estupendo....s'écria-t-il, ce qui ne signifie pas stupide mais génial. La voiture dans laquelle il m'invita à monter portait inscrit sur les portières avant, Gémini, sans doute le nom de la chaîne à laquelle appartenait l'hôtel. Justement, je fus un peu étonné qu'il m'invitât à monter côté passager, mais il est vrai que nous avions franchi quelques degrés en latitude vers le nord, un certain relâchement dans le protocole n'avait donc rien d'étonnant. Après avoir tourné la clé de contact, il se tourna vers moi et, avec un grand sourire plein de dents, me tendit la main....Luis Manuel, astrofisico....J'avoue que je devais être ailleurs, car je compris astre physique ce qui me sembla un peu excessif et surtout hors de propos, mais ce garçon avait l'air sympathique, il devait animer des soirées au bord de la piscine dans une tenue grotesque, aussi lui répondis-je...mucho gusto... en lui broyant la dextre sans juger nécessaire de décliner mon identité, puisque visiblement la direction l'avait renseigné à ce sujet. En attendant, j'avais bien l'impression que j'étais tombé dans une espèce de club med chilien, joie et bonne humeur à tous les étages. Je grimaçai donc un sourire. La voiture était un quatre quatre, récent mais couvert de poussière. Évidemment, le désert et tout ça. Le paysage était plus verdoyant que je me l'étais imaginé après avoir vu les photos de la gare du désert exhibée par Astrubal un mois plus tôt. Dans quel trou était-il encore allé se mettre? Je fis remarquer que le fond de l'air était frais, histoire de dire quelque chose....Ah, oui, et vous verrez dans la cordillera à près de trois mille mètres, ce sera encore bien pire...me dit-il en dépassant une file de voitures tandis qu'un bus se rapprochait dangereusement sur la voie de gauche. Oui la cordillère, bien sûr, omniprésente. Je ne voyais toutefois pas ce que je serais allé y faire surtout à trois mille mètres, sans doute une tentative pour me vendre d'entrée de jeu une de ces excursions absurdes, quand, entassés dans un minibus trop petit, des touristes trop gros venus du bout du monde pour voir, ne voient rien d'autre que l'oreille velue de leur voisin ou le chignon pointu de leur voisine. Mais Luis Manuel avait de l'ambition, après avoir essayé de me vendre la cordillère il s'attaqua à l'espace....Vous verrez ce soir, avec la pureté de l'air qui caractérise cette région, vous aurez l'impression de pouvoir toucher les étoiles...Parfait, j'étais précisément venu pour cela. Il surenchérit par une rafale de constellations dont j'ignorais jusqu'à l'existence...Que bien... répondis-je en me préparant au choc avec l'arrière d'un camion surmonté d'un panneau annonçant, frenos de aire, avançant aussi lentement qu'il fumait noir, pureté de l'air, tu parles! Luis Manuel déboita brutalement pour dépasser le poids lourd fumant tout en klaxonnant furieusement. Nous étions bien en Amérique du Sud finalement. Remarquant sans doute une certaine nervosité de ma part, il essaya de se justifier...La réunion se tient dans trois heures. Il ne faudrait pas arriver en retard...La réunion?...Oui, vous savez, pour fixer les horaires, la répartition des tâches, l'analyse des observations, vous ne faites pas ça à Hawaii, Bob?...Je passai sur la confusion géographique, après tout, tant qu'on ne sortait pas du triangle polynésien, par contre ce Bob m'inquiéta bien un peu. Et puis, c'était quoi ces horaires, ces tâches, ces analyses? En outre, nous étions arrivés en plein centre ville, une toute petite ville, l'hôtel devait se situer à un jet de pierre du côté de la mer qu'on voyait toute proche entre deux immeubles. Si la fameuse rèunion devait se tenir dans trois heures, nous avions largement le temps! J'imaginais les clients parqués dans le hall, contraints de répondre à des questionnaires, tandis qu'on fixait le planning du lendemain. Tout cela n'avait aucun sens. A tout hasard, je répondis quand même par l'affirmative, je suis peu contrariant de nature, mais quand je vis qu'après avoir traversé la ville, Luis s'apprétait à prendre la "ruta cinco" qui se prolonge jusqu'au Pérou, je tirai, mentalement, la sonnette d'alarme...L'hôtel n'est pas en ville, on m'avait pourtant dit qu'il était proche du centre?...Luis Manuel se tourna vers moi en fronçant les sourcils...Quel hôtel?...Hôtel Las Fuentes...Non, pas du tout, vous serez logé à proximité de Gemini, pour éviter les aller-retour. Vous comprenez bien qu'à trois mille mètres d'altitude....Mais vous commencez à m'emmerder avec vos trois mille mètres d'altitude! Je veux rester au niveau de la mer, moi!....Contre toute attente, Luis éclata de rire....On m'avait prévenu que vous étiez excentrique Bob, mais là, vraiment, vous éxagérez!...Encore ce Bob! Nous commencions à pénétrer dans une zone désertique, aussi, avant que les choses n'allassent plus loin, je voulus faire une pause. Le spectre du quiproquo pointait son mufle hideux à l'horizon....Arrêtez-vous un instant, sur le bas-côté, je vous prie, Luis....Il s'éxécuta sans protester...Moi aussi j'ai envie de pisser...Non, non, il ne s'agit pas de cela. J'ai l'impression que je ne suis pas celui que vous espériez...Apparemment, celui lui coupa toute envie de pisser....Que voulez-vous dire?...Qui attendiez-vous exactement?....Vous, enfin, le professeur Robert S*** de Hawaii...C'est bien ce que je craignais, moi c'est Esteban S*** de Tahiti, une chance sur un million que cela se produise, mais c'est tombé sur nous...Comment? Vous n'êtes pas le professeur S***, astrophysicien, grand spécialiste des trous noirs????...Je songeai, bien sûr, astrofisico, non mais quelle andouille!...Non, je regrette, ni noirs ni d'aucune autre couleur, en plus la physique a toujours été mon point faible au collège....J'étais sincèrement désolé pour Luis et le crus sur le point de fondre en larmes. Il s'effondra, la tête sur le volant...Es une desastre! Entiendes? UN DESASTRE!... Oui bon, je n'étais pas le professeur machin, spécialiste des trous, on n'allait quand même pas décréter une journée de deuil national. Il aurait pu choisir un autre nom que le mien, après tout. Ce n'était certainement pas une raison pour me tutoyer, astrofisico ou non! Se reprenant, Luis fit faire demi tour à la voiture et reprit le chemin de La Serena dans un grand nuage de poussière. Pour rompre le silence pesant, je lui demandai innocemment...Où, allons-nous?....Il haussa les épaules....Te déposer à ton hôtel, c'est à deux minutes d'ici, et retourner à l'aéroport pour sauver ce qui peut encore l'être...Ça m'allait très bien. L'hôtel s'avéra être un de ces "apart-hotels" très en vogue au Chili qui proposent de petits appartements entièrement équipés dans des immeubles neufs d'un étage. J'offris à Luis d'utiliser le téléphone de ma chambre pour appeler l'aéroport ce qu'il accepta avec reconnaissance. Vu le maigre trafic, un gringo écumant de rage devait être facile à repérer. Ce fut le cas. En sortant de l'avion, le professeur, pris d'une envie subite, s'était précipité dans les toilettes de l'aéroport où il devait encore se trouver lorsque Luis m'accosta. Tandis que je le raccompagnais à sa voiture, je lui demandai ce qu'était Gémini...Un des téléscopes les plus puissants au monde, situé dans la cordillère à trois mille mètres d'altitude....

19:57 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Bon alors, combien de tours tes bagages ont-ils effectués sur le tapis roulant avant que tu ne les récupères ?? :-D

Écrit par : Cigale | 23 mars 2009

Bon alors, combien de tours tes bagages ont-ils effectués sur le tapis roulant avant que tu ne les récupères ?? :-D

Écrit par : Cigale | 23 mars 2009

Non, pas de tapis roulant à la Serena. Juste une planche de bois sur laquelle les bagages étaient déposés.

Écrit par : manutara | 23 mars 2009

Les commentaires sont fermés.