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17 mars 2009

Valparaiso

 

 

Et puis il y eut Valparaiso. Un joli nom. Je m'aperçois que je suis incapable de parler des villes parce que dans le fond je ne les ai jamais aimées, alors je vais laisser ce jeune homme le faire à ma place: http://www.youtube.com/watch?v=ps_FhFt6xgI. J'avoue que l'espace d'un instant je me suis senti là-bas en écoutant cette chanson, retrouvant cette émotion qui m'envahit dès que je posai les pieds sur le sol chilien. La beauté de cette langue débarrassée de sa rugosité ibérique, les paroles qui chantent la vie et la mort, le dépouillement de l'interprétation, tout cela parle mieux du Chili que je découvris plus-tard, là-bas, vers le Sud, que cette sinistre comédie du consumiérisme à crédit entrevue à mon arrivée. « Porque no naci pobre y siempre tuve un miedo inconcebible a la pobreza », parce que je ne suis pas né pauvre et que j'ai toujours éprouvé une peur incommensurable de la pauvreté, nous dit ce beau texte écrit par Oswaldo Rodriguez dans les années septante. C'est cette peur que j'avais vue dans les yeux des passants quelques jours plus tôt à Santiago.

Valparaiso moins industrieuse, plus paresseuse, était une vieille dame « aux langueurs  océanes », vivant des rentes d'un passé révolu entre son port (mais qui va encore à Valparaiso?) et les cerros couverts de maisons patriciennes aux peintures écaillées, accessibles uniquement au travers d'un système compliqué d'ascenseurs hors d'âge dont les cabines grinçantes menaçaient à tout instant de tomber en morceaux. J'y respirai mieux qu'à Santiago, ce qui ne signifie pas que j'y respirais bien, c'était une ville après tout. J'ai toujours eu l'impression de devenir extraordinairement vulnérable dans une ville, on y paye jusqu'au temps qui passe. De toutes façons, je n'y respirai que quelques heures largement insuffisantes pour ajouter quoique ce soit aux platitudes écrites plus haut. Juste ce jugement lapidaire d'Adolfo... Autrefois Valparaiso était dans le commerce de la merde d'oiseaux (le guano), aujourd'hui elle se retrouve dans la merde tout court... Puisqu'on faisait dans la poésie, Adolfo me demanda si je souhaitais voir la maison de Pablo Neruda à Isla Negra. Pablo Neruda s'était vu décerner le prix Nobel de littérature en 1971. C'était un énorme poète, dont je n'avais jamais lu une ligne et dont je n'aurais sans doute jamais entendu parler, si un de mes camarades de terminale, un être chétif affecté d'un nombre de târes physiques tel qu'on l'avait dispensé du cours de gymnastique et de chant, à l'époque on ne faisait pas dans le social, même chez les curés, si ce garçon, donc, n'avait nourri une admiration sans borne pour le poète chilien, le citant à tous propos, n'hésitant pas à en déclamer des pages entières en un espagnol corrompu par un fort accent alsacien. Comme nous étions en Alsace et que Neruda n'était pas au programme, cela ne dérangeait personne. Pour être tout à fait honnête, encore affaibli par ma récente indisposition gastrique, non, pas affaibli, de mauvaise humeur serait plus exact, aller voir la maison de Neruda n'était pas exactement en haut de ma liste de priorités, pas même en bas d'ailleurs. Une maison c'est une maison après tout, le fait qu'elle ait appartenu à un homme illustre n'y change rien. Elle n'est pas nimbée d'un halo de lumière tandis que des orgues célestes déversent sur elle des flots de musique sacrée. Quant à l'architecture, à la beauté des lieux, on sait que de parfaits imbéciles ont eu des maisons superbes, moi par exemple, alors que la plupart des écrivains et des peintres de renom ont vécu dans des bouges sordides. D'ailleurs il valait mieux. On imagine mal Dostoievski écrire « Crime et châtiment » dans un pimpant chalet suisse entouré de petits oiseaux qui font cui-cui à longueur de journée. Bon, va pour Néruda, ça ou autre chose, après tout...Quand nous arrivâmes dans la rue menant à la maison du poète à Isla Negra, une congrégation d'une centaine de personnes munies de pancartes en barraient l'accès. Sur ces dernières on pouvait lire « No a los ensayos nucleares en Muroshima » D'autres plus directives disaient « Los franceses fuera del Pacifico ». Je crus un moment être tombé dans un guet-apens monté par Adolfo, mais j'abandonnai rapidement cette hypoyhèse à la vue son étonnement...Que mierda es esa... et en entendant le filet de voix avec lequel il s'excusa comme s'il était coupable des vélleités anti-nucléaires de certains de ces concitoyens. Justement, ceux-ci ne correspondaient ni en âge, ni en tenue, aux habituels porteurs de ce genre de pancartes. Les hommes avaient l'air de notaires en congrès et les femmes aux têtes recouvertes de foulards noirs semblaient se rendre à un pèlerinage dédié à la « virgen de las lagrimas ». Tandis qu'Adolfo, ne sachant que faire d'autre, arrêtait la voiture à quelques mètres des manifestants, un homme petit et gros, les cheveux grisonnants coupés en brosse, se mit à agiter frénétiquement devant ses camarades une sorte de long bâton métallique terminé par un gland doré. Il y eut des roulements de tambour, le son déchirant d'un accordéon et un chant lugubre s'éleva de la foule où se mêlaient les voix aigrelettes des femmes et celles, plus graves,des notaires....Je crus comprendre que «los franceses no pasaran ». Puis il y eut un moment de flottement parmi les manifestants qui semblaient guetter l'arrivée d'un contingent supplémentaire de « franceses » atomiques, le chant perdu de son énergie puis s'arrêta tout à fait quand Adolfo expliqua au Kapelmeister à gland que j'étais un touriste espagnol, grand amateur de Pablo Neruda. Je lâchai quelques « joder » et « cojones » sonores du fond de la berline pour accréditer cette thèse. Une haie d'honneur s'ouvrit donc pour nous laisser le passage. Il y eut même quelques « Viva Espana, muerte a los franceses ». C'est alors que je remarquai deux voitures de carabineros garés en retrait dont les occupants semblaient plus amusés que préoccupés par la scène.

Je n'étais pas le seul à avoir eu l'idée de visiter la maison du poète, ce jour là. Les visites se faisaient par petits groupes d'une vingtaine de personnes. On me dit que le temps d'attente était d'environ trois heures. J'achetai tout de même un billet, histoire de participer à la conservation du patrimoine culturel chilien, sans avoir la moindre intention d'attendre mon tour. Je retournai lentement à la voiture où je trouvai Adolfo profondément endormi. Ne voulant le réveiller, je me promenai le long du bord de mer, puis, remarquant que le dispositif de blocage anti-nucléaire se remettait en place, je m'en approchai. Cette fois l'objectif était en vue: un bus rempli de vignerons français. Une petite dame rondelette et toute en cul se précipita ventre à terre vers le bus en poussant un rugissement terrible, raaaaaaaa, tandis que le choeur des « no pasaran » se remettait en branle. Arrivée devant le bus où les vignerons, passablement avinés, croyant à un comité de bienvenue prenaient des photos en faisant des signes amicaux, la passionaria sorti de son corsage un drapeau français qu'elle entreprit de déchirer en se contorsionnant de manière grotesque tout en couinant comme une truie, n'y parvenant pas, elle fut rejointe par une autre mégère et toutes deux avec des cris de triomphe hystériques mirent l'emblême national en pièce. Songeant sans doute que tout cela avait assez duré, un officier de carabineros siffla la fin de la récréation, ce qu'entendant les manifestants se regroupèrent docilement sur les côtés de la route, se congratulant bruyamment d'avoir ainsi oeuvré pour la paix dans le monde, tandis que le bus transportant une cinquantaine de vignerons livides se frayait un chemin jusqu'à la maison du maître. Après tout, business is business.

00:54 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Ah ,Valparaiso, je ne sais pas pourquoi, mais c'est un nom qui m'a toujours fait rêver. As-tu lu ma nouvelle "En partance" ? C'est là que mon héros devait se rendre.
Je n'irai probablement jamais, l'Amérique centrale et du sud me fait un peu peur. La petite Valérie, qui était partie travailler au Honduras, a demandé à changer de poste. Elle vient d'être envoyée à... Madagascar !

Écrit par : tinou | 17 mars 2009

Oui, j'avais lu ta nouvelle et elle m'avait beaucoup plu. Valparaiso est sans doute la ville chilienne qui a le plus de charme sans qu'on puisse dire, pour autant, que ce soit une belle ville. J'ignore d'où vient cette place privilégiée qu'occupe Valparaiso dans l'imaginaire des gens. Après tout, c'était durant tout le dix-neuvième siècle et le début du vingtième un port principalement tourné vers l'exportation des phosphates (guano), pas vraiment romantique, on est loin des ports baignant dans les effluves d'épices et d'agrumes des Caraibes.
Le Chili est très différent du reste de l'Amérique latine, tu peux y aller sans crainte. Peu de déliquance et une population courtoise. Il est clair qui si tu n'y vas que pour les villes, cela ne vaut pas la peine. Par contre, la nature y est superbe dans le Sud. Le meilleur moyen de visiter la Patagonie et la Terre de Feu reste la voie maritime. Il y a possibilité de faire des croisières sur des cargo mixtes, je suis certain que ça te plairait beaucoup.

Écrit par : manutara | 18 mars 2009

Ah oui, une croisière sur un cargo, j'y ai déjà pensé en effet ! Mes amis qui étaient avec moi au Bénin et qui ont beaucoup voyagé ont eu l'occasion de revenir de Nouvelle Calédonie sur un cargo. Ils en gardent un souvenir fabuleux ! Je vais sûrement étudier la question pour un trajet moins long évidemment.

Écrit par : tinou | 18 mars 2009

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