Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

14 mars 2009

Los balnearios populares

 

 

Les jours suivants, nous nous éloignâmes de Santiago en direction du littoral. A mon grand désespoir, je ne voyais nulle trace de toute cette beauté tant vantée par mon ami Astrubal. Entre Santiago et la mer, après nous être extraits d'une interminable zone industrielle jetée de manière anarchique de part et d'autre de la route, nous abordâmes une région peuplée de « cerros » perdus dans une brume omniprésente qui me fit penser aux Vosges et Dieu sait que je déteste les Vosges depuis le jour où, encore enfant, j'avais vu un séjour africain prévu de longue date annulé par décret paternel, pour être remplacé par une quinzaine aux « Trois Epis » dans un hôtel situé à mi-chemin entre un hôpital psychiatrique et un asile de vieux, mon père prenait parfois des initiatives étranges. Quant à la côte bordée de falaises noirâtres et de plages couvertes de laminaires en voie de putréfaction, elle me semblait plus apte à abriter des pénitenciers que des stations balnéaires. C'était pourtant là qu'elles se concentraient de la plus modeste dont j'ai oublié le nom, à la plus fameuse, Vina del Mar. Je suppose que leur édification dut plus à la proximité de Santiago qu'à l'ésthétique du site.

Les chiliens ont ceci de commun avec les français que, durant les mois de janvier et février, ils migrent tous en masse, toutes classes sociales confondues, pour jouir en famille des bains de mer, le tri étant opéré au moment de choisir la destination: San Antonio pour les chiliens modestes, Vina pour la bourgeoisie. Ce n'était pas Ibiza, ni même les Landes et pourtant c'est déjà très moche les Landes, mais ces séjours revêtaient pour les chiliens de condition modeste une importance toute particulière: l'impression de ne pas avoir été laissés au bord de la route par le fameux miracle économique chilien. Aucun sacrifice n'était trop grand pour y parvenir. Si Vina del Mar s'avéra être assez proche de ce que l'on peut attendre d'une ville consacrée aux fins de semaine ou aux vacances d'une population aisée, les « balnearios populares », disséminés au Nord et au Sud de Vina, tout comme les hameaux peuplés de serfs pouvaient l'être dans les environs de la demeure seigneuriale, me laissèrent perplexe. A vrai dire cela ne ressemblait à rien de ce que j'avais connu jusque là. Je n'arrivais pas à me débarrasser de cette impression désagréable que m'avait laissé la capitale la veille et ce malaise corrompait tout ce que je voyais défiler derrière les vitres teintées de la berline. Pourtant Aldolfo n'avait pas de superlatifs suffisamment forts pour qualifier les merveilles nous entourant. Une sinistre bâtisse munie de solides barreaux au fenêtres devenait un fastueux club de vacances, une plage déserte émettant de forts relents de pourriture, sur laquelle venait se briser avec fracas une houle énorme, se transformait en atoll corallien aux eaux turquoises. Les restaurants ressemblaient à des cantines d'entreprises même si on y mangeait fort bien pour quelques pesos. Endroits étranges où les serveurs portaient des masques blancs sur le visage, comme ceux que portent les secouristes quand il s'agit de fouiller des décombres remplis de cadavres en décomposition. Dans le cas des cantines, il s'agissait de protéger les aliments des germes qui auraient pu les corrompre, bien entendu, mais une petite voix intérieure me disait que c'était le personnel qu'on essayait de protéger des effluves pestilentielles de la nourriture servie. J'étais passé par des pays d'Amérique latine où les pauvres s'échinaient à des travaux pénibles payés quelques centimes de l'heure, à moins qu'ils ne traînassent dans la rue, fouillant les poubelles quand il y en avait, faisant la manche quand ils en avaient ou se rassemblant sur une place pour boire, jouer aux dominos, rigoler, se moquer des gringos qui payaient si cher le privilège de voir toute cette exotique laideur. Ils vivaient dans des quartiers où le crime et le vol se pratiquaient comme dans d'autres endroits on s'adonne au jardinage ou à la poterie, occupant des taudis insalubres unis les uns aux autres par des cordes à linge encombrées de vêtements en haillons qu'ils se volaient mutuellement. De vrais pauvres en somme. Jamais on aurait une seconde imaginé qu'ils pussent un jour partir en vacances. Au Chili, je ne sais pas si le terme de pauvre convient exactement, mais quand on gagne deux cents dollars par mois on n'est quand même pas très riche, eh bien au Chili, personne ne traînait dans la rue, tout le monde travaillait, les gens modestes vivaient dans de petites maisons individuelles (humilde viviendas selon le terme consacré) spartiates mais propres, reproduites par milliers dans des quartiers surgis de terre du jour au lendemain au rythme de la croissance économique et surtout, on s'était mis dans la tête de faire partir en vacances cette frange de la population à très faibles revenus. Au départ c'était sans doute une idée d'Allende, mais elle avait été reprise avec enthousiasme par la junte militaire, rappelons quand même qu'Augusto Pinochet (prononcer Pinotchette, pin8 pour les opposants), à la différence de Francisco Franco, avait été nommé commandant en chef des armées par le gouvernement d'unité populaire et volens, nolens, une telle proximité avait du laisser des traces. Alors forcément, les stations balnéaires conçues pour cette population reflètaient un peu, même beaucoup, les conditions de vie qui étaient les siennes le reste de l'année, la part du rêve étant réduite à la portion congrue. Efficaces mais sobres, très sobres, les « balnearios populares ». Il est vrai que nous autres européens avons été trop gâtés par la vie et avons tendance à juger celle des autres à l'aune de nos exigences. Mais quand même....Peut-être que si ces endroits avaient été remplis d'une foule bruyante et enthousiaste, leur aurais-je trouvé un petit air festif, mais nous étions en novembre et ces « balnéarios » semblaient des cités fantômes. Ne manquaient que les grincements d'une porte dégondée s'ouvrant et se fermant au gré du vent. Même les pélicans posés par centaines sur les piquets des jetées ou sur les toits des rares restaurants ouverts, dans l'attente de quelque pitance facile, même ces disgracieux volatiles semblaient déprimés.


 

 

22:37 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Rien n'est plus déprimant qu'une station balnéaire- toute pimpante soit-elle- à la morte saison. Le seul avantage est qu'on n'est pas dérangé par la foule des estivants.

Écrit par : tinou | 15 mars 2009

J'ai bien peur que ces stations là, bien que bondées, n'aient pas été beaucoup plus vivantes en pleine saison.

Écrit par : manutara | 16 mars 2009

Les commentaires sont fermés.