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12 mars 2009

Santiago

 

 

 

En dépit de tous les efforts déployés par Adolfo pour me la montrer sous un bon jour, Santiago ne me plut pas . Je trouvai la ville sinistre, malgré le bleu du ciel. De toutes façons en matière de villes je suis mauvais juge. Je n'aime pas les villes, ou bien juste en passant. Deux choses me marquèrent toutefois durant cette première journée passée dans la capitale. D'abord le palais de la Moneda, résidence des présidents chiliens. Pas pour son architecture qui est certainement très acceptable, mais parce que je fais partie de cette génération qui vécut grâce aux médias l'accession au pouvoir d'un socialiste en Amérique Latine, le président chilien Salvador Allende élu au suffrage universel. Je ne sais si cela souleva une éspérance démesurée au sein du peuple chilien, certainement, mais je sais que cette élection suscita un enthousiasme hystérique dans le petit monde des intellectuels de gauche, comme on les appelait à l'époque en France. Et puis, le 11 septembre 1973, le ciel leur tomba sur la tête, où plus exactement, du ciel surgirent les avions qui bombardèrent le palais de la Moneda où le président, protégé par un casque trop grand pour sa tête, tout un symbole, et ses plus proches collaborateurs s'étaient retranchés avec une garde rapprochée dont les rangs se clairsemaient d'heure en heure. La façade vérolée d'éclats d'obus de la Moneda fit brusquement irruption dans nos petites vies et ne la quitta plus vraiment. Cette façade devint pour moi, à dix-huit ans on est romantique, et pour tous ceux de ma génération, je ne crois pas m'avancer en l'affirmant, le symbole du Mal terrassant le Bien, inversant ainsi l'ordre des choses de manière insupportable. Depuis, ayant lu quelques ouvrages écrits par les partisans de l'un ou l'autre camp, j'ai bien compris que les choses n'étaient pas aussi simples qu'elles le paraissaient à l'époque et que le coup d'état militaire avait probablement permis aux chiliens de faire l'économie d'une guerre civile, mais quand même, me retrouver vingt-deux ans après les faits devant ce palais de la Moneda entièrement restauré me remplissait d'émotion.

Dans les années qui suivirent le coup d'état, nous vîmes un certain nombre d'éxilés chiliens grossir nos rangs à l'université, quand ils ne renforçaient pas ceux du corps enseignant. Je les trouvais arrogants, méprisants, anachroniquement communistes, ne regrettant nullement les erreurs commises par les leurs, responsables du désastre bien plus qu'un prétendu complot de la CIA.

Je n'interrogeai pas Adolfo sur cette période, après tout, c'était son histoire et elle lui appartenait. Pendant toutes ces années où le Chili devint ma seconde patrie, j'eus l'impression que les chiliens souhaitaient tourner la page et vivaient très mal l'ingérence de tel ou tel gouvernement étranger s'acharnant à expliquer à ces pauvres chiliens que décidemment ce retour à la démocratie accepté, même à reganadientes (à contre coeur), par le vieux dictateur, aurait toujours des relents d'inachevé tant qu'on ne l'aurait pas trainé devant quelque tribunal international, certes on aurait préféré une bonne révolution arrosée du sang de quelques centaines de milliers de héros, avec son lot de déclarations enflammées proférées par des leaders au verbe haut et à la barbe fournie, el pueblo par ci, el pueblo par là, pueblo où es-tu, mais à défaut d'une geste guévariste on se contenterait d'un mauvais procès.

Autre chose. Nous avions tourné pendant des heures sur les larges avenues du centre et dans les rues étroites de quartiers plus populaires, les unes tout comme le autres parcourues par un flot de véhicules aux gaz d'échappement généreux qui laissèrent leur empreinte jusque dans les endroits les plus reculés de mon être tout en imprégnant mes vêtements d'une forte odeur d'huile de vidange. Les trottoirs étaient arpentés par une foule pressée, hommes et femmes confondus dans une même négritude vestimentaire, j'eus l'impression que les ouvriers aussi devaient arriver à leur travail en costume noir. De temps en temps, un groupe d'écoliers portant cravate, costume bleu ciel et chemise sortie du pantalon, après tout ce n'était encore que des enfants, mettait une note d'espoir et de légèreté dans .... oui, dans quoi au fait, je ne sais pas, cette ville n'avait pas d'âme juste des prétentions. J'étais un peu écrasé par l'entassement de ces vies laborieuses, où donc se cachait l'oisiveté, les bancs placés le long de l'Alameda étaient vides, les bus jaunes, les collectivos noirs, les malls bondés de produits payables en commodes « quotas » (prononcer kouotasse), on pouvait dans ce pays tout acheter à crédit sauf ses cigarettes et ses médicaments vendus à l'unité dans de petits kiosques disséminés le long des avenues. On y trouvait également, imprimés sur du papier de mauvaise qualité, des magazines racontant des histoires épouvantables d'enfants poilus et de fillettes enceintes des oeuvres d'un padrastro (beau-père) alcoolique s'adonnant au trafic de pasta base (jamais trop su ce que c'était mais ça ne m'avait pas l'air catholique ce machin) tandis que la mère se prostituait auprès des pensionnaires d'un hôpital psychiatrique. J'avoue que le spectacle de cette misérable richesse me mit mal à l'aise. On sentait que tous ces gens avaient à manger dans leur assiette, un toit au-dessus de leur tête et dans la penderie deux ou trois costumes d'un beau noir outre-tombe. Mais je lisais dans leurs yeux, eh oui, je lis dans les yeux, qu'ils crevaient de trouille. Pas la trouille du futur dictateur, du carabinero, de la mort, du prochain tremblement de terre, non, rien de cela n'effraie le chilien, c'était juste la trouille de ne pas pouvoir payer leurs quotas à la fin du mois. Le crédit est à ce point institutionalisé au Chili, que le moindre ticket de caisse fait mention de la possibilité de payer en plusieurs quotas. Jamais, dans aucun des pays que j'avais visité jusque là, même le plus misérable, je n'avais vu peur aussi palpable. Même les riches, les caballeros, devaient faire dans leur froc à l'idée de ne pas pouvoir continuer à honorer les traites de leur chalet (tchalette qui ressemble à tout sauf à un chalet) construit dans un barrio exclusivo sur les hauteurs de Las Condes. Évidemment je livre ex post des conclusions auxquelles je ne suis pas nécessairement arrivé en un jour, pour la simple et bonne raison que toute cette journée, ma première vraie journée au Chili, je la passai recroquevillé sur le confortable siège arrière de la voiture d'Adolfo, victime d'une incommensurable tourista: sans doute l'eau du robinet dont je m'étais imprudemment abreuvé la veille. La dernière fois c'était à Port au Prince ce qui m'induisit à penser que le seul point commun entre la mégapole chilienne et la capitale haïtienne était le caractère nocif de leur eau. J'invitai fréquemment Adolfo à s'arrêter devant une fuente de soda dont je me gardai bien de consommer la moindre goutte malgré la soif dévorante que je prétextais, ne recherchant que l'hospitalité de son inodoro, puisque c'est ainsi que les chiliens appellent leurs toilettes avec, me sembla-t-il, un goût certain pour le paradoxe. Il y aurait beaucoup de choses à dire sur les lieux d'aisance des restaurants chiliens pour peu qu'on prît la peine de s'éloigner des palaces. Vers trois heures de l'après-midi, je sentis à l'enthousiasme avec lequel il me vantait la gastronomie chilienne, qu'Adolfo avait faim. La mort dans l'âme et l'estomac au bord des lèvres, je lui demandai s'il connaissait un bon restaurant. Il faut savoir que je me ferais tuer sur place plutôt que de reconnaître que je suis malade. Je suis un être méprisable, bouffi d'orgueil. Les autres peuvent être malades, pas moi, c'est comme ça.

Il y eut un petit moment de flottement lorsque j'invitai Adolfo à partager mon repas. ...C'est gentil don Esteban, mais au Chili les chauffeurs ne mangent pas avec leur patron, cela ne se fait pas....Je vous rassure, en France non plus, mais je suis un pays à moi tout seul et de plus, j'ai horreur de manger seul...

Lorsque nous pénétrâmes dans « la reina de los mariscos » gardée par deux centollas géantes en plastique, ces grands crabes des mers froides dont je devais consommer des quantités considérables par la suite, je crus ma dernière heure venue. Rien que l'odeur me fit me précipiter dans l'inodoro le plus proche, signalé par un panneau qui envoyait los varones (mâles) au fond du couloir à gauche et las hembras (femelles) à droite. Puis vint le choix délicat d'un plat que je pourrais garder suffisamment longtemps pour avoir une chance d'atteindre les toilettes sans rien perdre de ma dignité. Adolfo me recommanda le curanto. Rien que le nom déjà.... Qu'est-ce?...Une spécialité de l'île de Chiloé située dans les canaux de Patagonie, don Esteban. Un mélange de saucisses de Frankfurt, de boules de Bâle, de poitrine de porc fumée, de moules géantes, de palourdes, de picorocos, de gnocchi, de patates douces, le tout arrosé d'un bon bouillon...Étouffant un renvoi bilieux, je le laissai prendre son curanto, me rabattant sur une sopa marinera que, dans mon imagination, j'assimilai à un brouet inoffensif servi dans une assiette creuse.

Si le curanto d'Adolfo servi dans un plat gargantuesque aurait aisément pu nourrir une famille de dix personnes pendant une semaine, ma soupe aurait fort bien pu prendre le relais pour les sept jours suivants. Ne parlons pas d'assiette creuse, ni même de bol, mais d'une soupière remplie d'un bouillon dont les yeux me regardaient méchamment tandis que toute une faune marine aux formes étranges en tapissait le fond. Dans mon état normal j'aurais certainement trouvé cela bon, mais là....Alternant une gorgée de coca et une cuillérée du brouet, je réussis à faire légèrement baisser le niveau dans la soupière, puis, me levant avec beaucoup de dignité tout en m'excusant, je gagnai d'une démarche de sénateur le fond de la salle remplie d'une foule trop occupée à se nourrir pour me prêter la moindre attention, puis, à peine la porte menant au restaurant fermée, je me mis à courir le long du couloir avec l'énergie du désespoir.

Je n'ai pas le souvenir très clair de ce que nous fîmes après le déjeuner. Juste la vision de lamas nains et de poulets géants. Mais peut-être était-ce la fièvre.

 

 

 

 

01:21 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (18)

Commentaires

Il me tenterait bien, moi, votre "curanto". Je ne dois pas être tout à fait normal...

Sinon, d'accord avec tout ce que vous dites, à propos du 11 septembre 1973 – j'avais 17 ans...

Écrit par : Didier Goux | 12 mars 2009

"Inodoro" effectivement, cela ne s'invente pas un nom pareil !! :-))

Écrit par : Cigale | 12 mars 2009

Ah mais le curanto est un plat absolument délicieux, un truc qui tient au corps, rien à voir avec la nouvelle cuisine française où l'on vous sert sur une assiette énorme couverte d'une cloche argentée, deux crevettes enlacées à deux asperges. C'était juste que ce jour là, c'était moi qui n'était pas dans mon assiette.
Cigale, le pire c'est que j'ai eu à mon service un cuidador (gardien-jardinier) dont le prénom était Inodoro et qui m'a causé des ennuis colossaux. J'en reparlerai. J'aurais bien aimé connaître ses parents. Appeler son gosse "chiottes", il faut oser, vraiment.

Écrit par : manutara | 12 mars 2009

"Bouffi d'orgueil"... Y a un peu de ça, eheh !

Écrit par : Olivier Bruley | 12 mars 2009

Oui, mais c'est un orgueil largement mâtiné de judéo-christianisme.

Écrit par : manutara | 12 mars 2009

Dis-moi, c'est normal que l'on ne puisse pas retrouver tes archives de décembre 2008 ?

Écrit par : tinou | 14 mars 2009

Non ce n'est pas normal. Il y a deux mois de novembre mais pas de mois de décembre. Le plus simple c'est d'aller sur 2009-01 et en haut de page de cliquer sur 2008-12. Ca marche en principe, remarque ça n'aurait pas été une grande perte....Les petits caractères, c'était quand même plus joli, non? Enfin, comme on m'a reproché d'écrire trop petit....

Écrit par : manutara | 14 mars 2009

OK, c'est bon, j'ai retrouvé ce que je cherchais. Petits ou gros caractères ? Cela m'est égal personnellement. Mais je pense que pas mal de lecteurs préfèrent une grosse écriture, cela fatigue sans doute moins la vue...

Écrit par : tinou | 14 mars 2009

Puisque le "on" c'est moi, je confirme que c'est plus joli effectivement en petit (mais on s'arrache les yeux).

Facilement remédiable en changeant de police de caractère : choisir un "grand" caractère et le mettre au minimum (Verdana 1.8 par ex).
Ce sera élégant et lisible (à programmer sur la plate-forme H&F)

Écrit par : Cigale | 15 mars 2009

Je n'avais pas sité de nom! Bon comme il y a deux lectrices sur mon blog, si ce n'est pas l'une c'est forcément l'autre...

Écrit par : manutara | 15 mars 2009

Sur mon blog, j'emploie " Arial 14 "...
Si je peux émettre un avis, je dirais que tu devrais peut-être éviter de mettre ton texte en gras. Les lettres sont suffisamment grosses comme ça !

Écrit par : tinou | 15 mars 2009

cité

Écrit par : manutara | 15 mars 2009

Tinou, j'ai essayé sans la graissage de caractères, mais c'est encore plus moche.

Écrit par : manutara | 15 mars 2009

le graissage....Bon, je vais me coucher, c'est encore la chose la plus intelligente à faire.

Écrit par : manutara | 15 mars 2009

Après tout tu es chez toi, fais comme tu veux ! :-)

Bonne nuit alors... Moi je vais de ce pas faire ma digestion de midi au soleil du jardin (18° prévu en Provence aujourd'hui...quoi pffff ?)

Écrit par : Cigale | 15 mars 2009

Arial 14 c'est pas le truc qui lave plus blanc que blanc et dégraisse du sol au plafond?

Écrit par : manutara | 15 mars 2009

En attendant tout le monde s'en fout de mon post sur les balnearios.

Écrit par : manutara | 15 mars 2009

Mais non, mais non, laisse-nous quand même le temps de la lecture !

Écrit par : tinou | 15 mars 2009

Les commentaires sont fermés.