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05 mars 2009

Le choix

 

 

 

 

Je dois avouer, sans honte aucune, que le parcours sentimental d'Astrubal ne m'intéressait que fort peu. Après tout, s'il voulait se compliquer la vie avec une compagne ayant la moitié de son âge, c'était son affaire. Chacun devait y trouver son compte, je suppose, à ceci près que dans ce genre d'alliance, le plus vieux des deux finit toujours par se transformer en victime alors que c'est la plus jeune que l'on plaint généralement. J'évoquai quand même la possibilité que la femme numéro deux finisse, tout comme la numéro un, par se carapater dans un grand nuage de poussière. Astrubal, rit de bon coeur à l'évocation de cette éventualité, un peu comme si je lui avais dit que le franc suisse allait être dévalué.

Ce qui éveilla toutefois ma curiosité, puis mon intérêt, fut la manière passionnée dont Astrubal me parla de son nouveau pays d'adoption, le Chili. A l'entendre, il n'était endroit plus beau sur terre: les paysages étaient grandioses, les gens charmants, les étrangers bienvenus pourvu qu'ils fussent lestés de dollars, l'achat de terres était très aisé, l'ordre régnait, et surtout la vie y était très bon marché. J'étais un peu dans la situation de celui qui, fragilisé par l'un ou l'autre de ces évènements susceptibles de bouleverser notre existence, prête une oreille complaisante à la logorrée d'un recruteur de secte. Les lendemains chanteront pour toi mon frêre, dans ta robe immaculée tu écouteras les préceptes du maître au front ceint d'une tiare en forme de potiron, les portes du paradis s'ouvriront pour toi et, aveuglé par une lumière plus blanche que blanche, tu t'avanceras, laissant derrière toi les débris d'une existence vouée à l'échec. Pour acquérir le Kit complet de sauvetage, il te suffira de verser l'intégralité des tes revenus, désormais inutiles (mais tu continueras à bosser, hein), à la confrérie des Chtarbés du Grand Gloubiboulba, nous nous occupons du reste, voici un ordre de virement permanent, tu n'as qu'à signer, les yeux fermés de préférence, l'argent est si peu de choses, voilà c'est fait, félicitations!

Bien entendu, Astrubal n'essayait pas de me vendre quoique ce fût, mais il me parlait du Chili avec des accents méssianiques tels, que, dans ma tête au moins, j'étais déjà en train de faire mon sac, sélectionnant avec soin les trois chemises et les deux pantalons que j'allais emporter dans ma quête. C'est que les choses commençaient à sentir le fafaru en Polynésie: suite à la reprise des essais nucléaires, la ville de Papeete avait été incendiée puis mise à sac par les émeutiers qui s'étaient ensuite attaqués à l'aéroport flambant neuf de Faaa, le réduisant en cendre, n'hésitant pas à s'attaquer à un DC10 de la compagnie AOM dans lequel les passagers (des touristes américains en grande majorité ) faits comme des rats avaient réussi à trouver refuge in extremis. Ce que voyant, certains manifestants avaient essayé d'y mettre le feu en enflammant les roues du train d'attérissage. Les passagers (300 personnes) furent sauvés par le sang froid du pilote qui mit les réacteurs en route, dissuadant ainsi les incendiaires, peu soucieux de finir transformés en punu pua toro en se faisant aspirer par les turbines. Si les forces de l'ordre brillèrent par leur absence, les journalistes étaient là en force, eux. Ces images firent le tour du monde, hypothéquant le développement touristique de la Polynésie pour de nombreuses années.

Bien entendu, les Marquises, traditionnellement très tricolores, restèrent en marge de ces évènements. Les élus locaux, en tirant la leçon, demandèrent même le détachement administratif des Marquises du reste de la Polynésie et son rattachement direct à la France par voie de départementalisation. Évidemment, la demande fut traitée avec mépris par Paris. Les marquisiens ont une idée très claire du sort qui sera le leur en cas d'indépendance de la Polynésie: devenir la lointaine colonie d'une république bananière sans le sous.

Pour toutes ces raisons et d'autres encore, je songeai qu'il était temps que j'allasse voir ailleurs si j'y étais. J'avoue que l'Amérique latine n'était pas mon premier choix. Entre le Vénézuéla, le Panama, le Costa-Rica et les Galapagos, j'avais bien du y passer une année, lors de ma circumnavigation. Je ne m'y étais pas ennuyé. A Maracaibo j'avais été pris dans une manifestation dispersée par les forces de l'ordre à coups de machette, j'avais aidé une américaine à renflouer son voilier en ferro-ciment en utilisant les coussins et la moquette de son appartement, au Panama mon voilier avait été squatté par un indien chiriqui qui ne buvait que de la leche de vaca, j'avais été agressé dans les ruelles de la vieille ville, j'avais mangé de l'iguane, rencontré un de mes anciens camarade de Saumur conduisant un troupeau de vieilles dames, à Golfito (Costa Rica), j'avais vu deux chercheurs d'or s'entre-tuer à quelques mètres de moi, un agent de la CIA impliqué dans le meurtre d'un policier tout en étant innocent, le cadavre de mon voisin de mouillage flotter à la surface au petit matin, j'avais failli tomber pour trafic de drogue à cause d'un équipier indélicat, le gars qui m'avait vendu un moteur hors bord le matin, me le volait le soir même, j'avais du interrompre mon repas pris avec un huaquero (pilleur de tombes) à cause d'un tremblement de terre, et aux Galapagos j'avais aidé un lieutenant et ses hommes, chargés de faire respecter la loi, à arrondir leur fins de mois en mettant à leur disposition mon narguilé et mon Zodiac pour pêcher la langouste dans des eaux où une telle pêche était strictement interdite, en échange d'un séjour illimité pour mon équipage et moi.

Non, vraiment je ne m'étais pas ennuyé, mais l'Amérique latine n'était pas mon premier choix. On m'avait dit le plus grand bien des Philippines et de Madagascar aussi. Mais c'était juste des bruits, alors que là j'avais un témoignage de première main. Entre le poire belle-Hélène et le café, je pris donc ma décision: J'irais faire un tour au Chili, histoire de respirer un air différent.

Astrubal n'était revenu aux Marquises que pour régler quelques problèmes administratifs, laissant les enfants à la garde de Cruela. Il repartait le lendemain et se proposait de me servir de point de chute dès que l'envie me prendrait de venir au Chili. Il ne me laissa ni numéro de téléphone ni adresse, étant pareillement dépourvu de l'un et de l'autre, se contentant de me dessiner un vague plan sur un morceau de nappe en papier. Je me suis souvent demandé, avec le recul, quel cours aurait pris ma vie si je n'avais pas rencontré Astrubal ce jour là.

22:35 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

La reprise des essais...la dernière campagne, celle de 95 ??

Les Philippines...c'est bien, ça ???

Écrit par : Cigale | 06 mars 2009

Oui c'est celle de 1995.
Oui, les Philippines, à condition d'éviter les zones à majorités musulmanes, me semblent être un endroit tout à fait habitable.

Écrit par : manutara | 06 mars 2009

Les commentaires sont fermés.