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03 mars 2009

La madrastra

 

Empruntant des chemins de traverse afin de ne pas m'égarer dans les méandres d'une interminable cour à l'ancienne, qui ne trouva pas encore son aboutissement lors de ce dîner français, cena en castillan et peut-être était-ce bien là une cène annonciatrice de souffrances à venir sans garantie de résurection, il fallut encore que le novio (fiancé) fût présenté à la mère et la novia aux enfants, décidé donc à avancer dans la relation de cette rencontre, je me contenterai d'écrire que tout se termina, comme il était prévu que cela se terminât, dans le wagon figé pour l'éternité devant la gare du désert, antérieurement dévolu au transport du personnel de la mine, postérieurement transformé en petite maison dans la prairie, si ce n'est qu'il n'y avait ni maison, ni prairie. Les femmes des deux hémisphères ont cette coutume étrange de se comporter normalement avec un homme tant que ce dernier ne leur a pas encore mignoté l'as de trèfle, pour reprendre cette expression que je découvris en Haiti entre autre choses, pour, à peine le mignotage consommé, perdant toute retenue et bon sens, se lancer dans une course aux qualificatifs où le mièvre le dispute à l'absurde, mon biquet, mon lapin, mon doubitchou, et comme si cela ne suffisait pas de rebaptiser leur amant, se prenant pour Dieu le père, elles tentent de le remodeler à leur image, exigeant de lui des comportements contre nature, comme faire la cuisine, passer l'aspirateur, aller aux courses, pas à Longchamps mais à Auchan, se coiffer, faire un effort, s'occuper des enfants et bien d'autres choses dont la seule mention me remplit d'effroi. Dans le cas d'Astrubal, père accompli et homme au foyer hors pair, s'il se vit bien affublé du qualificatif grotesque de caramelito dans la phase post-mignotage, ce fut l'inverse de ce qui se produit d'habitude dans un couple normal qui survint. Cruela éxigea de prendre en charge, désormais, toutes ces tâches ménagères qu'Astrubal accomplissait si bien et elle si mal. Les chiliens ont un terme exquis pour désigner les belle-mères. Dans leur langue imagée, la mère (madre) cesse d'être belle quand elle n'est pas la mère des enfants mais juste l'épouse du père, pour se transformer en madrastra, mot rocailleux, riche en aspérités, évoquant une mégère échevelée à la main leste et au verbe haut. Prenant son rôle très au sérieux, elle se mêla d'éduquer Cassiopée et Castor, confondant hystérie avec fermeté. Si Cassiopée, d'un naturel doux et docile, accueillit avec un certain plaisir l'irruption de cette belle-mère aux allures de grande soeur, il n'en fut pas de même pour Castor qui lui voua, dès le premier jour, une haine tenace pour les mêmes raisons que celles qui la rendaient attractive aux yeux de Cassiopée: son sexe et son jeune âge. Castor ne pouvait concevoir qu'une fille, à peine plus agée que lui, se mêlât de lui donner des ordres. Une poignée d'années plus tard, je fus témoin d'une scène qui résume mieux cette mutuelle antipathie qu'un long discours. Astrubal avait, pour je ne sais trop quelle raison décidé de quitter le Chili pour revenir aux Marquises accompagné, bien entendu, de ses enfants et de sa nouvelle compagne. Je fus invité à dîner chez eux. Tandis que les invités et les hôtes s'installaient à table, je remarquais que Castor restait debout, son assiette dans la main. Pensant qu'il n'y avait pas assez de place à table, je fis signe de se pousser à mon voisin, totalement ivre du reste, et fis de même en ménageant un espace suffisant pour que Castor, alors âgé d'une quinzaine d'années, pût s'asseoir parmi nous. Ce dernier se contenta de secouer la tête en désignant d'un mouvement dédaigneux du menton, la madrastra, passablement partie elle aussi. Quand tout le monde eut été servi, je crois qu'il s'agissait d'un gratin de quelque chose passablement carbonisé, Cruela fit signe à Castor de s'approcher et lui remplit son écuelle de quelques restes vitrifiés de ce Tchernobyl culinaire. La tête basse, il alla ensuite s'installer sur les marches de la terrasse où nous dînions. Sentant monter en moi une sourde irritation, j'espérai une réaction du père, mais celui-ci feignit ne pas avoir vu l'odieuse scène. Lassé d'entendre mon voisin émèché me répéter toute les trente secondes, « On les aura », sur tous les tons, ignorant qui était ce on et n'ayant aucune idée précise sur l'identité de ces les, je me levai et allai m'asseoir à côté du fils banni, créant un malaise certain dans l'assistance, ce qui me combla d'aise. Mais je reparlerai de ce retour qui prit, pour Cruela, des allures d'exode. J'ajouterai juste que physiquement, eh bien physiquement, elle était jeune, c'était certes une qualité ou un défaut qu'on ne pouvait pas lui enlever, pour le reste, elle était assez quelconque si ce n'est qu'elle était recouverte de la tête aux pieds (je la vis en maillot de bain) d'une espèce de duvet noirâtre, relégant le yéti au rang d'éphèbe imberbe. Il y avait ce rire aussi. Il débutait dans les aiguës, hihihihi, et se terminait dans les graves, mouahahahahaha, tandis que, la bouche grande ouverte, les narines largement dilatées, elle se vidait de tout son air. Comme Cruela ne comprenait pas grand chose à ce que les gens lui racontaient en français, elle riait beaucoup.

Pour en revenir aux débuts de Cruela, Astrubal dut apprendre à composer avec deux choses: les marques d'abord, les onces avec la belle-mère ensuite.

Elevé dans la bonne société des années soixante, quand un pantalon et une chemise n'avaient alors comme destination première que de protéger de la nudité et des intempéries, le plus longtemps possible, au mépris des modes, Astrubal avait grandi dans l'illusion qu'un vêtement en valait un autre pourvu qu'il remplisse sa mission. Avec Cruela, il apprit que les vêtements ne se distinguaient plus par l'usage qu'on en faisait mais par le nom qui y était apposé, en général sur une étiquette située non plus à l'intérieur du vêtement mais à l'extérieur de manière à ce que chacun pût être informé de la bonne fortune de son propriétaire. Ce caprice n'eût point porté à concéquence si un vêtement de marque n'avait coûté dix fois plus cher qu'un vêtement sans marque, en général rigoureusement identique.

Mais cela n'était rien à côté de l'épreuve de l'once (prononcer onefe) dominical, consommé au domicile de la belle-mère. L'once chilien est une espèce de goûter pour grandes personnes, où l'on se gave de charcuteries et de pâtisseries tout en buvant du thé ou du café. Cela eût été supportable, voire même agréable, s'il n'avait fallu supporter la compagnie de la mère de Cruela ainsi qu'un nombre indéterminé de tantes couvertes de dentelles et de chapeaux cloche. Les chiliens, jamais à court de vocables désagréables pour désigner les membres de la famille par alliance, désignent la belle-mère, la mère de l'épouse cette fois, par le terme de suegra et comme on est au Chili, pays qui a une passion pour les diminutifs, la suegra devient suegrita dans la bouche du gendre, un nom qui a des relents de pipi de chat et de salsifis à la vinaigrette. Non que ces dames fussent d'un commerce désagréable, elles étaient même émouvantes, souvent, drôles, parfois, sans le vouloir vraiment, mais Astrubal ne pouvait supporter les efforts que ces femmes tombées dans l'indigence déployaient pour paraître ce qu'elles n'étaient pas: des bourgeoises. Ainsi elles parlaient, comme si elles venaient de le laisser dans son bureau de la Moneda, du président de la république, le très antipathique Eduardo Frei dont les narines allongées semblaient en permanence renifler une odeur désagréable, à moins que ce ne fut la robe de la primera dama qui décidemment ne convenait pas à son rang, le tout sur fond de hurlements déchirants provenant du baraquement voisin, où une femme dépoitraillée se faisait besogner par un époux alcoolique, à moins qu'elle ne fût en train de se faire massacrer à coups de pieds et de poing, on ne pouvait jamais être sûr de ces choses là.

Quand Astrubal eut terminé son récit, dont je me suis efforcé de donner un aperçu rigoureux et impartial, nous étions au dessert et les questions se pressaient dans ma tête comme une foule à la sortie du métro.

02:44 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

" mignoté l'as de trèfle " alors ça je retiens et le ressors dans mon prochain dîner mondain !!

Écrit par : Cigale | 03 mars 2009

Je ne sais pourquoi, mais j'étais certain que cette expression te plairait....

Écrit par : manutara | 03 mars 2009

Les commentaires sont fermés.