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01 mars 2009

Cruela

 

Évidemment, Cruela n'était pas une femme, ni un homme, sinon je l'aurais appelé Cruelio, de toute façon Astrubal nourrissait pour l'homosexualité un dégoût tel qu'il urinait assis, de manière à ne pas avoir à manipuler son sexe. Cruela était une toute jeune fille d'à peine dix-huit ans, dont il fit la connaissance lors d'une de ses longues escales au café do Brasil au mois de mars de l'année 1995. Évidemment, cette union ne se fit pas, comme il est de bon ton que les choses se fassent de nos jours en terre gauloise, à la hussarde, le pantalon baissé sur les genoux, dans les toilettes pour hommes du café. Cela ne se fait pas au Chili et ne devrait se faire nulle-part ailleurs. Il y eut, dans un premier temps, un échange courtois de civilités avec la jeune fille assise à une table voisine, qui, comme toutes les jeunes filles chilienne de son âge, chassait le mari en sacrifiant une partie non négligeable de son maigre salaire d'employée de banque dans les établissements où se concentrait, à l'heure de l'almuerzo (déjeuner), le gibier tant convoité. Après un premier échange où il fut question du temps et du prix outrancièrement élevé du saumon d'élevage, Astrubal s'enhardit à décliner son identité et fit un bref, très bref résumé de ses quarante premières années de vie, résumé d'où disparurent étrangement, mais pas si étrangement que ça si l'on y réfléchit bien, l'épouse, volage, je le rappelle, ainsi que les enfants, un garçon et une fille approchant dangereusement de l'âge de la puberté, appliqués à l'apprentissage du subjonctif imparfait castillan à quelques pâtés de maison de là. Cruela n'interrompit qu'une seule fois Astrubal dans sa narration pour lâcher, d'une voix dont le volume sonore jurait étrangement avec sa frêle silhouette...Ay, frances! No me diga!...Arrêtons nous quelques instants sur cette phrase en apparence anodine. L'exclamation ravie...Ah, français, pas possible!... ne se rapporte bien évidemment pas à la qualité de citoyen français d'Astrubal tout en nourrissant l'espoir de pouvoir parler, ultérieurement, de littérature ou de cinéma français, à moins qu'il ne se fût agi d'évoquer un voyage réalisé en famille, durant lequel elle avait pu admirer une rétrospective impressionniste au musée du Louvres ou écouter un concert de musique baroque donné sous les voûtes du château de Chenonceaux. Rien de tel. Pour Cruela le qualificatif , français, vaguement familier comme nous sont familiers le parmesan et le gouda, sans que nous ne sachions rien de leur intimité, ce qualificatif, dis-je, ne pouvait dissimuler qu'une et une seule réalité: Astrubal était étranger. Et s'il était étranger, il ne pouvait être que riche, l'état chilien n'étant pas particulièrement réputé pour sa grande générosité en matière d'allocation de permis de séjour quand les requérants, étrangers, bien évidemment, sont sans le sous. A partir de cet instant, les cheveux blancs d'Astrubal, son visage prématurément ridé, ses gestes maladroits de vieillard incontinent, tout cela disparut et ne resta plus, nimbant la silhouette voûtée de ce gringo au teint olivâtre (il ne s'était jamais vraiment remis de son hépatite mal soignée), que ce mot magique: dinero (el pognon). Poderoso caballero es don dinero, dit la ritournelle. Gracias al pognon, Cruela espérait bien échapper au quotidien dont, à son tour, elle entreprenait la narration, en s'efforçant d'en gommer les détails les plus sordides, pour être jeune elle n'en était pas moins intelligente. Elle passa sous silence ce père alcoolique, ancien garagiste qui ayant bu son fond de commerce, s'étais mis à battre femme et enfants avant de disparaître un beau matin en les laissant sans le sous, elle Cruela, sa fille tant chérie dans un passé lointain, sa mère, une femme de bonne famille victime d'une regrétable mésalliance ainsi que ses deux soeurs cadettes. Elle ne parla pas non plus de la masure misérable située dans une poblacion de mala muerte, qu'elle et sa famille se voyaient contraintes d'habiter après avoir du abandonner la villa cossue dans laquelle ils vivaient jusque là. Elle ne mentionna pas non plus la dure nécessité dans laquelle elle se trouvait de partager l'un des deux lits du foyer avec l'une de ces soeurs, laissant sa mère occuper l'autre avec la benjamine. Elle se contenta de se présenter comme une jeune fille sans histoire, issue de la classe moyenne, la clase media alta, comme on l'appelle dans ce pays où la dissection de la société en groupes et sous-groupes aux noms exotiques est un sport national. Tout en haut, il y a la oligarquia et tout en bas, el lumpen. Au milieu la clase media baja et la media alta qui elles même se déclinent différemment suivant qu'on soit de la campagne ou de la ville.

A cette première rencontre, succéda une autre, puis une autre et bien d'autres encore. Au café succéda la sopa marinera consommée au marché de La Serena, avec parcimonie pour Astrubal, avec force minauderies et tortillements de la croupe pour Cruela. Puis on franchit une étape supplémentaire avec une invitation, un soir, à dîner dans un restaurant français où le plat de résistance fut l'aveu de l'existence de Castor et Cassiopée (laissés à la garde d'un couple argentin habitant une gare voisine, que le lecteur se rassure), les enfants d'Astrubal que je me décide enfin à baptiser, maintenant qu'ils ont cessé d'être de simples figurants dans ce récit, aveu qui aurait pu transformer l'excellent Bordeaux en vinaigre, si Astrubal n'avait précisé que leur mère, une noire, avait déserté le foyer une décénie plus tôt et que la procédure de divorce suivait son cours, chaotique, comme tout le monde sait, surtout lorsque l'épouse légale ne veut pas en entendre parler, persuadée qu'elle est, qu'à peine libérée des liens du mariage, elle sera déportée de la douce France vers son Zaire natal. Mais ça, il n'en dit rien. Cruela saisit cette opportunité, para sacarse la mugre de encima, expression qu'on pourrait traduire par, vider son sac. Elle avoua que ce père exemplaire, ce mari parfait, dont elle avait orné son curriculum vitae précédent, était en fait un ivrogne déserteur et que, piment sur le chorizo, il était noir et péruvien, sans qu'il fût possible de savoir lequel de ces deux qualificatifs était le plus désobligeant dans la bouche d'une chilienne... Tout à fait comme ton ex... ajouta-t-elle avec perfidie, bien qu'à ce stade rien ne lui permît d'affirmer que Bernadette eût été alcoolique et péruvienne. A ces mots, le visage d'Astrubal s'éclaira...Mais alors tu es une métisse, noire....Ce qu'ayant dit, il se jeta aux pieds de sa bien aimée, raflant au passage deux roses anémiques fichées au milieu de la table dans un vase aux allures d'urinoir, qu'il posa sur le giron de l'élue, les roses, pas l'urinoir, avant de lui déclarer sa flamme, faisant ondoyer la bannière de la possibilité d'un mariage futur sitôt l'autre annulé. Un tel comportement de la part d'Astrubal mérite quelques mots d'explication. Prisonnier de son adolescence zaïroise, passée toute entière, selon ses dires, alité dans sa chambre à calmer les ardeurs des femelles de la ville de Lubumbashi, pour autant que leur âge n'éxcédât point vingt ans, les unes dans son lit tandis que les autres attendaient patiemment leur tour en file indienne devant la porte de la chambre, Astrubal, parvenu à l'âge d'homme, ne pouvait concevoir atteindre l'orgasme qu'en compagnie d'une femme jeune et noire, bien entendu. Il avait bien remarqué que la peau de Cruela avait une jolie teinte cuivrée, mais il mit cette coloration sur le compte d'un métissage indien, n'osant lui poser la question directement, tant il est vrai que les chiliens n'aiment pas qu'on vienne leur rappeler ce lointain cousinage, conscients de descendre en droite ligne, tous autant qu'ils sont, de Cortès par leur mère et de Bolivar du côté du père, même lorsque leurs traits clament haut et fort leur parenté avec le grand Tupac Amaru. Tarodé par sa longue abstinence, Astrubal s'était résolu à tenter l'expérience avec une femme qui, sans être tout à fait blanche, n'était pas non plus africaine. Et voilà que Cruela lui confessait sa négritude, partielle, certes, mais négritude quand même. Il était ivre de joie. Rien ne l'empêchait plus désormais de goûter aux joies du bonheur conjugal.

 

 

Commentaires

Il m'a été donné dans ma vie parisienne de croiser la route d'une jeune chilienne (elle faisait du théâtre) et je dois avouer que de ma vie je n'avais jamais vu une fille aussi belle ! (je crois qu'elle était métissée mais je ne sais pas de qui...). Le genre de fille qu'on évite soigneusement d'inviter diner à la maison... !!

Écrit par : Cigale | 01 mars 2009

Oui, si tu l'avais fait, il y a de fortes chances pour que ton mari, l'homme comme tu l'appelles, se soit reconverti dans l'élevage de lama en Patagonie chilienne. De terribles chasseuses de têtes, les chiliennes!

Écrit par : manutara | 01 mars 2009

Oui, si tu l'avais fait, il y a de fortes chances pour que ton mari, l'homme comme tu l'appelles, se soit reconverti dans l'élevage de lama en Patagonie chilienne. De terribles chasseuses de têtes, les chiliennes!

Écrit par : manutara | 01 mars 2009

" L'Homme" oui ça m'amuse...

Lorsqu'il a fait l'Aconcagua (il y a quelques années déjà) les gens du cru n'arrêtaient pas de l'appeler "muchacho" (il a toujours fait juvénile) ce qui le vexait beaucoup... !

Écrit par : Cigale | 02 mars 2009

Ah oui, l'Aconcagua, ce n'est pas rien. Autre chose que notre pauvre Mont-Blanc.
Au Chili, on m'appelait DON Esteban, il est vrai que j'ai toujours fait vingt ans de plus que mon âge, déjà jeune j'avais l'air d'un vieux!

Écrit par : manutara | 02 mars 2009

Il vaut mieux des fois paraître vieux très tôt, ainsi après les gens sont surpris de voir que tu ne changes pas ! Car, tu ne dois plus changer beaucoup maintenant JE SUPPOSE...

Écrit par : tinou | 02 mars 2009

Ouh là si, je suis une véritable ruine!

Écrit par : manutara | 03 mars 2009

C'est beau, parfois, les ruines !

Écrit par : tinou | 03 mars 2009

Une ruine...une ruine...c'est vite dit si c'est bien toi sur la photo de décembre !! :-))

Écrit par : Cigale | 03 mars 2009

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