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27 février 2009
Une gare dans le désert
La Serena était une ville qui bougeait, Astrubal put s'en rendre compte dès son arrivée. Au milieu de la nuit, la terre se mit à trembler, faisant tressauter le mobilier de la cabana louée par Astrubal. Ce mode de logement, très populaire au Chili, permet à une famille en vacances de se loger à moindre frais puisque les cabanas, exploitées par des particuliers, offrent toutes les commodités d'un appartement ou d'une petite maison, pour le prix d'une chambre d'hôtel. Affolé, Astrubal se mit à arpenter la cabana à grandes enjambées en se tordant les mains, ses enfants en larmes accrochés à ses basques, ne sachant s'il convenait d'abord de s'habiller, sauver son argent, se glisser sous une table ou sortir quasiment nu dans la rue. Quand il se fut enfin décidé pour l'une ou l'autre de ces alternatives, le calme était revenu. Plusieurs secousses se succédèrent ainsi tout au long de la nuit, sans que ces phénomènes ne produisent quelque réaction remarquable que ce fût de la part des occupants des autres cabanas. Les rues ne s'emplirent pas non plus d'une foule hystérique clamant son désespoir au ciel. Se rappelant d'une vieille histoire vaguement entendue lors d'un lointain cours de géographie où il fut question de plaques se chevauchant comme des amants lubriques et de fractures de l'écorce terrestre laissant surgir un magma plus ou moins visqueux, mais toujours désagréablement brûlant, toutes choses qui n'avaient, alors, su éveiller le moindre intérêt dans la tête de cet adolescent, élève d'un quelconque lycée parisien, Astrubal en tira la conclusion que, si la dérive des continents leur en laissait le temps, ils quitteraient cet endroit aux premières lueurs de l'aube.
Huit années passèrent et ils étaient toujours là-bas. De manière étrange, Astrubal s'attacha à cette petite ville qui affichait les allures d'une Ibiza des années soixante soumise à un perpétuel tremblement nerveux. Si lui et ses enfants s'habituèrent aisément à ces secousses, au point de finir par y trouver un certain agrément, ils mirent plus de temps à s'accoutumer à la « niblina ». La mer était froide (courant du Humboldt) et le désert, brûlant le jour, voyait sa température tomber au point de congélation la nuit. Ce dernier déployait ses vastes étendues sablonneuses et sa végétation de cactus aux formes phalliques aux portes de la ville. Aussi, jusqu'au milieu de la journée, le littoral était noyé dans un épais brouillard. Puis, l'air chaud et sec du désert ayant imposé sa loi à l'air froid et humide de la mer, toute chose se voyait exposée dans une lumière violente et douce à la fois, qui savait rendre ses bleus à la mer et ses ocres à la terre, laissant les pics enneigés de la cordillère flotter au loin dans un ciel sans nuages, rappelant qu'un peu plus au Nord se trouvait le désert le plus aride du monde, le désert d'Atacama où, disait-on, les dernières pluies remontaient à plus d'un demi millénaire. Voulant fuir ce brouillard matinal du littoral, Astrubal choisit de s'enfoncer d'une cinquantaine de kilomètres à l'intérieur des terres, au pied des Andes, car faut-il le rappeler, s'il le faut, je le ferai, le Chili est aussi étroit que long et si la distance séparant Arica du cap Horn équivaut à celle qui sépare Paris de Dakar, il y a rarement plus d'une centaine de kilomètres entre le littoral et la cordillère, cette frontière naturelle aux allures de forteresse imprenable. Ne voulant dépendre de personne pour lui assurer le gîte et le couvert, ainsi que pour se simplifier la vie, selon ses propres termes, Astrubal racheta, pour une bouchée d'empanada, une gare désaffectée, une de ces stations abandonnée au milieu du désert quand les gisements de phosphates, pour l'acheminement desquels elle avait été érigée, furent épuisés. Posé sur quelques mètres de rails dont l'extrémité se perdait dans les sables, un wagon construit en Allemagne de l'Est dans les années cinquante semblait n'avoir été oublié là que pour servir de hâvre aux Astrubal. N'étant pas plus bricoleur que dépensier, Astrubal engagea un maestro, non dans le but d'improviser des concerts dans le silence du désert sur toile de fond andine, mais afin de transformer en appartement l'austère wagon, primitivement dévolu au transport des masses laborieuses germaniques. Les maestros chiliens manient plus volontiers la truelle et la marteau, que la baguette. Si je me fie aux clichés que j'en vis, le résultat fut probant, quelque chose entre « Ma cabane au Canada » et « Il était une fois la révolution ». Il fit également réaménager le porche de la petite gare, de manière à pouvoir s'y installer en fin de journée et regarder le soleil disparaître à l'ouest. La nuit, le ciel d'une limpidité exceptionnelle laissait appaître une myriade de constellations invisibles à l'oeil du citadin. Tout cela était parfait, mais que fit-il de ses journées durant toutes ses années? Rien. Ou plutôt, si. Il fit peut-être l'essentiel. Il regarda grandir ses enfants. Le matin, il se levait, leur préparait le petit déjeuner, un garçon et une fille, je ne crois pas encore l'avoir précisé. Puis il prenait sa voiture, une vieille land rover, et les conduisait à La Serena où ils fréquentèrent le jardin d'enfant d'abord, l'école ensuite, apprenant simultanément à s'exprimer en français à la maison et en castillan dans le monde. Pendant ce temps là, il se rendait dans un café, toujours le même, le café do brasil, où il tuait le temps en buvant du thé de Ceylan tout en lisant des livres français. L'après-midi, il les cherchait à l'école et tous trois retournaient à la gare du désert. Là, les enfants faisaient leurs devoirs sous l'oeil sévère de cet ancien cancre, puis Astrubal les laissait s'ébattre jusqu'au dîner dans le désert. Suspendue à une poutre du porche, se trouvait, je le suppose, une balançoire faite avec un vieux pneu et un bout de corde éffilochée. Peut-être taillaient-ils des figurines dans de vieux bouts de bois. A moins qu'ils ne gravassent leur initiales, infiniment répétées, sur les troncs des cactus-cierges. L'absence d'électricté dut écarter toute tentation de passe-temps coûteux. Pour l'eau, un camion citerne venait de la ville, une fois par semaine, afin de remplir un réservoir relié à une antique pompe à bras. Ce n'était pas grand chose, mais c'était quand même beaucoup. Je crois bien qu'ils furent heureux pendant quelques années. Et puis, parce que l'homme, ce Sisyphe poussant sans fin son rocher sur les flancs de la montagne tout en sachant qu' une fois arrivé au sommet, cet imbécile de rocher va rouler vers le bas et que tout sera à recommencer, alors qu'il lui suffirait de refuser de le pousser, ce cailloux, en faisant un bras d'honneur aux dieux, parce que l'homme, donc, est irrésistiblement attiré par le malheur, se complaisant dans la chute bien plus que dans l'ascension, on sait bien que les alpinistes ne gravissent les montagnes que pour pouvoir en redescendre, pour toutes ces raisons, Astrubal rencontra Cruela...
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24 février 2009
Jaunisse et grisaille
Bien entendu, les recherches d'Astrubal demeurèrent vaines. Santiago était une ville de plusieurs millions d'habitants et des gens y disparaissaient tous les jours. Pour ne pas alourdir le récit avec des détails sans intérêt, je me contenterai de dire qu'il réussit quand même, mais trop tard, à retrouver la trâce de Bernadette dans une boîte de nuit où elle exerça ses talents de chanteuse quelques temps, avant de retourner en France, retour qui fut confirmé par une tierce personne résidant à Paris. Après avoir passé quelques semaines dans une pension modeste, mais honnête, de Penalolen, un faubourg populaire de la capitale, Astrubal téléphona à madame mère pour la mettre au courant de sa condition de mari abandonné. Après l'inévitable, je t'avais prévenu, elle réussit à le dissuader de se lancer plus avant dans sa poursuite. En fin de compte, il avait les enfants, c'était l'essentiel, les femmes ça se remplaçait! D'ailleurs à ce propos, si la prochaine pouvait être blanche, même de Rennes ou de Tourcoing, à ce stade on ne pouvait écarter aucune possibilité et un brin, mais un brin seulement, d'éxotisme n'était pas totalement exclu, elle, sa mère, en éprouverait un soulagement incommensurable.
Astrubal sombra dans le désespoir. Il me confia, un jour, que ses femmes étaient son garde-fou et par voie de concéquence, sans garde, il devenait fou. Je doute qu'il ait erré nu dans les rues de Santiago en hurlant, Nénette, mais il s'enferma dans un mutisme total, au point que la senora Lupe, la propriétaire de cette pension modeste, mais honnête, on ne le répètera jamais assez, dut s'occuper des deux bambins voguant à la dérive entre des clients dont l'honnêteté aurait, elle, pu, éventuellement, être sujette à caution, l'extrême brièveté de leur séjour ne plaidant pas en faveur de leur moralité. Faisant preuve d'une solidarité digne d'éloge avec l'esprit qui l'habitait, le corps d'Astrubal en fit une jaunisse. Tandis qu'il était alité, le foie gonflé comme une outre pleine de pus, en proie à la fièvre et à la nausée, Astrubal eut tout loisir de songer à leur avenir, à lui et à ses enfants, si toutefois il survivait à cette hépatite. Ne se sentant pas le courage d'affronter, dans le regard des autres, de ceux qui se disaient ses amis, la honte d'avoir été abandonné par sa femme, tout retour en Polynésie était exclu. L'idée d'avoir à supporter les sarcasmes de sa mère rendait un retour en France tout aussi peu attractif. Si la maladie ne le tua point, elle laissa Astrubal dans un état de décripitude morale et physique tel, que la senora Lupe ne put s'empêcher de dire à son entourage que le jour de sa mise en bière, son père, que en paz descanse, arborait un aspect plus sain que don Astrubal, ce gringo si courtois, un peu pingre certes, il feignait toujours dormir quand elle lui apportait la petite facture hebdomadaire, la cuentita, tout était petit au Chili, et si elle le relançait, il se mettait à gémir comme le Christ sur la croix. Ay, pobrecito! Pour conjurer le mauvais sort, elle se signa une dizaine de fois en embrassant son pouce au terme de chaque crucisignalisation . Le docteur Arrabal qui venait tous les jours apporter au malade un réconfort plus verbal que médical, disait, il faut laisser faire la nature, manger des carottes, boire du bouillon et beaucoup prier concluait-il, en guise d'ordonnance. Quand la maladie se fut retirée du grand corps d'Astrubal en laissant le foie du patient réduit à l'état de tartiflette, le docteur lui conseilla d'aller prendre les eaux dans le Sud. La région des lacs était sublime à cette époque de l'année (janvier, l'été austral). Arrabal qui connaissait mieux la nature humaine que le fonctionnement des divers organes la constituant, se hâta d'ajouter, la vie y est très bon marché, bien moins chère qu'à Santiago.
C'est ainsi que deux jours plus tard, Astrubal et ses enfants débarquèrent, après un voyage harassant de vingt-quatre heures effectué dans un bus loué par des agriculteurs en route pour une foire australe, dans lequel Astrubal et sa famille avaient réussi à embarquer moyennant une somme symbolique, au terme de tractations dont j'épargnerai les détails au lecteur, voyage durant lequel ils durent partager force cecinas y mariscos (cochonnailles et fruits de mer) avec ces rudes paysans des contreforts andins, ce qui mit à mal le système digestif à peine convalescent du mari trompé, c'est ainsi qu'ils débarquèrent, disais-je, un beau matin, sous des trombes d'eaux portées par les quarantièmes rugissants, dans un froid sibérien, en la cité de Puerto-Montt, du nom de l'un de ces innombrables héros de la guerre d'indépendance dont les statues, plus ou moins souillées par une foule d'oiseaux malveillants et gauchistes, parsèment les plazas de armas du pays. Qui n'a jamais vu Puerto-Montt, au petit matin, sous une de ces averses glacées que les météorologues chiliens qualifient de chubascos, ne peut apprécier dans toute son étendue le sens du mot sinistre. Mer grise, rues grises, immeubles gris, passants gris flottant furtivement dans toute cette grisaille aqueuse. Astrubal comprit en ce jour la signification de l'expression, aller prendre les eaux dans le Sud, employée par le docteur Arrabal pour l'enjoindre à se refaire une santé. Il comprit aussi que s'il ne voulait pas que son peu de foi en la vie et le peu de vie en son foie ne finissent par s'éteindre tout à fait dans un de ces taudis en tôle ondulée cernés par les eaux, bordant la carretera austral, il fallait quitter au plus vite cet endroit. Avec ses enfants grelottants accrochés à lui, il pénétra dans la première agence de voyage qui était sans doute aussi la dernière. Là, il demanda à l'employée, une jeune fille saucisonnée dans un uniforme trop étroit, reins cambrés et poitrine saillante, à la recherche d'un mari, de préférence petit, gras, visqueux, huileux, éjaculateur précoce, les enfants elle en voulait, mais pas avec le visqueux, avec un autre, un grand, un beau, un riche, un qui aurait un nom anglais ou allemand, mais comme pour l'instant il n'y avait que le petit visqueux, elle ferait avec, se contentant de lui prendre son fric à la fin du mois, lui laissant juste de quoi aller se soûler à coups de Pisco bon marché avec les copains pour gueuler comme eux, COLO-COLO, tout en regardant un match de foot minable, où en étais-je, ah oui, Astrubal demanda donc à l'employée de lui conseiller une destination ensoleillée au Chili, précisant, nous prendrons l'avion, nous sommes pressés. Tirant sur sa jupe pour la décoincer des fesses, elle sélectionna un catalogue qu'elle lui tendit, en prenant grand soin de lui offrir une vue plongeante sur son décolleté. Elle dut songer, celui-là ferait bien l'affaire, il n'a pas l'air bien vigoureux, mais il est grand et étranger, ça se voit tout de suite, il a un drôle d'accent et surtout, cette désinvolture. Un chilien travaille toute sa vie, en rêvant de pouvoir, un jour, entrer dans une agence comme celle-ci et dire voilà, je veux aller à Antofagasta ou a Vina del Mar. Il connaîtrait chaque détail du voyage, le prix du bus, parce que l'avion, hein, même pas en rêve, les hôtels à petits budgets, les plages gratuites, le taux d'humidité dans l'air, la température de l'eau, pensez, il aura eu toute une vie pour s'y préparer. Tandis que ce gringo, elle imita mentalement le castillan francisé et zozotant d'Astrubal...Un deftino con fol , po favo y con avion, eftamof de pifaf!...Ah, quelle classe! Elle eut envie d'arracher cet uniforme trop étroit pour s'offrir à ce grand dadais, elle saurait bien lui rendre le sourire. Tandis qu'Astrubal parcourait le dépliant, faisant la conversion des prix en francs Pacifique, après avoir converti les pesos en dollars, elle reporta son attention sur les enfants. Tout en disant...Ay, amorcitos...elle songea qu'ils étaient vraiment trop bronzés pour être honnêtes. Pourtant le gringo était bien blanc, como dios manda, tellement blanc qu'il en était presque vert, décidemment il n'avait pas l'air en bonne santé. Des enfants adoptés, peut-être? Mais non, même bronzés, ils ressemblaient au gringo. Une idée épouvantable traversa alors son esprit: si les petits étaient si tostados, c'est que la mère, dios mio, était...Elle s'accrocha frénétiquement au crucifix pendu à son cou, se signant mentalement. Elle n'avait jamais vu de noirs. Des indiens, ça oui, ils étaient partout, mais des noirs, jamais. Juste une fois, dans un film. Ça devait se passer dans la jungle. Le seul blanc marchait devant et derrière, une centaine de noirs entièrement nus portant des caisses sur la tête. Elle se demandait d'ailleurs ce qu'un blanc pouvait faire avec autant de caisses au milieu de la jungle. Cette fois encore elle ne put élucider cet intéressant mystère, le gringo semblait s'être décidé...La Serena, c'est bien?...La Serena, mais pensez-donc, c'est ce qu'il y a de mieux. Très exclusivo! C'est le balnéario favori des vedettes de cinéma, enfin du cinéma chilien, n'éxagérons rien...Suivirent de longue tractations sur les prix du vol et de l'hôtel, con o sin desayuno, les pensions, il en avait provisoirement sa claque. Il venait de perdre sa femme et avait manqué perdre la vie, il pouvait bien s'offrir un peu de bon temps, tout en restant raisonnable, cela va de soi. Un des rares avantages de Puerto-Montt, selon Astrubal, était qu'on pouvait s'en échapper aisément par la voie des airs. Le soir même, ils attérissaient tous trois à l'aéroport de La Serena, petite station balnéaire située à cinq cents kilomètres au nord de Santiago.
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22 février 2009
Les femmes d'Astrubal
Évidemment, nous ne tombâmes pas dans les bras l'un de l'autre. Je déteste cette habitude, bien française, qu'ont les hommes de s'embrasser pour se dire bonjour. Une poignée de main, rien d'autre et quand je dis une poignée de main, je ne parle pas de ces gesticulations ridicules, fort en vogue chez les jeunes et les moins jeunes, dans l'espoir de faire oublier leurs cheveux blancs, qui consiste à se contorsionner les mains dans tous les sens pour finir par se frapper les poings fermés, l'un contre l'autre. Astrubal m'apparut prématurément vieilli depuis la dernière fois que nous nous étions vus, dix ans auparavant. Non, vieilli n'est pas le mot qui convient. Oh, bien sûr, je sais que la quarantaine marque la frontière entre la jeunesse et la maturité, mais ce n'était pas cela. Astrubal me semblait entammé, comme s'il avait abandonné une partie de sa personne dans quelque recoin de la planète. Sa crinière frisée était entièrement blanche, le transformant en un oncle Tom caucasien, sa silhouette s'était voutée et sa démarche était devenue hésitante, mais ce qui me frappa le plus, ce fut son regard de bête traquée, comme si une meute de créanciers allait surgir d'un moment à l'autre de derrière les cocotiers pour le dépouiller.Je n'en étais pas certain, mais il me sembla bien qu'en me voyant, il prit d'abord le parti de s'en aller dans la direction opposée, puis se ravisant, après tout il ne me devait rien, il vint vers moi. Je m'aperçois que je n'ai pas encore parlé du rapport difficile qu'Astrubal entretenait avec l'argent. S'il n'en manqua probablement jamais, madame mère n'était jamais très loin, il avait les plus grandes difficultés à s'en défaire. Doté d'un grand sens de l'autodérision, il acceptait volontiers de se moquer de ses travers, mais perdait tout sens de l'humour quand il s'agissait d'argent. Incapable de gagner le moindre sous, il devenait imbattable quand il s'agissait de n'en point dépenser. Ainsi, quand je lui proposai de discuter tranquillement à la terrasse d'un restaurant, il en était sorti deux ou trois de terre depuis notre première rencontre, il prit un air désespéré tout en se palpant frénétiquement le corps...Ce serait avec plaisir, mais je suis parti, ce matin, sans le moindre argent...Cela me fit rire aux éclats. Sur ce point au moins, il n'avait pas changé. Nous étions aux environs de la mi-journée, aussi l'invitai-je à déjeuner, ce qui ramena quelques couleurs sur son visage. Une fois installés, je lui posai la traditionnelle question...Alors comment va ta petite famille, Bernadette, les enfants?...Astrubal n'avait aucune pudeur quand il s'agissait de parler de ses malheurs, aussi me narra-t-il toute l'histoire par le menu....Oh très mal! Nénette (il l'appelait Nénette!) m'a quitté et m'a laissé en plan avec les enfants, au Chili...Je sursautai. Je pensais qu'il était rentré en France...Au Chili? Mais que diable...
Dix ans plus tôt, Bernadette, une femme de la ville, avait finit par se lasser des Marquises. Aussi, à la naissance du second enfant, elle demanda à Astrubal s'il ne pouvait trouver un endroit plus civilisé pour élever leurs enfants. La mer, le soleil, les cocotiers, ça va bien un moment, mais rien ne remplace une bonne grosse ville , pleine de beaux magasins où dépenser son argent. C'est bien ce qui inquiétait Astrubal. Il essaya d'argumenter avec elle. Les soins étaient gratuits, les allocations familiales généreuses, ils dépensaient trois fois rien dans leur petit fare de la « Terre Déserte », le nom enchanteur de cette fin du monde où ils s'étaient installés, même les marquisiens hésitaient à s'y aventurer, et quand Astrubal disait trois fois rien c'était vraiment trois fois rien. Et puis il y avait la nature, le bon air vierge de toute pollution, ce n'était pas rien quand même! Mais Bernadette s'entêta. Seule noire à des milliers de kilomètres à la ronde, elle se sentait rejetée par les locaux qui l'avaient surnommée Tiaporo (diable). Finalement, elle ne trouvait refuge et consolation qu'auprès des blancs, mais ceux-ci étaient en si petit nombre et Astrubal les fuyait comme le fisc. Tous des fonctionnaires petits bourgeois, tonnait-il, payés avec l'argent de nos impôts, comme si Astrubal avait déjà payé quelque impôt que ce fût durant son existence! Ce fut la destin qui força la main à Astrubal, contrairement à ce qui se produit d'habitude. Un soir, alors que Bernadette marchait seule sur la piste qui menait à son fare, elle tomba sur un individu qui l'agressa, verbalement d'abord, physiquement ensuite. Comme elle était robuste, elle put échapper à son agresseur, mais l'alerte avait été chaude. La mort dans le portefeuille, Astrubal décida d'abandonner les Marquises pour Tahiti, dans un premier temps. Là-bas, Bernadette se fit de nouveaux amis, notamment un jeune couple de chiliens, des touristes, des gens charmants, qui l'invitèrent à venir les visiter à Santiago quand il lui plairait. On ne se méfie jamais assez des gens charmants. Quand on sait à quel point les chiliens peuvent être racistes, on se dit qu'Astrubal jouait vraiment de malchance. Bernadette, pour qui Papeete émettait par trop des relents de ville provinciale, sauta sur l'occasion. Après tout, il ne s'agissait que d'une quinzaine de jours, une petite escapade qui permettrait à la jeune femme de décompresser après ses deux grossesses successives. Astrubal cèda et accepta de mettre la main à la poche, après, j'en suis sûr, avoir âprement marchandé le prix du billet avec la Lan Chile. Astrubal était un excellent père, aussi son rôle de nounou auprès de ses deux enfants en bas âge ne lui pesa pas le moins du monde. Il ne s'inquiéta pas non plus de ce que sa femme ne lui donnât point de nouvelles. Les communications téléphoniques étaient si coûteuses et internet n'existait pas encore. Par contre, lorsqu'il se rendit à l'aéroport pour chercher sa femme, à la date mentionnée sur le billet, au-delà il faudrait payer un supplément, il ne put que constater son absence dans le hall d'arrivée. Un doute s'insinua alors dans son esprit. Léger au début, après tout il ne s'agissait peut-être que d'un contre-temps, ce doute prit de l'ampleur quand, s'étant résigné à téléphoner à ces gens charmants, les hôtes chiliens de Bernadette, il lui fut répondu qu'il devait s'agir d'une erreur, que les personnes qu'il mentionnait n'avaient jamais vécu à ce numéro, ce doute finit par se transformer en certitude quand, ayant finalement réussi à découvrir le véritable numéro des gens charmants, comment, je l'ignore, ceux-ci lui apprirent, après un moment d'hésitation, que la senora Bernardette avait effectivement passé quelques jours chez eux, puis était partie sans laisser d'adresse. Rien d'autre? Ah si, elle les avait remerciés en les enjoignant à ne pas s'inquiéter, précisant qu'elle se sentait chez elle à Santiago. Débrouillez-vous avec ça. Astrubal n'était jamais aussi bon que lorsqu'il s'agissait de partir à la recherche d'une épouse volage. Des années plus-tard, je vis comment il entreprit la traque d'une autre épouse infidèle, à partir des Marquises et sur internet cette fois. Du grand art. Non seulement il réussit à trouver l'identité et l'adresse de l'homme avec lequel l'épouse infidèle s'était enfuie, mais grâce à je ne sais quel satellite, il put avoir la photo de la maison de l'amant. Il en fit un agrandissement qu'il afficha dans sa chambre. A partir de ce moment, la vie du couple illégitime se transforma en cauchemar. Il le bombarda de mails rageurs, puis il se déplaça in corpore dans la ville européenne où se consommait l'adultère, distribua à la populace ravie, agglutinée devant le domicile des amants, des tracts montrant sa femme en sous-vêtements surmontée de ce commentaire lapidaire, salope, n'hésitant pas à s'enchaîner à la grille de la propriété du bellâtre. Les forces de l'ordre durent intervenir, puis le pompiers, le Samu après qu'il eut avalé les clés du cadenas verrouillant ses chaînes, enfin bref, cela fit un scandale épouvantable. Évidemment, il ne récupéra pas l'infidèle. Je reste persuadé que s'il avait dépensé autant d'argent pour garder ses femmes que pour les récupérer, sa vie sentimentale eût été moins agitée.
Pour Bernadette, il agit avec plus de sobriété, se contentant de rendre à moitié fous le consul honoraire du Chili, les employés du haut-commissariat et le chef d'escale de la Land Chile après qu'il se fût résigné à se rendre à Santiago, avec ses deux nourrissons, sur la foi de vagues racontards, de minces indices.
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20 février 2009
Astrubal
C'était en octobre 1995, je m'en souviens fort bien, puisqu'il ne me restait que quelques jours avant de fêter mes quarante années de vie, anniversaire que je n'avais d'aucune façon l'intention de fêter, tout comme je n'en avais jamais fêté aucun depuis...depuis quand déjà, je ne sais plus vraiment. Je marchai de manière nonchalante sur ce chemin du front de mer qui constitue l'artère principale du village de T**** aux Marquises. On peut, si on le désire, m'imaginer en costume de toile blanche, coiffé d'un panama aux larges ailes, un cigare aux lèvres, une canne de jonc manipulée avec désinvolture dans une de mes mains, la gauche, la droite, au choix. En réalité, je ne me souviens pas de ma tenue, si ce n'est qu'elle ne devait en rien ressembler à celle dont je m'affuble complaisamment dans la phrase précédente, sans doute un pantalon de treillis et un gao (un machin sans manches, ouvert sur le côté, histoire de ventiler), j'ai toujours vécu simplement, mais je me sentais, assurément, dans la peau d'un gentilhomme de fortune du siècle passé. Je venais de réaliser, en Europe, une opération immobilière mirifique, qui, selon mes calculs, devait me mettre à l'abri du besoin pour les cinquante années à venir. Je n'ai rien contre le travail, par contre je déteste travailler pour de l'argent. Cela crée une relation de dépendance que je trouve tout à fait détestable . J'étais donc de fort bonne humeur, lorsque je vis sortir de la Mairie un grand échalas à la mise négligée. Je reconnus instantanément mon vieil ami Astrubal.
Astrubal était un personnage. Nos routes s'étaient croisées douze ans auparavant, alors que je venais d'arriver aux Marquises sur « l'île de feu ». Je prenais un verre de Perrier au « moana nui », l'unique auberge où se concentrait la vie sociale insulaire. De cette soirée aussi, je me souviens parfaitement. La bonne société était en ébullition: un milliardaire libanais avait attéri sur le modeste aéroport avec son jet rutilant et était venu s'installer avec équipage, femmes et enfants au « moana nui » qui faisait aussi fonction d'hôtel dans les grandes occasions.. Comme tous les riches, c'était des gens très simples si ce n'est qu'ils étaient très compliqués. Le point d'orgue de ce séjour fut lorsque Philomène, la serveuse, en faisant la chambre du milliardaire, trouva, recroquevillée sous le lit, une touffe de poils. Croyant avoir à faire à un rat crevé, elle le prit avec dégout et le jeta au feu. Le milliardaire était chauve comme une boule de billard, ce qui à l'époque, pour un homme dans la force de l'âge, était ressenti comme une disgrâce insupportable. Ce que la pauvre Philo avait jeté au feu, était la moumoute favorite du magna de la finance, en vrais cheveux, valant je ne sais combien de milliers de dollars, ce qui provoqua un départ précipité du libanais et de toute sa suite.
Le soir de l'arrivée du prestigieux hôte, je vis se présenter à l'entrée du restaurant, dans le sillage de monsieur l'administrateur, du médecin, du gendarme et de l'évêque (oui, nous avons même un évêque), un grand jeune homme sensiblement de mon âge, gauche et compassé. Il était accompagné d'une femme, sa femme, aussi noire qu'il était outrancièrement blanc. Tandis que nous étions tous au bar à regarder l'homme illustre et sa famille manger du poisson cru en buvant du coca, nous attendant à je ne sais quel prodige, le grand jeune homme s'approcha de moi...Je me présente, Astrubal B***. C'est bien au propriétaire de l' « île de feu » que j'ai l'honneur de parler?....Astrubal était tout entier dans cette brêve introduction faite à la fois d'un formalisme de bon ton, d'une adhésion pleine et entière aux valeurs bourgeoises, toutes choses immédiatement démenties par un parcours hors du commun.Son épouse et lui avaient débarqué quelques mois auparavant des câles du Taporo, un vieux cargo délabré assurant la liaison entre Tahiti et les îles, dénomination sous laquelle on regroupe, avec une certaine condescendance, tout ce qui n'est pas Tahiti. A peine arrivés, ils avaient loué une petite maison qu'ils transformèrent en crêperie, activité qui ne connut pas le succès escompté, la crêpe, dont l'ingestion est concevable sur le littoral breton, étant sans doute le dernier aliment que l'on souhaite voir attérir dans son assiette lorsque le soleil fait fondre la glace au coeur des congélateurs. Je pris toutefois l'habitude de le retrouver dans sa crêperie déserte où nous devisions des heures entières. Fils d'une parisienne de la meilleure société et d'un aventurier maltais, son enfance se passa entre la France et le Zaire. Quand il eut seize ans, son père mourut d'un cancer. Il vécut alors quelques temps avec sa grand-mère maternelle. Après qu'il eut confectionné un gâteau au haschich qui faillit être fatal à la pauvre femme, sa mère jugea plus prudent de confier son éducation à un oncle, un frêre de son père, resté au Zaire. Fort bien accueilli par ce dernier, il y passa plusieurs années, faisant, par la même occasion, la connaissance d'un nombre impressionnant de demi-frêres et de demi-soeurs éssaimés par leur géniteur dans les jungles et les savanes du pays. Il semblerait que durant ces quelques années Astrubal se consacra exclusivement à la fornication la plus effrénée. A vingt et un an il put entrer en possession de la part de l'héritage paternel lui revenant. Il consacra cet argent à voyager dans le monde entier, errance qui dura plusieurs années. L'épisode le plus étrange se déroula sur un atoll des Tuamotus, une histoire racontée par Astrubal au milieu de volutes de fumées hallucinogènes. Si j'ai bien compris, il tomba sous la coupe d'un individu, gérant d'un hôtel, qui l'obligea à plonger au milieu des requins pour je ne sais trop quelles raisons et à coucher avec ses maîtresses pour des raisons cette fois évidentes, à moins qu'il ne se fut agi de coucher avec les requins et plonger au milieu des maîtresses, à ce stade c'était assez flou, pour finir par l'escroquer d'une assez grosse somme d'argent. Durant ces années, il se prit d'une passion dévorante pour la lecture, rattrapant le retard accumulé tout au long d'une scolarité chaotique. A ce jour, je n'ai pas encore rencontré personne plus cultivée qu'Astrubal. Ruiné par cet épisode, il retourna auprès de sa mère à Paris. Là-bas, il rencontra Bernadette, une Zairoise, vérifia, je suppose, qu'il ne s'agissait pas d'une demi-soeur ou d'une cousine, le hasard fait parfois mal les choses, puis il se maria avec elle, au grand déplaisir de sa mère, le sketch de Muriel Robin (noire....noire?) peut fournir une piste quant à sa réaction, ce qui ne l'empêcha pas de soutirer de l'argent à la dite mère pour repartir vers de nouvelles aventures. A vingt-huit ans, Astrubal avait déjà vécu plusieurs vies. Il se posa donc quelques années aux Marquises, le temps de faire deux enfants à Bernadette. Me consacrant exclusivement à la construction et à l'armement de mon thonier, puis à son exploitation, je vis moins souvent Astrubal. D'ailleurs, lassé d'attendre des clients qui ne venaient pas, il avait loué un terrain à l'autre bout de l'ile et y avait fait ériger un petit fare où il regardait croître sa famille en lisant des ouvrages aux titres rébarbaratifs. De temps en temps, je le rencontrais à la poste ou chez le chinois et nous échangions alors les dernières nouvelles. Et puis, je ne le vis plus du tout. Il avait tout simplement disparu avec femme et enfants. Jusqu'à ce jour d'octobre 1995. .
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16 février 2009
Sommeil
C'est donc d'excellente humeur que je regagnai la chambre 43. En entrant, la première chose qui me sauta aux yeux fut la porte du placard, ouverte. Évidemment, l'idée que cette porte ait pu rester tout le temps que dura mon absence dans cette position contre nature me contraria bien un peu. Mais, comme je l'ai déjà dit, j'étais dans les meilleures dispositions d'esprit, aussi me contentai-je de remettre les feuilles de journal pliées à leur place, afin de coincer le battant, au lieu de me lancer dans des spéculations hasardeuses sur le pourquoi et le comment des choses. Mais, quand même. En avisant le lit ouvert et les deux chocolats posés sur l'oreiller, je me dis que la femme de chambre, certainement une vieille fille aigrie, avait du, prise d'une curiosité irrépressible, ouvrir l'armoire afin d'en vérifier le contenu et n'était pas parvenue à la refermer.
Sur le front des dix-huit heures d'Arcachon, tout semblait calme du côté du chapiteau. Le gros du peloton devait être encalminé à l'autre bout du bassin. Très bien. Excellent même. Je me dévêtis et me glissai avec délice entre les draps. Je ne tardai pas à sombrer dans un sommeil réparateur. Des mots hurlés d'une voix tonitruante se bousculaient dans ma tête....Le Petit Mousse, Albertine, Fend-la-Bise, Caramba, l'Aigle, l'Hirondelle, Flipper....Je me réveillai en sursaut et me précipitai vers les fenêtres restées ouvertes. Le haut-parleur avait repris du service et la mer était constellée de feux de position rouges et verts. Parfois, un projecteur éclairait une voile, afin de faciliter la lecture du numéro qui s'y trouvait imprimé. C'était joli, pas grandiose, mais agréable à regarder. Par contre, c'était bruyant, très bruyant même.Vue l'heure, le gars au micro aurait pu chuchoter, susurrer les noms...brise de mer, ouh, ouh, vous êtes soixante-douzième, il y a du boulot, ne perdez pas courage...au lieu de gueuler comme s'il s'était coincé son machin dans la fermeture éclair du pantalon. Je demeurai une dizaine de minutes à contempler le spectacle, puis, confiant en ma capacité à dormir en toutes circonstances, je regagnai mon lit. Mais rien à faire. Impossible de me rendormir. Je mis les deux oreillers sur la tête, inutilement: la voix était dans le lit. Je manquai mourir asphyxié, rien de plus. Ce n'était pas tant le bruit qui me dérangeait que l'irrégularité de ce bruit. Le commentateur aurait crié dans son micro une suite interminable de noms, que je me serais rendormi sans problèmes. Mais il se taisait durant quelques instants, le temps nécessaire pour commencer à entrevoir la possibilité d'un sommeil profond, puis, brusquement, se remettait à hurler. Insupportable. La mort dans l'âme, je me résignai à fermer les fenêtres. Depuis que j'ai conscience d'être de ce monde, j'ai toujours dormi les fenêtres grandes ouvertes, même en hiver et Dieu sait que les hivers sont rudes dans l'Est de la France.
Une fois le fenêtres fermées, les choses rentrèrent dans l'ordre. La voix de l'autre ne me parvenait plus que de manière étouffée. Moi aussi j'étouffais. Persuadé que durant ces quelques secondes qui séparaient la fermeture des fenêtres de mon retour au lit, la température de la chambre s'était élevée d'une vingtaine de degrés, je rejetai draps et couvertures, roulant d'un bout du lit à l'autre à la recherche d'un peu de fraîcheur et d'air, hâletant comme un manchot du Cap exposé au soleil des tropiques. Bien décidé à dormir, je me précipitai dans la salle de bain, pris une douche glacée, puis, grelottant et ruisselant, je fis une centaine de pompes. Je me séchai à la hussarde, jetai la serviette éponge dans la baignoire et regagnai mon lit. En attendant le sommeil, je me mis à compter, non pas les moutons, mais les ports où j'avais fait escale depuis mon départ d'Europe, essayant de me remémorer le moindre détail, orientation, nature et tenue du fond, distance séparant le mouillage de la zone de débarquement. Arrivé à Santa- Cruz de Teneriffe, je dormais comme un bienheureux.
L'avion privé de ses moteurs et livré aux caprices des courants aériens semblait épouser les formes du relief tant il volait bas. Il glissait en silence le long des pentes escarpées de montagnes invisibles, puis plongeait dans des vallées insondables. Un rêve récurrent que je fais une nuit sur deux. Je mourrai dans un crash aérien, cela ne fait aucun doute. Parfois, quelques variantes viennent agrémenter cette chronique d'une désastre annoncé. Cette nuit là, une des portes de l'appareil, toujours un Boeing 767, j'ai le souci du détail, même dans mes rêves, la porte, donc, s'ouvrit sur le vide en produisant un gémissement humain, aaaaaaaaaaaoooonnn, où quelque chose d'approchant, laissant passer mon voisin de bar. Ce dernier, en tenue de steward, poussait un chariot sur lequel s'entassait une pile de journaux. Je reconnus « el Mercurio » tandis que l'ivrogne me criait...Cette maudite porte, il faut la fermer sinon on va tous y passer!...Je me réveillai, ruisselant de transpiration. Je tâtonnai quelques instants avant de trouver l'interrupteur de la table de chevet. Évidemment, la porte de l'armoire était ouverte. Toutes les tentatives pour la faire tenir en position fermée pendant plus de cinq minutes se révélèrent vaines. J'ajoutai bien une feuille du "Mercurio", mais la liasse ainsi obtenue s'évéra trop épaisse et la porte refusa de reprendre sa place. En attendant de trouver une solution je m'assis, calant la porte avec mon dos. Je regardai l'heure, deux heures, la nuit s'annonçait longue. Privé de sommeil, je m'endormirais au volant le lendemain, m'encastrant dans un camion citerne rempli d'acide sulfurique, tuant des dizaines de personnes et rendant terres et habitants de la région stériles pendant plusieurs générations, tout ça à cause de ce stupide placard! Mais, je l'ai déjà dit, je suis malin. Ce que mon dos pouvait faire, un objet pouvait également le faire. Restait à le trouver. Je passai en revue le maigre mobilier. La télévision? Trop compliqué, avec tous ces fils. Par contre, la commode me semblait une candidate idéale. D'une détente féline, je me mis debout et à l'ouvrage. Évidemment, je ne la portai pas à bout de bras, elle était trop lourde, mais la poussai sur le plancher aux lattes vernies et c'est là que les choses se compliquèrent. Si la commode se mouvait avec une relative facilité, il n'en demeurait pas moins qu'en glissant sur le plancher elle produisait un bruit qui, dans la nuit, résonnait comme la corne de brume du Queen Mary. Je n'étais pas encore à mi-chemin, que déjà me parvenait, en provenance des chambres voisines, comme une rumeur portée par un mécontentement certain. Pas vraiment des phrases complètes, ni même des jurons, juste une vibration hostile dans l'air. Un esclandre nocturne était bien la dernière chose dont j'avais besoin. Je me précipitai donc sur le lit afin d'éteindre la lampe de chevet, de manière à ne pas être trahi par la lumière au cas où l'un de mes voisins se serait penché à sa fenêtre pour voir qui, à cette heure tardive, était encore réveillé. Personne ne bouge les meubles dans le noir. La commode n'était manifestement pas la solution. Tandis que je réfléchissais dans l'obscurité, la solution m'apparut clairement: le calmar géant du capitaine Nemo, ou, si l'on préfère, la perche à manteaux qui m'avait tant intrigué dans la salle de bain lors de mon arrivée. Je m'y glissai donc et attendis d'avoir soigneusement refermé la porte avant d'allumer la lumière diffusée par une plafonnier aux allures de compotier renversé. La perche était bien là, dans son coin, attendant, enfin, de pouvoir servir à quelque chose de vraiment utile: empêcher la porte du placard de s'ouvrir. Je m'en saisis donc avec l'allégresse que l'on devine et me hâtai vers la sortie. Juste l'affaire de quelques mètres. Dans ma précipitation, je dérapai dans la flaque laissée sur le carrelage par mes ablutions nocturnes. Déséquilibré, je tentai de me rattraper en lançant les bras vers le haut. Je parvins à rester debout, mais au bout de ces bras il y avait mes mains, bien sûr, mais surtout la perche qui, dans sa trajectoire hyperbolique, rencontra le plafonnier. Il y eut un bruit de verre cassé en même temps que l'obscurité se fit. Cette fois, j'entendis clairement des clameurs de protestation provenant du voisinage. Je conservai une immobilité parfaite, non par crainte de mes voisins, mais parce que je me trouvais pieds nus, environné des débris du compotier et de l'ampoule qu'il contenait. Je les avais sentis pleuvoir autour de moi. En vérité, j'étais entièrement nu, j'ai toujours trouvé absurde cette manie de s'habiller pour dormir, cette nudité ajoutait sans doute au ridicule de la situation, mais comme je n'avais pas l'intention de gagner la sortie en rampant sur le ventre, seuls mes pieds se trouvaient immédiatement exposés à la lacération. L'obscurité n'arrangeait rien à l'affaire. Une serviette de bain! Il me fallait une serviette de bain pour la jeter sous mes pieds, m'isolant ainsi du sol en l'utilisant à la manière de patins jusqu'à la porte. On verrait bien ensuite. Façon de parler, parce que je n'y voyais rien. Je me souvins alors que j'avais jeté une serviette dans la baignoire, un peu plus tôt. Utilisant la perche, je tâtonnai autour de moi en m'efforçant de ne pas mouvoir mes pieds d'un pouce. Ah, ça devait être la baignoire. A présent, il s'agissait d'agir avec finesse en utilisant les bras recourbés de la perche comme autant d'hameçons pour aller pêcher la serviette au fond de la baignoire. J'accrochai quelque chose dans la baignoire, un tissu, aucun doute n'était permis. Je soulevai la perche considérablement alourdie du poids de la serviette. Mais quand je voulus la ramener vers moi, je rencontrai une certaine résitance. J'y mis un peu plus de force. Cela ne venait toujours pas. Je tirai alors un coup sec, comme me l'avait appris le vieux Louis, mon fidèle pêcheur, décédé depuis, puisse-t-il reposer en paix, pour ferrer les marlins et les espadons. Han! Au bout de la perche quelque chose cèda, suivi du vacarme caractéristique produit par un objet métallique s'écrasant sur le carrelage. Ce que j'avais pris pour le drap de bain, était, en vérité, le rideau de douche situé le long de la baignoire. En tirant dessus avec force, j'avais délogé la tringle. Quelqu'un hurla, un peu comme un chien hurle à la mort....C'est pas bientôt fini ce micmac....Il dit micmac, j'en suis certain. Peu soucieux de rester dans la salle de bain, transformé en statue de sel, jusqu'à ce que la femme de chambre me découvre, le lendemain, entouré de débris de verre, j'employai le rideau de douche à l'usage que j'avais destiné, dans un premier temps, à la serviette. Cela fonctionna très bien et je pus patiner jusqu'à la porte sans me blesser. Je passai ensuite une bonne heure à essayer de réparer les dégats. En allumant toutes les lumières de la chambre, je pus obtenir un éclairage décent de la salle de bain. Pour le rideau de douche ce fut facile, il me suffit de remettre la tringle en place. Par contre, je ne pouvais rien faire pour le plafonnier, si ce n'est ramasser le plus petit débris de verre afin d'effacer la moindre trace de mon forfait. A cet effet, je partis en reconnaissance dans les couloirs de l'hôtel, après avoir enfilé un pantalon, quand même, réussis à trouver le local où les femmes de ménages rangeaient leurs outils, subtilisai une pelle et un balais, retournai dans ma chambre, balayai le verre cassé, prenant soin de le jeter dans la poubelle du local technique et non dans ma corbeille à papier, puis je remis les outils à leur place. Et voilà.
Une fois la porte de l'armoire câlée par la perche, je passai une fin de nuit tout à fait potable. Au moment de prendre congé du remplaçant d'Hitchcock, après avoir règlé ma note, je lançai de manière innocente...Ah oui, au fait, la lumière ne fonctionne pas dans la salle de bain...
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14 février 2009
En attendant le steack-frites
En vérité, il n'y avait qu'un seul consommateur accoudé au bar et il me sembla qu'il m'observait depuis un moment, déjà. Lui aussi était sérieusement blindé. Soixante années de libations ininterrompues (j'estimai qu'il devait jouxter la septantaine aussi lui concédai-je dix années, les dix premières de sa vie, de relative sobriété) avaient laissé sur son visage buriné et turgescent les marques qui sont en général celles que les grands cataclysmes (tremblements de terre, tsunamis, ouragans) impriment à la surface du globe. Si on avait carotté son foie, on aurait sans doute pu reconstituer la vie du vignoble français ou mondial de ces cent dernières années, et, qui sait, les aléas survenus durant cette même période aux cultures fruitières, houblonnières ou céréalières, tout était possible. Qu'on ne se méprenne pas, il n'était point ivre, il avait depuis longtemps dépassé le stade d'une vulgaire ivresse festive et sociale accompagnée de son lot de propos inconhérents et de vomissements. Il était tout simplement confis dans l'alcool. Cela lui donnait une jolie couleur rouge brique, semblable à celle de certaines pistes de la savane africaine, les rides profondes marquant son front et les commissures des lèvres pouvant très bien être assimilées à de la tôle ondulée. Ses yeux, tels deux feux follets crevant la surface d'un marécage putride, suivaient chacun de mes mouvements. Pendant que je sirotais mon Perrier on the rocks, je l'entendis ricaner...Que d'eau, que d'eau....Il y avait là les restes de quelque splendeur passée. Le polo blanc, le blazer bleu marine marqué aux armes de quelque yacht club au niveau de la pochette, le pantalon gris, les chaussures de bonne facture et, posée devant lui, la bouteille de vin aux rondeurs bourgeoises, juraient avec sa trogne ravinée de curandeiro. Ne voulant pas être en reste, je pointai mon index vers l'écusson de son blazer...Vous ne faites pas la régate?...Incommodé par le bruit de fond produit par les mangeurs de coquillages, mais visiblement ravi de trouver une oreille complaisante, il se rapprocha de moi, entraînant dans son déplacement le verre et la bouteille avec une rapidité et une coordination qui me laissèrent perplexe...Vous disiez.... Je lui reposai ma question, légèrement indisposé par cette proximité vinicole. Il éclata d'un rire sinistre puis secoua la tête...Ah la régate! Non, non, je ne navigue plus. J'ai coulé depuis longtemps déjà. Je suis au fond et je regarde les autres passer à la surface...Il leva les yeux au plafond, sans doute à l'affût de quelque sillage, mais ne rencontra que l'indifférence de quelques casiers de pêche couverts de poussière. C'est une des qualités de l'ivrogne que de ne pas s'encombrer de préambules, comme bonjour, je me présente, mais d'attaquer tout de suite le corps du sujet lorsqu'un inconnu croise sa route, le transformant, instantanément, en confident de longue date. Il s'envoya ensuite une gorgée de vin au fond du gosier, tout en continuant à me fixer avec un intérêt amusé. Ne sachant que dire je dis n'importe quoi...Pourtant, ils ont l'air de bien s'amuser sur leurs voiliers. J'ai l'impression qu'ils ne boivent pas que de l'eau, eux non plus....L'autre, jouant à l'offensé...Ah monsieur, insinuez-vous que je suis un ivrogne?...Un petit temps d'arrêt, juste assez pour me voir bafouiller des excuses embarrassées....Mais vous avez raison. Je suis un ivrogne, un vrai, pas comme ces marins de bassin qui sont tout juste des intermittents de l'ivrognerie, s'arsouillant en fin de semaine avec de la piquette bon marché. Moi, je bois en grand!... Pour me prouver sa grandeur de boisson, il se remplit un verre qu'il vida d'une lampée prenant à peine le temps de déglutir. Et toujours, posé sur moi, ce regard de chamane amazonien revenu de tout en n'étant jamais allé nulle part, il aurait sorti de la poche intérieure de sa veste un tube en bambou pour me souffler quelque poudre magique dans les narines afin que je me transforme en agouti ou en tapir, que je n'en eusse point été étonné. Il hôchait rythmiquement la tête au son de quelque musique imaginaire, ne m'invitant pas à partager ses libations comme le font d'habitude les ivrognes, non, il se contentait de me déshabiller du regard, pour, une fois nu, me dépecer, peser chacun de mes organes, analyser les restes contenus dans mon estomac, évaluer le temps qu'il me restait à vivre, le nombre de mes dents, mon volume crânien, la qualité de mes pensées. Je suis trop bien élevé, hélas, pour demander à un inconnu, mon aîné de surcroît, tu veux ma photo, aussi optai-je pour une question idiote qui aurait, normalement, du détourner son attention, un court instant, de ma personne...Vous êtes de la région ou de passage?...L'autre ricana....Passage? Passage à niveau, oui! Nous sommes tous de passage, mais nous passons à des niveaux différents...Un ivrogne philosophe, c'était bien ma chance. S'il me parlait de Kant ou de Platon en continuant à me regarder avec ce sourire d'outre tombe, je le plantais là, devant son litron de rouge, tant pis pour le repas. Je commençais vraiment à avoir très faim et le fit savoir à mon voisin histoire d'alimenter la conversation à défaut de pouvoir m'alimenter. Il hôcha la tête comme si je venais de soulever un point de réthorique particulièrement passionnant, sujet à controverse...Ah la faim! Tout le monde a faim. Les gens mangent trop, beaucoup trop...Pour souligner la profondeur de sa pensée, il remplit son verre et en flaira longuement le contenu. Désireux de me justifier, de me distinguer de la masse de tous ces dîneurs qui engloutissaient leur troisième ou quatrième repas de la journée...C'est que je n'ai rien mangé depuis hier et j'ai roulé toute la journée...Il reposa son verre, visiblement dégoutté...Ah, on a fait vroom-vroom avec sa petite voiture (il tenait en main un volant imaginaire)! La moyenne, il faut tenir la moyenne. Avec bobonne qui râle et les mioches qui braillent derrière. Le Nord, je suis certain que vous venez du Nord ...Apparemment, le Nord lui rappelait de mauvais souvenirs car il avait cessé de me sourire et vida furieusement son verre d'un mouvement si brusque que j'eus à peine le temps de le voir faire l'aller-retour du comptoir à sa bouche...Non, vous n'y êtes pas, je viens du Sud, du grand Sud....Ah? La sacro-sainte Côte d'Azur? On cherche de l'authentique en venant se frotter aux sauvages du Sud-Ouest. C'est encore pire...Je commençai à m'échauffer...Non, non, je viens du Sud du monde, de Patagonie...Son visage s'illumina brusquement...La Pa-ta-go-nie...Il répéta le mot à plusieurs reprises, l'enrobant de qualificatifs comme admirable, remarquable, sublime, tel un monsieur Jourdain passablement émêché. Il descendit alors de son tabouret, manquant s'effondrer sur une table mitoyenne, et me fit une révérence grotesque...Alors là, mon ami, je vous tire mon chapeau! C'est inattendu! Surtout, venant de la part d'un gars qui ne boit que de l'eau gazeuse! Non, non, n'ajoutez rien, j'ai tout compris. C'est là que ça se passe....Il pointa son index vers mon front. Ben voyons, il me prenait pour un dingue. Je lui rendis donc son salut, sans avoir à me lever puisque j'étais resté debout, ce que voyant, il réitéra son geste, monseigneur, moi de même, serviteur. Je remarquai alors qu'une partie des convives avait cessé de s'alimenter et contemplait notre petit manège en échangeant des sourires entendus, t'as vu ces deux là, qu'est-ce qu'ils tiennent! Ca ne pouvait plus durer. J'enjoignis mon voisin à remonter sur son perchoir, tandis que je tentai d'attirer l'attention d'un serveur, sans succès évidemment, il me semblait d'ailleurs que j'avais du mal à m'exprimer et que ma voix était devenue pâteuse, la faim certainement. Réussissant finalement à harponner un garçon, celui du début, celui qui n'avait pas le temps, je conclus un deal, ça marche, no souci, on vous amène ça tout de suite. Dix minutes plus-tard, je dégustais mon steack-frites debout au bar. J'en profitai pour remplacer la bouteille vide de mon voisin, je le laissai choisir un Mouton quelque chose (je n'y connais rien) qui me coûta plus cher que ma nuit d'hôtel, ce qui ne l'empêcha pas de commenter chacune de mes bouchées, trouvant très distrayant mon dégoût pour les fruits de mer, datant de l'époque où je faillis me faire dévorer vivant par des Bernard-l'ermite sur l'île Coco. Il devait être minuit passée lorsque je quittai le restaurant. Tout en suivant le bord de mer, je songeai que je venais de passer une soirée intéressante à discuter avec un individu étrange dont je ne connaissais pas même le nom.
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10 février 2009
Dix-huit heures
Une chose m'inquiétait toutefois. Peu avant de quitter la pièce j'avais constaté que, par les fenêtres ouvertes (je déteste les fenêtres fermées, j'étouffe), continuaient à se déverser des flots de musique ainsi que la voix de fausset du commentateur nautique. Aussi, en me débarassant de mon encombrante clé au « front desk », je demandai à Hitchcock....C'est une régate qu'on voit passer près du bord?....Le concierge abandonna la lecture de son journal et me jeta un regard de lémurien surpris dans la nuit malgache en train de copuler....Régate? Ah oui, ce sont les dix-huit heures d'Arcachon. Les voiliers font le tour du bassin pendant toute la nuit et une partie de la journée suivante...C'était surtout la nuit qui m'inquiétait un peu. Ce que j'avais pris pour l'arrivée de la régate, n'en était que le départ. Histoire de ne me montrer ni ironique, ni méprisant, je répondis...Le tour du bassin? Quelle aventure!...L'autre n'y vit que du feu....Ça vous pouvez le dire, monsieur! Il y en a qui n'ont pas froid aux yeux!....Moi, je voyais surtout qu'en dix-huit heures, ils auraient pu se retrouver en Espagne, enfin chacun trouve sa dose d'adrénaline où il peut. Je pris donc congé du concierge. J'allais franchir la porte d'entrée quand ses grasseyements me rattrapèrent...Vous ne prendrez pas votre repas avec nous?....Repas? Trépas oui! Je venais de passer devant la salle à manger où régnait une ambiance de veillée mortuaire....Non, non, merci, je vais faire un peu de tourisme et me trouver une auberge accueillante pour dîner. Le goût de l'aventure!...Et vous avez réservé quelque part?....Non, pourquoi?....Ah, la, la, c'est qu'on est en pleine saison. Tout est blindé. Je vous souhaite bien du plaisir, monsieur.... Commençait à me plaire, Hitchcock, avec sa pleine saison! Et ce blindé, était-ce bien un langage de concierge d'hôtel affichant trois étoiles?
Dans un premier temps, je me rendis aux abords de la jetée où les dix-huit heures d'Arcachon avaient planté la tente. Chaque voilier, alors qu'il passait devant la jetée, était identifié à haute et parlante voix, par son numéro, son nom et son classement. Suivaient quelques encouragements et quelques plaisanteries douteuses. Ça donnait quelques chose de ce genre....F 4430! LA MARIE-JEANNE! TRENTIEME! ET VAS-Y DONC LA MARIE-JEANNE! UN PETIT COUP SUR LES FESSES ET C'EST REPARTI!AH AH AH AH...L'équipage du voilier mentionné manifestait alors bruyamment son approbation en tendant en direction du chapiteau ce qui me sembla clairement être des bouteilles contenant des boissons fortement alcoolisées. J'imaginais dans quel état ils allaient terminer la régate. Entre le passage de deux voiliers, on pouvait entendre de la musique entrecoupée de messages publicitaires. Ça tournait un peu en rond cette affaire! Ne restait qu'à souhaiter un bon gros coup de tabac qui clairsèmerait les rangs des concurrents, non par naufrage et noyade, je ne suis pas un monstre, mais par abandon pur et simple. Mais ce jour là, à Arcachon, le ciel était vierge de tout nuage et soufflait une brise pour demoiselles. Les voiliers avaient plutôt tendance à rester aglutinés en groupe de cinq ou six, toutes voiles pendantes, ce qui forçait l'animateur à des prouesses vocales quand un de ces groupes, mu d'avantage par le courant que par le vent, se présentait devant la jetée.
Je continuai ma déambulation en pensant qu'il y avait sans doute pire destin que d'être obligé de passer une nuit à Arcachon dans un hôtel situé en face du chapiteau officiel des dix-huit heures. Enfin, là, tout de suite, je ne voyais pas, mais j'allais sûrement trouver. Je passai ainsi devant une multitude de petits restaurants offrant quelques tables en terrasse. Hitchcock avait finalement raison. Le blindage semblait impénétrable. Sentant les premiers tiraillements de la faim, je sais bien, ce n'était pas de la faim, juste de l'appétit, mais de même qu'un riche ne possédant plus que cent mille euros en banque se dit ruiné, moi qui n'avais rien mangé depuis la veille, en dehors d'un vague croissant avalé dans une station service sur l'autopista, j'avais faim. Voilà. Je tentai donc ma chance dans l'une des dernières tavernes du front de mer, après je ne savais pas, il m'aurait sans doute fallu marcher jusqu'à Bordeaux, ou pire, retourner à l'hôtel pour quémander quelque nourriture. Je demandai à un serveur excédé, les français sont incroyables, il se plaignent toujours d'avoir trop de travail ou de ne pas en avoir assez, je demandai donc à ce serveur à la triste mine si je pouvais dîner, oui, mais alors ce serait à l'intérieur et encore, il me faudrait attendre jusqu'à ce qu'une table se libère, parce qu'à l'extérieur, c'était blindé pour toute la soirée. A l'intérieur, c'était tout aussi blindé qu'à l'extérieur, si ce n'est qu'un espoir de déblindage futur subsistait. Je fus orienté vers le bar où l'on me proposa de patienter. Par bar, il fallait comprendre un comptoir où l'on servait à boire et non une salle attenante dont l'entrée aurait été surmontée d'un néon fluorescent et clignotant proclamant bar, restons modeste, c'était un tout petit restaurant et les tabourets du bar surplombaient les tables mitoyennes en laissant pendre les pieds des consommateurs à quelques centimètres des visages des dîneur les plus proches. Je choisis donc de rester debout, scrutant la salle pour deviner à quel stade du repas se trouvaient les différents convives, mais à moins que les huîtres et autres fruits de mer à l'aspect rébarbaratif fissent partie de la carte des desserts, il me semblait bien improbable de pouvoir rompre mon jeûne avant les premières lueurs de l'aube. Je m'intéressai donc à mes voisins de comptoir.
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06 février 2009
Faits divers
Dans le fond, c'était juste une armoire comme une autre, maintenant que l'un des battants était ouvert. L'autre, scellé dans l 'encadrement, n'aurait pas cèdé un pouce de terrain même si le parlement et le sénat (au diable l'avarice), avec une splendide unanimité, en avaient disposé autrement. Évidemment, l'armoire était vide, ce qui pour une armoire d'hôtel était normal. J'y mis donc mon sac avec le sentiment du devoir accompli, tout était rentré dans l'ordre, Dieu merci. Je repoussai ensuite le battant, ne m'attendant pas à le voir reprendre sa place avec un claquement sec, cela eût été impossible, le cadre rectangulaire étant devenu trapézoidal, l'âge, nous passerons tous par là, mais j'espérais, pour le moins, pouvoir le coincer, ce qui fut effectivement le cas. Dans un premier temps....J'allais sortir, la main posée sur la poignée de la porte, un dernier regard sur la pièce où toute trace de mon passage semblait être effacée, je n'avais commis aucun crime, mais je voulais que la femme de ménage, pas la technicienne de surfaces, quand j'entends ce titre j'imagine toujours une grosse pleine de poils aux commandes d'un bulldozer , je désirais donc que cette personne, que j'imaginais jeune, lituanienne, étudiante en arts plastiques ou en architecture, issue d'une bonne famille ruinée par soixante-dix ans de communisme, obligée de partager le manoir ancestral avec une quinzaine de familles originaires du Tadjikistan, mais que vingt années de capitalisme sauvage n'avaient pas d'avantage tirée de la gêne et qui dut, une fois les tadjiks rentrés chez eux, se prostituer dans l'écotourisme, je voulais donc que cette jeune personne se dise, au moment d'ouvrir le lit comme cela se fait dans les bonnes maisons, ah, si tous les clients étaient comme lui, car, au premier coup d'oeil, elle aurait compris que c'était un homme qui occupait cette chambre, les femmes sont impitoyables avec le petit personnel et laissent traîner toutes sortes de choses. J'étais donc dans cet état extatique qui précède les grandes déceptions, quand la porte de l'armoire, toujours la même, s'ouvrit avec le grincement déchirant d'une Micheline freinant sur un passage à niveau pour éviter d'emboutir une deux chevaux conduite par une bonne soeur distraite par les premières mesures de « Plus près de toi Mon Dieu ». Je sais, il n'y a plus de michelines, ni de deux chevaux, c'est à peine s'il reste quelques bonnes soeurs et elles écoutent du rap. Mais un TGV aurait pulvérisé la malheureuse rapeuse au volant de sa twingo, sans le moindre grincement. Alors...Remettant à plus tard ma déambulation vespérale dans les rues d'Arcachon, je me ruai sur la maudite porte, parvint à la faire tenir, m'assis sur le lit, l'oreille et l'oeil aux aguets, le souffle court. Deux minutes, trois peut-être et la micheline freinait. On se dira, bah, une porte d'armoire ouverte, la belle affaire! Le sac est rangé à l'intérieur, que demander de plus? Eh bien, il se trouve, que je ne supporte pas la vision d'une porte ou d'un tiroir ouverts si leur vocation première est d'être fermés, pas plus que je ne les supporte fermés si j'ai décidé de les ouvrir pour les refermer ensuite. Je serais incapable de dormir dans une pièce peuplée de tiroirs et de portes de placards ouverts. Rien que d'en parler, je me sens tout chose. C'est comme ça. On en tirera les conclusions qu'on voudra, chacun a ses petits problèmes, les uns avec le sexe, les autres avec les portes. Moi, le sexe, je m'en fiche, par contre les portes, eh bien les portes, il faut qu'elles soient fermées, c'est vrai ça, sinon qu'on les enlève et qu'on les remplace par des rideaux, enfin je préfère quand même qu'il y en ait et qu'elles soient fermées. Mais je suis malin. Je récupérai, dans la corbeille à papiers, un exemplaire du « Mercurio », acheté à l'aéroport de Santiago. Tout le monde devrait avoir lu la page des faits divers du « Mercurio » au moins une fois dans sa vie. L'exercice du journalisme politique étant quelque peu périlleux au Chili où, même vingt ans après la fin de la dictature, le simple fait de se moquer des hommes politiques est très légalement puni de prison, la page des faits divers est toujours particulièrement copieuse. On peut ainsi apprendre que la jeune Mercedes Maria Avila Y Trujillo, 19 ans, fille de dona ....... et de don....... numéro de RUT (Rol unico tributario)....... vivant en la ville de Temuco, poblacion del libertador, calle.........., dans une humble demeure (humilde vivienda) se composant d'un rez de chaussée et d'un étage, fut admise aux urgences à l'hopital de Temuco après s'être plainte de violentes douleurs abdominales. Après avoir pratiqué une opération d'un niveau technique tout à fait remarquable dont la chirurgie chilienne pourrait s'enorgueillir jusqu'à la fin des temps (suivent des détails sanguinolents que j'épargne au lecteur), le chirurgien, le docteur Armando Emiliano Samuelson Schmidt, fils de etc...., déclara avoir trouvé dans l'estomac de la patiente, Mercedes Maria etc...., une boule de poils pubiens de la taille d'une « bola de.gaucho ». Interrogée à son réveil sur l'origine de ces poils, Mercedes Maria etc...., déclara avoir pris l'habitude, depuis que la puberté eut commencé à modifier son corps et sa pilosité, d'arracher les poils situés sur son pubis pour les avaler, non sans les avoir, auparavant, mastiqué longuement avec délectation (con fruccion). Suivent des considérations sur la pilosité des femmes (mujeres) chiliennes comparée à celles des femelles (hembras) argentines, bien inférieures en cette matière et en beaucoup d'autres d'ailleurs. L'article est illustrée par la photo de la patiente, dont je me refuse à répéter le nom, exhibant fièrement, dans son lit d'hôpital, sa boule de poils tandis que le chirurgien, un sourire faussement modeste aux lèvres, pose au pied du lit. Je déchirai donc deux ou trois pages de l'excellent « Mercurio », les pliai avec soin et les coinçai entre la porte et le cadre de l'armoire. Parfait. Je déambulai de long en large devant l'ennemi, n'hésitant pas à pratiquer un puissant taconeo de flamenco pour tester la permanence de la fermeture. Rien ne bougea. Je pus enfin quitter la chambre 43.
18:03 Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
05 février 2009
Les lemmings
Quand j'eus remis l'armoire à sa place, contre le mur, opération qui demanda un déploiement d'énergie considérable, accompagné de gémissements (les miens et ceux du machin), de craquements, de grincements, de raclements, je pris brutalement conscience que l'hôtel s'était rempli. Des claquements de portes, des bruits de chasses d'eau, des baignoires achevant de se vider dans un ultime râle de siphon engorgé de poils et de cheveux, des voix surgies des entrailles du manoir, mâles et femelles, enfantines même....oublié sur la plage, ça coûte cher, non mais regarde moi cette vue on dirait l'Afrique, tu me l'as déjà dit, sortir en ville, coup de soleil, marques blanches, quand est-ce qu'on mange, c'est nul ici, à la Grande Motte au moins, n'y a que des vieux, de mon temps, il y a trop de suisses, toujours les mêmes serviettes, la ferme, c'est Kevin qui m'a poussé, touche pas à mon portable, on capte mal ici, l'an prochain....A côté, au-dessus, en dessous, ils étaient partout, j'étais cerné. Que tant de personnes, sans doute douées d'un bon sens identique voire, certainement, supérieur au mien, aient pu choisir avec l'unanimité de lemmings, non pas de se suicider collectivement, on n'en n'était pas encore là, mais de venir s'amonceler toutes au même endroit, afin de pouvoir constater que finalement, non, ce n'était plus possible, qu'il fallait que ça cesse, que l'an prochain c'était promis on FERAIT le Machu Pichu ou le désert d'Atacama, on ne savait pas ce que c'était, mais avec des noms pareils ça ne pouvait être que bien, d'ailleurs les Boursinet étaient allés au Club à Saint Pourad dans les Caraibes et étaient revenus en-chan-tés. Malades, mais en-chan-tés.Tu penses, cinq cents euros, tout compris, c'était déjà un miracle qu'ils reviennent. Et ces photos qu'ils ont prises! Le moteur droit du Tupolev de la « Jésus-Maria airways » en flammes, tandis qu'ils amérissaient au large en faisant une hola. Les bungalows du Club, en fait El Club, aux toits arrachés par le dernier cyclone, c'était il y a dix ans, mais sous les tropiques, le temps on sait ce que c'est ou plutôt on ne sait pas, d'ailleurs c'est sympathique de dormir à la belle étoile surtout quand il pleut, c'est sûrement ça qu'ils voulaient dire en parlant d'eau courante, un peu noire l'eau, rapport à la raffinerie qu'on voit sur la photo suivante, enfin on la voit pas vraiment à cause de la fumée, mais on la devine, c'est l'essentiel. La plage avec les cocotiers, enfin les troncs de cocotier, toujours le cyclone. La mer. Ah, la mer si bleue. Chaude. On ne voit personne s'y baigner. Non, à cause du corail. Il est mort. Remplacé par des hérissons couverts de piquants empoisonnés. Des hérissons? Oui c'est comme ça qu'ils disent là-bas, erizos, parce qu'ils ne parlent pas le français, non, si, ben dis-donc faut vous plaindre, à qui, au tour opérateur, impossible, pourquoi, il s'est suicidé. Tu vois la grosse dame sur la photo, là. Oui, elle est toute rouge. Elle faisait partie du groupe. Ah? Elle est morte deux jours plus-tard. Oh, la pauvre! Infarctus? Non, le plancher des latrines a cèdé, elle s'est noyée dans la merde. Et là? C'est la prison, une erreur, ils ont pris Georges pour un agent de la DEA. Georges? Mais c'est ridicule, ton mari ne parle pas un mot d'anglais! Eux non plus. On a eu de la chance, ils nous ont gardé quinze jours. Et là? L'hôpital. Forcément, après la prison....Et tout ça pour cinq cents euros par personne? Oui, mais on a bien profité. Allez, c'est dit, l'an prochain, on fait la Birmanie avec Carnage sans Frontières!
Quelles conneries! J'ai beau essayer d'imaginer le pire de la part de mes contemporains, la réalité dépasse toujours mes espérances. D 'ailleurs je ne vaux pas mieux qu'eux. La preuve, je donnai un grand coup de pied à la porte récalcitrante. Un geste gratuit. Gratuit? Pas tant que ça. Je le payai cher, très cher. L'armoire fut parcourue d'une vibration lugubre, l'indignation sans doute, puis, en se déformant de manière inquiétante, elle libéra la porte qui s'ouvrit dans un grincement furieux de craie dérapant sur un tableau mouillé.
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03 février 2009
La chambre 43
Finalement, la chambre 43 se révéla une heureuse surprise. Assez spacieuse et lumineuse, elle donnait sur le front de mer. J'ouvris largement les deux fenêtres et contemplai, un bon moment, la foule multicolore déambulant dans les rues. Vue de haut, elle me sembla déjà beaucoup plus supportable. La mer était couverte d'une multitude de voiliers. L'espèce de chapiteau jaune et blanc élevé au bout d'une jetée d'où s'échappaient des flots de musique interrompus, de loin en loin, par une voix hystérique dont les mots colportés par un haut parleur s'envolaient au vent, dénués de sens, ainsi que les bannières fièrement déployées vantant les mérites de saucisses en boite et de crêmes renversées, ce camp du drap d'or moderne, donc, me fit penser qu'il y avait une régate en cours. On jugeait probablement l'arrivée. Délaissant le domaine maritime, je m'intéressai à mon environnement immédiat. Peu de meubles. On n'avait pas même essayé de faire semblant. Dans un coin, une grande armoire à double porte torsadée, du haut de laquelle deux démons grimaçants, maladroitement sculptés, me dévisageait d'un air lubrique. Lui faisait face une commode anguleuse en contreplaqué, à l'austérité stalinienne. Au milieu de la pièce, le vieux téléviseur vissé sur un trépied avait du diffuser tous les discours du général de Gaule. Le lit était vaste, le matelas bien dur. Excellent. Pas de chaises ou de bureau. Enfin, je n'étais pas venu de si loin pour écrire mes mémoires. Je terminai ma visite par la salle de bains. Rien à signaler, si ce n'est, dans un coin, complètement incongrue en ce lieu dévolu aux ablutions du voyageur fourbu, une perche pour suspendre les vêtements, telle qu' on pouvait en trouver, il y a quelques décénnies, dans les cafés et les petits restaurants populaires. Couronnée de ses quatre bras recourbés, elle me fit penser au calmar géant de « vingt mille lieues sous les mers ».
Douché et changé, je m'apprêtai à m'immerger à nouveau dans la foule estivale, que l'approche de la nuit avait rendue moins dense, quand mes yeux tombèrent sur mon sac de voyage, une pauvre chose difforme en toile noire, usée par le contact rugueux et viril des mains de bagagistes du monde entier. Il était là, au beau milieu de la pièce, reposant à même le plancher aux lattes grinçantes et semblait me dire...Et moi?...Avant de continuer plus avant ce passionnant récit, il convient de dire que si l'on me demandait de me définir par un mot, j'utiliserais celui-ci : célibataire. Je suis avant tout cela, un célibataire. Et un célibataire ça a des manies. Une de ces manies, justement, est que je ne supporte pas la vue d'un sac jeté sans ménagement au milieu d'une pièce. C'est pour moi une vision insupportable. Si on voulait me contraindre à divulguer des secrets, il suffirait de me faire déambuler dans une pièce remplie de sacs posés à même le sol après m'avoir forcé à chausser des charentaises et à enfiler un débardeur, deux autres de mes phobies. Je cherchai donc un endroit où ranger mon sac. L'armoire, bien sûr! Je m'en approchai et fit jouer la clé dans la serrure. Un claquement sec m'apprit que tout fonctionnait normalement. Puis, tirant sur la clé à laquelle je fis faire un quart de tour de manière à la bloquer dans la serrure, je tentai d'ouvrir la porte. Rien. Je tirai plus fort. Toujours rien. Cette chose ridicule était pétrifiée tandis que les deux démons semblaient se foutre de ma gueule. Je sentis une chaleur désagréable me parcourir les jambes, monter dans mon ventre et gagner, petit à petit, la tête. Je ne supporte pas que les choses me résistent. Les gens, peu importe, mais pas les choses. Une chose doit se soumettre à la volonté de l'homme, c'est comme ça! En poussant un rugissement, je m'emparai d'une des torsades fixée sur la porte et hâlai dessus en y mettant toutes mes forces. Il n'est pas exclu que quelques jurons, ma foi assez orduriers, aient franchi mes lèvres. A chacune de mes ruades, je sentais l'armoire bouger, se déplacer même, au point qu'il me fallut modérer mes efforts si je ne voulais pas voir ce monument grotesque me tomber dessus en m'écrasant, mais la porte tenait bon. Quand l'armoire et moi, nous fûmes parvenus au milieu de la pièce, sans que la porte ne m'eût concédé un millimètre d'ouverture, je dus me rendre à l'évidence. J'avais à présent deux objets qui n'étaient pas à leur place: mon sac, bien entendu, et l'armoire.
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