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27 février 2009

Une gare dans le désert

 

 

La Serena était une ville qui bougeait, Astrubal put s'en rendre compte dès son arrivée. Au milieu de la nuit, la terre se mit à trembler, faisant tressauter le mobilier de la cabana louée par Astrubal. Ce mode de logement, très populaire au Chili, permet à une famille en vacances de se loger à moindre frais puisque les cabanas, exploitées par des particuliers, offrent toutes les commodités d'un appartement ou d'une petite maison, pour le prix d'une chambre d'hôtel. Affolé, Astrubal se mit à arpenter la cabana à grandes enjambées en se tordant les mains, ses enfants en larmes accrochés à ses basques, ne sachant s'il convenait d'abord de s'habiller, sauver son argent, se glisser sous une table ou sortir quasiment nu dans la rue. Quand il se fut enfin décidé pour l'une ou l'autre de ces alternatives, le calme était revenu. Plusieurs secousses se succédèrent ainsi tout au long de la nuit, sans que ces phénomènes ne produisent quelque réaction remarquable que ce fût de la part des occupants des autres cabanas. Les rues ne s'emplirent pas non plus d'une foule hystérique clamant son désespoir au ciel. Se rappelant d'une vieille histoire vaguement entendue lors d'un lointain cours de géographie où il fut question de plaques se chevauchant comme des amants lubriques et de fractures de l'écorce terrestre laissant surgir un magma plus ou moins visqueux, mais toujours désagréablement brûlant, toutes choses qui n'avaient, alors, su éveiller le moindre intérêt dans la tête de cet adolescent, élève d'un quelconque lycée parisien, Astrubal en tira la conclusion que, si la dérive des continents leur en laissait le temps, ils quitteraient cet endroit aux premières lueurs de l'aube.

Huit années passèrent et ils étaient toujours là-bas. De manière étrange, Astrubal s'attacha à cette petite ville qui affichait les allures d'une Ibiza des années soixante soumise à un perpétuel tremblement nerveux. Si lui et ses enfants s'habituèrent aisément à ces secousses, au point de finir par y trouver un certain agrément, ils mirent plus de temps à s'accoutumer à la « niblina ». La mer était froide (courant du Humboldt) et le désert, brûlant le jour, voyait sa température tomber au point de congélation la nuit. Ce dernier déployait ses vastes étendues sablonneuses et sa végétation de cactus aux formes phalliques aux portes de la ville. Aussi, jusqu'au milieu de la journée, le littoral était noyé dans un épais brouillard. Puis, l'air chaud et sec du désert ayant imposé sa loi à l'air froid et humide de la mer, toute chose se voyait exposée dans une lumière violente et douce à la fois, qui savait rendre ses bleus à la mer et ses ocres à la terre, laissant les pics enneigés de la cordillère flotter au loin dans un ciel sans nuages, rappelant qu'un peu plus au Nord se trouvait le désert le plus aride du monde, le désert d'Atacama où, disait-on, les dernières pluies remontaient à plus d'un demi millénaire. Voulant fuir ce brouillard matinal du littoral, Astrubal choisit de s'enfoncer d'une cinquantaine de kilomètres à l'intérieur des terres, au pied des Andes, car faut-il le rappeler, s'il le faut, je le ferai, le Chili est aussi étroit que long et si la distance séparant Arica du cap Horn équivaut à celle qui sépare Paris de Dakar, il y a rarement plus d'une centaine de kilomètres entre le littoral et la cordillère, cette frontière naturelle aux allures de forteresse imprenable. Ne voulant dépendre de personne pour lui assurer le gîte et le couvert, ainsi que pour se simplifier la vie, selon ses propres termes, Astrubal racheta, pour une bouchée d'empanada, une gare désaffectée, une de ces stations abandonnée au milieu du désert quand les gisements de phosphates, pour l'acheminement desquels elle avait été érigée, furent épuisés. Posé sur quelques mètres de rails dont l'extrémité se perdait dans les sables, un wagon construit en Allemagne de l'Est dans les années cinquante semblait n'avoir été oublié là que pour servir de hâvre aux Astrubal. N'étant pas plus bricoleur que dépensier, Astrubal engagea un maestro, non dans le but d'improviser des concerts dans le silence du désert sur toile de fond andine, mais afin de transformer en appartement l'austère wagon, primitivement dévolu au transport des masses laborieuses germaniques. Les maestros chiliens manient plus volontiers la truelle et la marteau, que la baguette. Si je me fie aux clichés que j'en vis, le résultat fut probant, quelque chose entre « Ma cabane au Canada » et « Il était une fois la révolution ». Il fit également réaménager le porche de la petite gare, de manière à pouvoir s'y installer en fin de journée et regarder le soleil disparaître à l'ouest. La nuit, le ciel d'une limpidité exceptionnelle laissait appaître une myriade de constellations invisibles à l'oeil du citadin. Tout cela était parfait, mais que fit-il de ses journées durant toutes ses années? Rien. Ou plutôt, si. Il fit peut-être l'essentiel. Il regarda grandir ses enfants. Le matin, il se levait, leur préparait le petit déjeuner, un garçon et une fille, je ne crois pas encore l'avoir précisé. Puis il prenait sa voiture, une vieille land rover, et les conduisait à La Serena où ils fréquentèrent le jardin d'enfant d'abord, l'école ensuite, apprenant simultanément à s'exprimer en français à la maison et en castillan dans le monde. Pendant ce temps là, il se rendait dans un café, toujours le même, le café do brasil, où il tuait le temps en buvant du thé de Ceylan tout en lisant des livres français. L'après-midi, il les cherchait à l'école et tous trois retournaient à la gare du désert. Là, les enfants faisaient leurs devoirs sous l'oeil sévère de cet ancien cancre, puis Astrubal les laissait s'ébattre jusqu'au dîner dans le désert. Suspendue à une poutre du porche, se trouvait, je le suppose, une balançoire faite avec un vieux pneu et un bout de corde éffilochée. Peut-être taillaient-ils des figurines dans de vieux bouts de bois. A moins qu'ils ne gravassent leur initiales, infiniment répétées, sur les troncs des cactus-cierges. L'absence d'électricté dut écarter toute tentation de passe-temps coûteux. Pour l'eau, un camion citerne venait de la ville, une fois par semaine, afin de remplir un réservoir relié à une antique pompe à bras. Ce n'était pas grand chose, mais c'était quand même beaucoup. Je crois bien qu'ils furent heureux pendant quelques années. Et puis, parce que l'homme, ce Sisyphe poussant sans fin son rocher sur les flancs de la montagne tout en sachant qu' une fois arrivé au sommet, cet imbécile de rocher va rouler vers le bas et que tout sera à recommencer, alors qu'il lui suffirait de refuser de le pousser, ce cailloux, en faisant un bras d'honneur aux dieux, parce que l'homme, donc, est irrésistiblement attiré par le malheur, se complaisant dans la chute bien plus que dans l'ascension, on sait bien que les alpinistes ne gravissent les montagnes que pour pouvoir en redescendre, pour toutes ces raisons, Astrubal rencontra Cruela...

18:22 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Regarder grandir ses enfants me parait une bien noble occupation et un luxe qui n'est pas donné à tout le monde.

Cruela, voilà un prénom qui qui ne laisse pas de doute sur ce qui va suivre...

Écrit par : Cigale | 28 février 2009

Il y a un "qui" en trop !

Écrit par : Cigale | 28 février 2009

Oui, j'ai l'impression que plus personne ne voit personne dans nos sociétés prétenduement civilisées. On ne regarde plus que le temps qui passe. D'ailleurs, il n'est pas innocent que le dernière polémique en cours se rapporte à l'instrument utilisé pour le mesurer, la montre qui par la même occasion, en fonction de sa marque et de son prix ne mesure plus seulement le temps mais aussi la réussite sociale. Oh, c'est très profond ça, va falloir que je le note quelque part.

Écrit par : manutara | 28 février 2009

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