Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24 février 2009

Jaunisse et grisaille

 

 

 

 

Bien entendu, les recherches d'Astrubal demeurèrent vaines. Santiago était une ville de plusieurs millions d'habitants et des gens y disparaissaient tous les jours. Pour ne pas alourdir le récit avec des détails sans intérêt, je me contenterai de dire qu'il réussit quand même, mais trop tard, à retrouver la trâce de Bernadette dans une boîte de nuit où elle exerça ses talents de chanteuse quelques temps, avant de retourner en France, retour qui fut confirmé par une tierce personne résidant à Paris. Après avoir passé quelques semaines dans une pension modeste, mais honnête, de Penalolen, un faubourg populaire de la capitale, Astrubal téléphona à madame mère pour la mettre au courant de sa condition de mari abandonné. Après l'inévitable, je t'avais prévenu, elle réussit à le dissuader de se lancer plus avant dans sa poursuite. En fin de compte, il avait les enfants, c'était l'essentiel, les femmes ça se remplaçait! D'ailleurs à ce propos, si la prochaine pouvait être blanche, même de Rennes ou de Tourcoing, à ce stade on ne pouvait écarter aucune possibilité et un brin, mais un brin seulement, d'éxotisme n'était pas totalement exclu, elle, sa mère, en éprouverait un soulagement incommensurable.

Astrubal sombra dans le désespoir. Il me confia, un jour, que ses femmes étaient son garde-fou et par voie de concéquence, sans garde, il devenait fou. Je doute qu'il ait erré nu dans les rues de Santiago en hurlant, Nénette, mais il s'enferma dans un mutisme total, au point que la senora Lupe, la propriétaire de cette pension modeste, mais honnête, on ne le répètera jamais assez, dut s'occuper des deux bambins voguant à la dérive entre des clients dont l'honnêteté aurait, elle, pu, éventuellement, être sujette à caution, l'extrême brièveté de leur séjour ne plaidant pas en faveur de leur moralité. Faisant preuve d'une solidarité digne d'éloge avec l'esprit qui l'habitait, le corps d'Astrubal en fit une jaunisse. Tandis qu'il était alité, le foie gonflé comme une outre pleine de pus, en proie à la fièvre et à la nausée, Astrubal eut tout loisir de songer à leur avenir, à lui et à ses enfants, si toutefois il survivait à cette hépatite. Ne se sentant pas le courage d'affronter, dans le regard des autres, de ceux qui se disaient ses amis, la honte d'avoir été abandonné par sa femme, tout retour en Polynésie était exclu. L'idée d'avoir à supporter les sarcasmes de sa mère rendait un retour en France tout aussi peu attractif. Si la maladie ne le tua point, elle laissa Astrubal dans un état de décripitude morale et physique tel, que la senora Lupe ne put s'empêcher de dire à son entourage que le jour de sa mise en bière, son père, que en paz descanse, arborait un aspect plus sain que don Astrubal, ce gringo si courtois, un peu pingre certes, il feignait toujours dormir quand elle lui apportait la petite facture hebdomadaire, la cuentita, tout était petit au Chili, et si elle le relançait, il se mettait à gémir comme le Christ sur la croix. Ay, pobrecito! Pour conjurer le mauvais sort, elle se signa une dizaine de fois en embrassant son pouce au terme de chaque  crucisignalisation . Le docteur Arrabal qui venait tous les jours apporter au malade un réconfort plus verbal que médical, disait, il faut laisser faire la nature, manger des carottes, boire du bouillon et beaucoup prier concluait-il, en guise d'ordonnance. Quand la maladie se fut retirée du grand corps d'Astrubal en laissant le foie du patient réduit à l'état de tartiflette, le docteur lui conseilla d'aller prendre les eaux dans le Sud. La région des lacs était sublime à cette époque de l'année (janvier, l'été austral). Arrabal qui connaissait mieux la nature humaine que le fonctionnement des divers organes la constituant, se hâta d'ajouter, la vie y est très bon marché, bien moins chère qu'à Santiago.

C'est ainsi que deux jours plus tard, Astrubal et ses enfants débarquèrent, après un voyage harassant de vingt-quatre heures effectué dans un bus loué par des agriculteurs en route pour une foire australe, dans lequel Astrubal et sa famille avaient réussi à embarquer moyennant une somme symbolique, au terme de tractations dont j'épargnerai les détails au lecteur, voyage durant lequel ils durent partager force cecinas y mariscos (cochonnailles et fruits de mer) avec ces rudes paysans des contreforts andins, ce qui mit à mal le système digestif à peine convalescent du mari trompé, c'est ainsi qu'ils débarquèrent, disais-je, un beau matin, sous des trombes d'eaux portées par les quarantièmes rugissants, dans un froid sibérien, en la cité de Puerto-Montt, du nom de l'un de ces innombrables héros de la guerre d'indépendance dont les statues, plus ou moins souillées par une foule d'oiseaux malveillants et gauchistes, parsèment les plazas de armas du pays. Qui n'a jamais vu Puerto-Montt, au petit matin, sous une de ces averses glacées que les météorologues chiliens qualifient de chubascos, ne peut apprécier dans toute son étendue le sens du mot sinistre. Mer grise, rues grises, immeubles gris, passants gris flottant furtivement dans toute cette grisaille aqueuse. Astrubal comprit en ce jour la signification de l'expression, aller prendre les eaux dans le Sud, employée par le docteur Arrabal pour l'enjoindre à se refaire une santé. Il comprit aussi que s'il ne voulait pas que son peu de foi en la vie et le peu de vie en son foie ne finissent par s'éteindre tout à fait dans un de ces taudis en tôle ondulée cernés par les eaux, bordant la carretera austral, il fallait quitter au plus vite cet endroit. Avec ses enfants grelottants accrochés à lui, il pénétra dans la première agence de voyage qui était sans doute aussi la dernière. Là, il demanda à l'employée, une jeune fille saucisonnée dans un uniforme trop étroit, reins cambrés et poitrine saillante, à la recherche d'un mari, de préférence petit, gras, visqueux, huileux, éjaculateur précoce, les enfants elle en voulait, mais pas avec le visqueux, avec un autre, un grand, un beau, un riche, un qui aurait un nom anglais ou allemand, mais comme pour l'instant il n'y avait que le petit visqueux, elle ferait avec, se contentant de lui prendre son fric à la fin du mois, lui laissant juste de quoi aller se soûler à coups de Pisco bon marché avec les copains pour gueuler comme eux, COLO-COLO, tout en regardant un match de foot minable, où en étais-je, ah oui, Astrubal demanda donc à l'employée de lui conseiller une destination ensoleillée au Chili, précisant, nous prendrons l'avion, nous sommes pressés. Tirant sur sa jupe pour la décoincer des fesses, elle sélectionna un catalogue qu'elle lui tendit, en prenant grand soin de lui offrir une vue plongeante sur son décolleté. Elle dut songer, celui-là ferait bien l'affaire, il n'a pas l'air bien vigoureux, mais il est grand et étranger, ça se voit tout de suite, il a un drôle d'accent et surtout, cette désinvolture. Un chilien travaille toute sa vie, en rêvant de pouvoir, un jour, entrer dans une agence comme celle-ci et dire voilà, je veux aller à Antofagasta ou a Vina del Mar. Il connaîtrait chaque détail du voyage, le prix du bus, parce que l'avion, hein, même pas en rêve, les hôtels à petits budgets, les plages gratuites, le taux d'humidité dans l'air, la température de l'eau, pensez, il aura eu toute une vie pour s'y préparer. Tandis que ce gringo, elle imita mentalement le castillan francisé et zozotant d'Astrubal...Un deftino con fol , po favo y con avion, eftamof de pifaf!...Ah, quelle classe! Elle eut envie d'arracher cet uniforme trop étroit pour s'offrir à ce grand dadais, elle saurait bien lui rendre le sourire. Tandis qu'Astrubal parcourait le dépliant, faisant la conversion des prix en francs Pacifique, après avoir converti les pesos en dollars, elle reporta son attention sur les enfants. Tout en disant...Ay, amorcitos...elle songea qu'ils étaient vraiment trop bronzés pour être honnêtes. Pourtant le gringo était bien blanc, como dios manda, tellement blanc qu'il en était presque vert, décidemment il n'avait pas l'air en bonne santé. Des enfants adoptés, peut-être? Mais non, même bronzés, ils ressemblaient au gringo. Une idée épouvantable traversa alors son esprit: si les petits étaient si tostados, c'est que la mère, dios mio, était...Elle s'accrocha frénétiquement au crucifix pendu à son cou, se signant mentalement. Elle n'avait jamais vu de noirs. Des indiens, ça oui, ils étaient partout, mais des noirs, jamais. Juste une fois, dans un film. Ça devait se passer dans la jungle. Le seul blanc marchait devant et derrière, une centaine de noirs entièrement nus portant des caisses sur la tête. Elle se demandait d'ailleurs ce qu'un blanc pouvait faire avec autant de caisses au milieu de la jungle. Cette fois encore elle ne put élucider cet intéressant mystère, le gringo semblait s'être décidé...La Serena, c'est bien?...La Serena, mais pensez-donc, c'est ce qu'il y a de mieux. Très exclusivo! C'est le balnéario favori des vedettes de cinéma, enfin du cinéma chilien, n'éxagérons rien...Suivirent de longue tractations sur les prix du vol et de l'hôtel, con o sin desayuno, les pensions, il en avait provisoirement sa claque. Il venait de perdre sa femme et avait manqué perdre la vie, il pouvait bien s'offrir un peu de bon temps, tout en restant raisonnable, cela va de soi. Un des rares avantages de Puerto-Montt, selon Astrubal, était qu'on pouvait s'en échapper aisément par la voie des airs. Le soir même, ils attérissaient tous trois à l'aéroport de La Serena, petite station balnéaire située à cinq cents kilomètres au nord de Santiago.


 

 

16:39 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (18)

Commentaires

Tu as l'air de connaître la vie de ton ami Astrubal dans les moindres détails dis-donc !
On va dire que tu es un conteur né...( j'aime bien tes récits)

Écrit par : Cigale | 25 février 2009

Pour ça oui, quand Astrubal prend la parole, c'est, en général pour parler de lui. Et encore, je vous passe sous silence un tas de détails croustillants. J'essaie de me cantonner à l'essentiel.

Écrit par : manutara | 25 février 2009

31 ° à Papeete, ça s'arrange hier il faisait 26 ° (c'est nul 26° ! ;-)
Par contre très nuageux, comme d'hab hein si j'en crois mon mari...

Sympa la météo en ligne !

Écrit par : Cigale | 25 février 2009

Aux Marquises, situées à 1500 KM au NE de Tahiti, donc plus près de l'équateur, il fait encore plus chaud et surtout humide. Les nuages sont dus au relief, en mer le ciel est en général dégagé.

Écrit par : manutara | 25 février 2009

Il y a vraiment des gens qui ont des vies très compliquées...

Écrit par : tinou | 25 février 2009

Plus humide que Tahiti !?! Mais comment font les gens pour respirer ??
Il n'y a pas de reliefs sur ton île ?

Écrit par : Cigale | 26 février 2009

Oui et en général ce sont ceux qui se trouvent dans la situation de ne pas avoir à se la compliquer, la vie. Au départ du moins, après, ils choisissent des voies sans issues qui, par des itinéraires très compliqués, ne les mênent nullepart.

Écrit par : manutara | 26 février 2009

Cigale, si, il y a des montagnes aux Marquises, toujours couronnées de nuages. Le Nord des iles est plutôt sec alors que le Sud, très humide, est couvert d'une épaisse végétation. C'est du aux alizés du SE. Les masses d'air chaudes et humides rencontrent le relief du Sud des iles, l'air chaud monte pour franchir l'obstacle, il se refroidit, de la condensation se forme ce qui donne de la pluie si l'air est saturé. Quand il redescend sur l'autre versant des montagnes, le versant nord-ouest, comme les vents dominants sont sud-est, logique, l'air a perdu une grande partie de son humidité, ce qui explique pourquoi le nord des iles est souvent désertique. Ai-je été clair?

Écrit par : manutara | 26 février 2009

Très ! Autant qu'Evelyne Délhiat sur TF1 !! ;-)

Écrit par : Cigale | 26 février 2009

Bon, et dans tout ça, tu es dans quel endroit ? Au sud je suppose.

Écrit par : tinou | 26 février 2009

Oui, d'ailleurs la pluspart des villages se trouvent au Sud, là où il y a de l'eau. Dans le cas du village où j'habite, à la présence d'eau s'ajoute le fait que nous nous trouvons dans une très grande baie, apte à abriter les navires de fort tonnage. C'est donc tout naturellement que les français y ont installé le chef-lieu au dix neuvième siècle.

Écrit par : manutara | 26 février 2009

Très intéressant tout ça !!! Il y a un hôtel dans le coin ?

Écrit par : tinou | 27 février 2009

Non mais je le crois pas ! 2 connexions de France aujourd'hui et même Esteban a sombré corps et âme dans le Pacifique !!

Écrit par : Cigale | 27 février 2009

Oui Tinou, il y a un hôtel et quelques petites pensions.
http://www.pearlresorts.com/nukuhivakeikahanuipearllodge/bungalows.php
Cigale, quand je te dis que mon blog est confidentiel! Personne ne veut jamais me croire!

Écrit par : manutara | 27 février 2009

Là je dois avouer que je suis bluffée !

Avec tout ça, on connait la prochaine destination de Tinou !!! :-))

Remarque c'est vrai que ça a l'air plutôt sympa... (si ce n'est les heures d'avion à se coltiner, rien que d'y penser, ça me fatigue !)

Écrit par : Cigale | 27 février 2009

Ah non, loin de moi cette idée ! C'est beaucoup trop loin...

Écrit par : tinou | 28 février 2009

Bonjour
Merci pour ton histoire, mais j'allais aussi demandé comme tu as su tout ça?

Écrit par : mutuelle | 30 mai 2012

Bonjour! C'est l'intéressé qui me l'a racontée, cette histoire, mon imagination comblant les vides.

Écrit par : manutara | 30 mai 2012

Les commentaires sont fermés.