Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22 février 2009

Les femmes d'Astrubal

 

 

Évidemment, nous ne tombâmes pas dans les bras l'un de l'autre. Je déteste cette habitude, bien française, qu'ont les hommes de s'embrasser pour se dire bonjour. Une poignée de main, rien d'autre et quand je dis une poignée de main, je ne parle pas de ces gesticulations ridicules, fort en vogue chez les jeunes et les moins jeunes, dans l'espoir de faire oublier leurs cheveux blancs, qui consiste à se contorsionner les mains dans tous les sens pour finir par se frapper les poings fermés, l'un contre l'autre. Astrubal m'apparut prématurément vieilli depuis la dernière fois que nous nous étions vus, dix ans auparavant. Non, vieilli n'est pas le mot qui convient. Oh, bien sûr, je sais que la quarantaine marque la frontière entre la jeunesse et la maturité, mais ce n'était pas cela. Astrubal me semblait entammé, comme s'il avait abandonné une partie de sa personne dans quelque recoin de la planète. Sa crinière frisée était entièrement blanche, le transformant en un oncle Tom caucasien, sa silhouette s'était voutée et sa démarche était devenue hésitante, mais ce qui me frappa le plus, ce fut son regard de bête traquée, comme si une meute de créanciers allait surgir d'un moment à l'autre de derrière les cocotiers pour le dépouiller.Je n'en étais pas certain, mais il me sembla bien qu'en me voyant, il prit d'abord le parti de s'en aller dans la direction opposée, puis se ravisant, après tout il ne me devait rien, il vint vers moi. Je m'aperçois que je n'ai pas encore parlé du rapport difficile qu'Astrubal entretenait avec l'argent. S'il n'en manqua probablement jamais, madame mère n'était jamais très loin, il avait les plus grandes difficultés à s'en défaire. Doté d'un grand sens de l'autodérision, il acceptait volontiers de se moquer de ses travers, mais perdait tout sens de l'humour quand il s'agissait d'argent. Incapable de gagner le moindre sous, il devenait imbattable quand il s'agissait de n'en point dépenser. Ainsi, quand je lui proposai de discuter tranquillement à la terrasse d'un restaurant, il en était sorti deux ou trois de terre depuis notre première rencontre, il prit un air désespéré tout en se palpant frénétiquement le corps...Ce serait avec plaisir, mais je suis parti, ce matin, sans le moindre argent...Cela me fit rire aux éclats. Sur ce point au moins, il n'avait pas changé. Nous étions aux environs de la mi-journée, aussi l'invitai-je à déjeuner, ce qui ramena quelques couleurs sur son visage. Une fois installés, je lui posai la traditionnelle question...Alors comment va ta petite famille, Bernadette, les enfants?...Astrubal n'avait aucune pudeur quand il s'agissait de parler de ses malheurs, aussi me narra-t-il toute l'histoire par le menu....Oh très mal! Nénette (il l'appelait Nénette!) m'a quitté et m'a laissé en plan avec les enfants, au Chili...Je sursautai. Je pensais qu'il était rentré en France...Au Chili? Mais que diable...

Dix ans plus tôt, Bernadette, une femme de la ville, avait finit par se lasser des Marquises. Aussi, à la naissance du second enfant, elle demanda à Astrubal s'il ne pouvait trouver un endroit plus civilisé pour élever leurs enfants. La mer, le soleil, les cocotiers, ça va bien un moment, mais rien ne remplace une bonne grosse ville , pleine de beaux magasins où dépenser son argent. C'est bien ce qui inquiétait Astrubal. Il essaya d'argumenter avec elle. Les soins étaient gratuits, les allocations familiales généreuses, ils dépensaient trois fois rien dans leur petit fare de la « Terre Déserte », le nom enchanteur de cette fin du monde où ils s'étaient installés, même les marquisiens hésitaient à s'y aventurer, et quand Astrubal disait trois fois rien c'était vraiment trois fois rien. Et puis il y avait la nature, le bon air vierge de toute pollution, ce n'était pas rien quand même! Mais Bernadette s'entêta. Seule noire à des milliers de kilomètres à la ronde, elle se sentait rejetée par les locaux qui l'avaient surnommée Tiaporo (diable). Finalement, elle ne trouvait refuge et consolation qu'auprès des blancs, mais ceux-ci étaient en si petit nombre et Astrubal les fuyait comme le fisc. Tous des fonctionnaires petits bourgeois, tonnait-il, payés avec l'argent de nos impôts, comme si Astrubal avait déjà payé quelque impôt que ce fût durant son existence! Ce fut la destin qui força la main à Astrubal, contrairement à ce qui se produit d'habitude. Un soir, alors que Bernadette marchait seule sur la piste qui menait à son fare, elle tomba sur un individu qui l'agressa, verbalement d'abord, physiquement ensuite. Comme elle était robuste, elle put échapper à son agresseur, mais l'alerte avait été chaude. La mort dans le portefeuille, Astrubal décida d'abandonner les Marquises pour Tahiti, dans un premier temps. Là-bas, Bernadette se fit de nouveaux amis, notamment un jeune couple de chiliens, des touristes, des gens charmants, qui l'invitèrent à venir les visiter à Santiago quand il lui plairait. On ne se méfie jamais assez des gens charmants. Quand on sait à quel point les chiliens peuvent être racistes, on se dit qu'Astrubal jouait vraiment de malchance. Bernadette, pour qui Papeete émettait par trop des relents de ville provinciale, sauta sur l'occasion. Après tout, il ne s'agissait que d'une quinzaine de jours, une petite escapade qui permettrait à la jeune femme de décompresser après ses deux grossesses successives. Astrubal cèda et accepta de mettre la main à la poche, après, j'en suis sûr, avoir âprement marchandé le prix du billet avec la Lan Chile. Astrubal était un excellent père, aussi son rôle de nounou auprès de ses deux enfants en bas âge ne lui pesa pas le moins du monde. Il ne s'inquiéta pas non plus de ce que sa femme ne lui donnât point de nouvelles. Les communications téléphoniques étaient si coûteuses et internet n'existait pas encore. Par contre, lorsqu'il se rendit à l'aéroport pour chercher sa femme, à la date mentionnée sur le billet, au-delà il faudrait payer un supplément, il ne put que constater son absence dans le hall d'arrivée. Un doute s'insinua alors dans son esprit. Léger au début, après tout il ne s'agissait peut-être que d'un contre-temps, ce doute prit de l'ampleur quand, s'étant résigné à téléphoner à ces gens charmants, les hôtes chiliens de Bernadette, il lui fut répondu qu'il devait s'agir d'une erreur, que les personnes qu'il mentionnait n'avaient jamais vécu à ce numéro, ce doute finit par se transformer en certitude quand, ayant finalement réussi à découvrir le véritable numéro des gens charmants, comment, je l'ignore, ceux-ci lui apprirent, après un moment d'hésitation, que la senora Bernardette avait effectivement passé quelques jours chez eux, puis était partie sans laisser d'adresse. Rien d'autre? Ah si, elle les avait remerciés en les enjoignant à ne pas s'inquiéter, précisant qu'elle se sentait chez elle à Santiago. Débrouillez-vous avec ça. Astrubal n'était jamais aussi bon que lorsqu'il s'agissait de partir à la recherche d'une épouse volage. Des années plus-tard, je vis comment il entreprit la traque d'une autre épouse infidèle, à partir des Marquises et sur internet cette fois. Du grand art. Non seulement il réussit à trouver l'identité et l'adresse de l'homme avec lequel l'épouse infidèle s'était enfuie, mais grâce à je ne sais quel satellite, il put avoir la photo de la maison de l'amant. Il en fit un agrandissement qu'il afficha dans sa chambre. A partir de ce moment, la vie du couple illégitime se transforma en cauchemar. Il le bombarda de mails rageurs, puis il se déplaça in corpore dans la ville européenne où se consommait l'adultère, distribua à la populace ravie, agglutinée devant le domicile des amants, des tracts montrant sa femme en sous-vêtements surmontée de ce commentaire lapidaire, salope, n'hésitant pas à s'enchaîner à la grille de la propriété du bellâtre. Les forces de l'ordre durent intervenir, puis le pompiers, le Samu après qu'il eut avalé les clés du cadenas verrouillant ses chaînes, enfin bref, cela fit un scandale épouvantable. Évidemment, il ne récupéra pas l'infidèle. Je reste persuadé que s'il avait dépensé autant d'argent pour garder ses femmes que pour les récupérer, sa vie sentimentale eût été moins agitée.

Pour Bernadette, il agit avec plus de sobriété, se contentant de rendre à moitié fous le consul honoraire du Chili, les employés du haut-commissariat et le chef d'escale de la Land Chile après qu'il se fût résigné à se rendre à Santiago, avec ses deux nourrissons, sur la foi de vagues racontards, de minces indices.

Commentaires

Elle a quand même quelques circonstances atténuantes cette Bernadette ! Mais de là à abandonner ses enfants... Comme quoi, la fibre maternelle n'est pas innée !

Écrit par : tinou | 22 février 2009

Il était pénible parfois, Astrubal, mais c'était un bon père. Si tu as la patience de lire la suite, tu pourras le constater.

Écrit par : manutara | 22 février 2009

Bien sûr que j'aurai la patience de lire la suite ... que j'attends avec impatience.

Écrit par : tinou | 22 février 2009

Il fallait vraiment qu'elle en ait marre pour partir sans ses enfants ! On ne peut pas juger, on ne connait jamais le dessous des choses...

Écrit par : Cigale | 23 février 2009

A vrai dire je connaissais mal Bernadette, qui ne s'appelle pas Bernadette, pas plus qu'Astrubal ne porte ce nom, mais comme il est toujours de ce monde et vit à quelques encablures de chez moi, je préfère ne pas être trop précis. Evidemment, si, sur les cinq lecteurs que mon blog attire quotidiennement, Astrubal se trouvait être l'un d'eux, il se reconnaîtrait instantanément. Mais ce serait vraiment jouer de malchance! Quant à Bernadette, j'ai le souvenir d'une femme effacée qui ne prenait jamais part à nos conversations, mais s'occupait humblement des tâches ménagères pendant que nous refaisions le monde. La femme idéale, à priori....

Écrit par : manutara | 23 février 2009

Coucou Esteban !!

Écrit par : tinou | 23 février 2009

Tu es en ligne, tu comptes tes lecteurs ( lectrices) ?

Écrit par : tinou | 23 février 2009

Ah, bonjour, désolé, je n'avais pas vu que tu étais là. Les nouveaux commentaires ne s'affichent pas quand la page est déjà ouverte, mais uniquement quand on l'ouvre
Le compte de mes lecteurs et lectrices? C'est de l'ironie, je suppose...

Écrit par : manutara | 24 février 2009

" La femme idéale à priori..."

C'est de l'ironie je suppose...

Écrit par : Cigale | 24 février 2009

Les commentaires sont fermés.