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20 février 2009

Astrubal

 

C'était en octobre 1995, je m'en souviens fort bien, puisqu'il ne me restait que quelques jours avant de fêter mes quarante années de vie, anniversaire que je n'avais d'aucune façon l'intention de fêter, tout comme je n'en avais jamais fêté aucun depuis...depuis quand déjà, je ne sais plus vraiment. Je marchai de manière nonchalante sur ce chemin du front de mer qui constitue l'artère principale du village de T**** aux Marquises. On peut, si on le désire, m'imaginer en costume de toile blanche, coiffé d'un panama aux larges ailes, un cigare aux lèvres, une canne de jonc manipulée avec désinvolture dans une de mes mains, la gauche, la droite, au choix. En réalité, je ne me souviens pas de ma tenue, si ce n'est qu'elle ne devait en rien ressembler à celle dont je m'affuble complaisamment dans la phrase précédente, sans doute un pantalon de treillis et un gao (un machin sans manches, ouvert sur le côté, histoire de ventiler), j'ai toujours vécu simplement, mais je me sentais, assurément, dans la peau d'un gentilhomme de fortune du siècle passé. Je venais de réaliser, en Europe, une opération immobilière mirifique, qui, selon mes calculs, devait me mettre à l'abri du besoin pour les cinquante années à venir. Je n'ai rien contre le travail, par contre je déteste travailler pour de l'argent. Cela crée une relation de dépendance que je trouve tout à fait détestable . J'étais donc de fort bonne humeur, lorsque je vis sortir de la Mairie un grand échalas à la mise négligée. Je reconnus instantanément mon vieil ami Astrubal.

Astrubal était un personnage. Nos routes s'étaient croisées douze ans auparavant, alors que je venais d'arriver aux Marquises sur « l'île de feu ». Je prenais un verre de Perrier au « moana  nui », l'unique auberge où se concentrait la vie sociale insulaire. De cette soirée aussi, je me souviens parfaitement. La bonne société était en ébullition: un milliardaire libanais avait attéri sur le modeste aéroport avec son jet rutilant et était venu s'installer avec équipage, femmes et enfants au « moana nui » qui faisait aussi fonction d'hôtel dans les grandes occasions.. Comme tous les riches, c'était des gens très simples si ce n'est qu'ils étaient très compliqués. Le point d'orgue de ce séjour fut lorsque Philomène, la serveuse, en faisant la chambre du milliardaire, trouva, recroquevillée sous le lit, une touffe de poils. Croyant avoir à faire à un rat crevé, elle le prit avec dégout et le jeta au feu. Le milliardaire était chauve comme une boule de billard, ce qui à l'époque, pour un homme dans la force de l'âge, était ressenti comme une disgrâce insupportable. Ce que la pauvre Philo avait jeté au feu, était la moumoute favorite du magna de la finance, en vrais cheveux, valant je ne sais combien de milliers de dollars, ce qui provoqua un départ précipité du libanais et de toute sa suite.

Le soir de l'arrivée du prestigieux hôte, je vis se présenter à l'entrée du restaurant, dans le sillage de monsieur l'administrateur, du médecin, du gendarme et de l'évêque (oui, nous avons même un évêque), un grand jeune homme sensiblement de mon âge, gauche et compassé. Il était accompagné d'une femme, sa femme, aussi noire qu'il était outrancièrement blanc. Tandis que nous étions tous au bar à regarder l'homme illustre et sa famille manger du poisson cru en buvant du coca, nous attendant à je ne sais quel prodige, le grand jeune homme s'approcha de moi...Je me présente, Astrubal B***. C'est bien au propriétaire de l' « île de feu » que j'ai l'honneur de parler?....Astrubal était tout entier dans cette brêve introduction faite à la fois d'un formalisme de bon ton, d'une adhésion pleine et entière aux valeurs bourgeoises, toutes choses immédiatement démenties par un parcours hors du commun.Son épouse et lui avaient débarqué quelques mois auparavant des câles du Taporo, un vieux cargo délabré assurant la liaison entre Tahiti et les îles, dénomination sous laquelle on regroupe, avec une certaine condescendance, tout ce qui n'est pas Tahiti. A peine arrivés, ils avaient loué une petite maison qu'ils transformèrent en crêperie, activité qui ne connut pas le succès escompté, la crêpe, dont l'ingestion est concevable sur le littoral breton, étant sans doute le dernier aliment que l'on souhaite voir attérir dans son assiette lorsque le soleil fait fondre la glace au coeur des congélateurs. Je pris toutefois l'habitude de le retrouver dans sa crêperie déserte où nous devisions des heures entières. Fils d'une parisienne de la meilleure société et d'un aventurier maltais, son enfance se passa entre la France et le Zaire. Quand il eut seize ans, son père mourut d'un cancer. Il vécut alors quelques temps avec sa grand-mère maternelle. Après qu'il eut confectionné un gâteau au haschich qui faillit être fatal à la pauvre femme, sa mère jugea plus prudent de confier son éducation à un oncle, un frêre de son père, resté au Zaire. Fort bien accueilli par ce dernier, il y passa plusieurs années, faisant, par la même occasion, la connaissance d'un nombre impressionnant de demi-frêres et de demi-soeurs éssaimés par leur géniteur dans les jungles et les savanes du pays. Il semblerait que durant ces quelques années Astrubal se consacra exclusivement à la fornication la plus effrénée. A vingt et un an il put entrer en possession de la part de l'héritage paternel lui revenant. Il consacra cet argent à voyager dans le monde entier, errance qui dura plusieurs années. L'épisode le plus étrange se déroula sur un atoll des Tuamotus, une histoire racontée par Astrubal au milieu de volutes de fumées hallucinogènes. Si j'ai bien compris, il tomba sous la coupe d'un individu, gérant d'un hôtel, qui l'obligea à plonger au milieu des requins pour je ne sais trop quelles raisons et à coucher avec ses maîtresses pour des raisons cette fois évidentes, à moins qu'il ne se fut agi de coucher avec les requins et plonger au milieu des maîtresses, à ce stade c'était assez flou, pour finir par l'escroquer d'une assez grosse somme d'argent. Durant ces années, il se prit d'une passion dévorante pour la lecture, rattrapant le retard accumulé tout au long d'une scolarité chaotique. A ce jour, je n'ai pas encore rencontré personne plus cultivée qu'Astrubal. Ruiné par cet épisode, il retourna auprès de sa mère à Paris. Là-bas, il rencontra Bernadette, une Zairoise, vérifia, je suppose, qu'il ne s'agissait pas d'une demi-soeur ou d'une cousine, le hasard fait parfois mal les choses, puis il se maria avec elle, au grand déplaisir de sa mère, le sketch de Muriel Robin (noire....noire?) peut fournir une piste quant à sa réaction, ce qui ne l'empêcha pas de soutirer de l'argent à la dite mère pour repartir vers de nouvelles aventures. A vingt-huit ans, Astrubal avait déjà vécu plusieurs vies. Il se posa donc quelques années aux Marquises, le temps de faire deux enfants à Bernadette. Me consacrant exclusivement à la construction et à l'armement de mon thonier, puis à son exploitation, je vis moins souvent Astrubal. D'ailleurs, lassé d'attendre des clients qui ne venaient pas, il avait loué un terrain à l'autre bout de l'ile et y avait fait ériger un petit fare où il regardait croître sa famille en lisant des ouvrages aux titres rébarbaratifs. De temps en temps, je le rencontrais à la poste ou chez le chinois et nous échangions alors les dernières nouvelles. Et puis, je ne le vis plus du tout. Il avait tout simplement disparu avec femme et enfants. Jusqu'à ce jour d'octobre 1995. .

Commentaires

Le fils aîné de mon dentiste, ingénieur de formation, est parti ouvrir une crêperie au fin fond des Carpathes. Je suppose que ça marche mieux que dans les îles, quoique...

Écrit par : tinou | 20 février 2009

Oui, mais dans les Carpathes, il fait froid au moins, on peut ressentir l'envie de manger une crêpe bien chaude et bien grasse, tandis qu'aux Marquises....

Écrit par : manutara | 20 février 2009

Oui, mais les Roumains n'ont pas attendu le fils de mon dentiste pour savoir faire des crêpes ! Je doute que ce job soit très lucratif. Mais, après tout, ce n'est peu-être pas ce qu'il recherche.

Écrit par : tinou | 20 février 2009

peut-être

Écrit par : tinou | 20 février 2009

Ah, tu as mis une jolie bannière ! "Joué-les-Tours" qui clignote... C'est moi ! Bonne journée.

Écrit par : tinou | 20 février 2009

Merci Tinou. J'ai surtout mis cette bannière pour convaincre les incrédules qui ne me croient pas quand je dis qu'il n'y a que deux ou trois personnes (la qualité plutôt que la quantité, oui, je sais) qui lisent mon blog. J'ai eu une conversation avec un internaute qui m'a soutenu que c'était impossible et qu'avec les moteurs de recherche il y avait forcément au moins une centaine de personnes qui passaient, tous les jours, sur un blog, n'importe lequel, même si elles ne le lisaient pas. Oui et bien pas sur le mien et je le prouve! Remarque, cette intimité ne me dérange nullement.

Écrit par : manutara | 21 février 2009

Rassure-toi, j'ai d'autres blogs où je suis la seule à passer ! Un exemple : celui-ci que j'aime bien pourtant.
http://portraits.hautetfort.com/

Écrit par : tinou | 21 février 2009

Très beaux portraits! Finalement, je me demande si je ne préfère pas le noir et blanc.

Écrit par : manutara | 21 février 2009

Coucou j'arrive !

Bon alors les crêpes d'abord : si ! c'est une bonne idée de faire des crêpes aux Marquises car si j'y étais, j'irais en manger car j'adore les crêpes(même à 40° à l'ombre...). Le désert de la crêperie tient peut-être à des habitudes alimentaires très différentes de la part des autochtones.

Comme je ne voyais pas la jolie bannière qui clignote dont parle Tinou, j'ai exceptionnellement désactivé tous les barbelés qui entourent ma bécane. C'est ainsi que je vois le compteur Géo visite (c'est ça ??) avec des points verts qui clignotent : il semblerait que Manutara soit en ligne en ce moment ça clignote en plein milieu de l'eau et dans le Sud de la France, là c'est moi ! C'est un peu du flicage ce truc mais bon, on n'a rien à cacher...

Esteban, tu as l'air de regretter le peu de lecteurs qui passent chez toi. Tu veux un petit coup de pub ?? ;-)

Écrit par : Cigale | 21 février 2009

Bonjour
une petite marque lors de mon passage sur ton très beau blog !
félicitations !
merci de nous faire partager tes moments
cordialement

¸..· ´¨¨)) -:¦:-
¸.·´ .·´¨¨))
((¸¸.·´ ..·´ -:¦:-
-:¦:- ((¸¸.·´* ~ Chris ~ -:¦:-

http://SweetMelody.bloguez.com

Écrit par : chris | 21 février 2009

Oh, tu as rajouté mon blog de portraits, c'est sympa de ta part, merci !

Écrit par : tinou | 21 février 2009

Merci pour la visite Chris!
Merci Cigale, mais pas de pub pour moi. Déjà qu'en dehors du blog de Tinou, je ne laisse aucun commentaire, histoire de rester caché, parce que la foule moi, hein....Cinq visites (la Polynésie je ne compte pas, c'est moi) en 24 heures, après quatre années d'existence, ça tient de l'exploit. Je suis très fier. Si, si, vraiment!
Tinou, c'est tout naturel. Tes photos sont d'une qualité exceptionelle.

Écrit par : manutara | 21 février 2009

Ça clignote ! Coucou Esteban !! :-D

Écrit par : Cigale | 22 février 2009

bonjour Cigale!

Écrit par : manutara | 22 février 2009

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