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16 février 2009

Sommeil

 

C'est donc d'excellente humeur que je regagnai la chambre 43. En entrant, la première chose qui me sauta aux yeux fut la porte du placard, ouverte. Évidemment, l'idée que cette porte ait pu rester tout le temps que dura mon absence dans cette position contre nature me contraria bien un peu. Mais, comme je l'ai déjà dit, j'étais dans les meilleures dispositions d'esprit, aussi me contentai-je de remettre les feuilles de journal pliées à leur place, afin de coincer le battant, au lieu de me lancer dans des spéculations hasardeuses sur le pourquoi et le comment des choses. Mais, quand même. En avisant le lit ouvert et les deux chocolats posés sur l'oreiller, je me dis que la femme de chambre, certainement une vieille fille aigrie, avait du, prise d'une curiosité irrépressible, ouvrir l'armoire afin d'en vérifier le contenu et n'était pas parvenue à la refermer.

Sur le front des dix-huit heures d'Arcachon, tout semblait calme du côté du chapiteau. Le gros du peloton devait être encalminé à l'autre bout du bassin. Très bien. Excellent même. Je me dévêtis et me glissai avec délice entre les draps. Je ne tardai pas à sombrer dans un sommeil réparateur. Des mots hurlés d'une voix tonitruante se bousculaient dans ma tête....Le Petit Mousse, Albertine, Fend-la-Bise, Caramba, l'Aigle, l'Hirondelle, Flipper....Je me réveillai en sursaut et me précipitai vers les fenêtres restées ouvertes. Le haut-parleur avait repris du service et la mer était constellée de feux de position rouges et verts. Parfois, un projecteur éclairait une voile, afin de faciliter la lecture du numéro qui s'y trouvait imprimé. C'était joli, pas grandiose, mais agréable à regarder. Par contre, c'était bruyant, très bruyant même.Vue l'heure, le gars au micro aurait pu chuchoter, susurrer les noms...brise de mer, ouh, ouh, vous êtes soixante-douzième, il y a du boulot, ne perdez pas courage...au lieu de gueuler comme s'il s'était coincé son machin dans la fermeture éclair du pantalon. Je demeurai une dizaine de minutes à contempler le spectacle, puis, confiant en ma capacité à dormir en toutes circonstances, je regagnai mon lit. Mais rien à faire. Impossible de me rendormir. Je mis les deux oreillers sur la tête, inutilement: la voix était dans le lit. Je manquai mourir asphyxié, rien de plus. Ce n'était pas tant le bruit qui me dérangeait que l'irrégularité de ce bruit. Le commentateur aurait crié dans son micro une suite interminable de noms, que je me serais rendormi sans problèmes. Mais il se taisait durant quelques instants, le temps nécessaire pour commencer à entrevoir la possibilité d'un sommeil profond, puis, brusquement, se remettait à hurler. Insupportable. La mort dans l'âme, je me résignai à fermer les fenêtres. Depuis que j'ai conscience d'être de ce monde, j'ai toujours dormi les fenêtres grandes ouvertes, même en hiver et Dieu sait que les hivers sont rudes dans l'Est de la France.

Une fois le fenêtres fermées, les choses rentrèrent dans l'ordre. La voix de l'autre ne me parvenait plus que de manière étouffée. Moi aussi j'étouffais. Persuadé que durant ces quelques secondes qui séparaient la fermeture des fenêtres de mon retour au lit, la température de la chambre s'était élevée d'une vingtaine de degrés, je rejetai draps et couvertures, roulant d'un bout du lit à l'autre à la recherche d'un peu de fraîcheur et d'air, hâletant comme un manchot du Cap exposé au soleil des tropiques. Bien décidé à dormir, je me précipitai dans la salle de bain, pris une douche glacée, puis, grelottant et ruisselant, je fis une centaine de pompes. Je me séchai à la hussarde, jetai la serviette éponge dans la baignoire et regagnai mon lit. En attendant le sommeil, je me mis à compter, non pas les moutons, mais les ports où j'avais fait escale depuis mon départ d'Europe, essayant de me remémorer le moindre détail, orientation, nature et tenue du fond, distance séparant le mouillage de la zone de débarquement. Arrivé à Santa- Cruz de Teneriffe, je dormais comme un bienheureux.

L'avion privé de ses moteurs et livré aux caprices des courants aériens semblait épouser les formes du relief tant il volait bas. Il glissait en silence le long des pentes escarpées de montagnes invisibles, puis plongeait dans des vallées insondables. Un rêve récurrent que je fais une nuit sur deux. Je mourrai dans un crash aérien, cela ne fait aucun doute. Parfois, quelques variantes viennent agrémenter cette chronique d'une désastre annoncé. Cette nuit là, une des portes de l'appareil, toujours un Boeing 767, j'ai le souci du détail, même dans mes rêves, la porte, donc, s'ouvrit sur le vide en produisant un gémissement humain, aaaaaaaaaaaoooonnn, où quelque chose d'approchant, laissant passer mon voisin de bar. Ce dernier, en tenue de steward, poussait un chariot sur lequel s'entassait une pile de journaux. Je reconnus « el Mercurio » tandis que l'ivrogne me criait...Cette maudite porte, il faut la fermer sinon on va tous y passer!...Je me réveillai, ruisselant de transpiration. Je tâtonnai quelques instants avant de trouver l'interrupteur de la table de chevet. Évidemment, la porte de l'armoire était ouverte. Toutes les tentatives pour la faire tenir en position fermée pendant plus de cinq minutes se révélèrent vaines. J'ajoutai bien une feuille du "Mercurio", mais la liasse ainsi obtenue s'évéra trop épaisse et la porte refusa de reprendre sa place. En attendant de trouver une solution je m'assis, calant la porte avec mon dos. Je regardai l'heure, deux heures, la nuit s'annonçait longue. Privé de sommeil, je m'endormirais au volant le lendemain, m'encastrant dans un camion citerne rempli d'acide sulfurique, tuant des dizaines de personnes et rendant terres et habitants de la région stériles pendant plusieurs générations, tout ça à cause de ce stupide placard! Mais, je l'ai déjà dit, je suis malin. Ce que mon dos pouvait faire, un objet pouvait également le faire. Restait à le trouver. Je passai en revue le maigre mobilier. La télévision? Trop compliqué, avec tous ces fils. Par contre, la commode me semblait une candidate idéale. D'une détente féline, je me mis debout et à l'ouvrage. Évidemment, je ne la portai pas à bout de bras, elle était trop lourde, mais la poussai sur le plancher aux lattes vernies et c'est là que les choses se compliquèrent. Si la commode se mouvait avec une relative facilité, il n'en demeurait pas moins qu'en glissant sur le plancher elle produisait un bruit qui, dans la nuit, résonnait comme la corne de brume du Queen Mary. Je n'étais pas encore à mi-chemin, que déjà me parvenait, en provenance des chambres voisines, comme une rumeur portée par un mécontentement certain. Pas vraiment des phrases complètes, ni même des jurons, juste une vibration hostile dans l'air. Un esclandre nocturne était bien la dernière chose dont j'avais besoin. Je me précipitai donc sur le lit afin d'éteindre la lampe de chevet, de manière à ne pas être trahi par la lumière au cas où l'un de mes voisins se serait penché à sa fenêtre pour voir qui, à cette heure tardive, était encore réveillé. Personne ne bouge les meubles dans le noir. La commode n'était manifestement pas la solution. Tandis que je réfléchissais dans l'obscurité, la solution m'apparut clairement: le calmar géant du capitaine Nemo, ou, si l'on préfère, la perche à manteaux qui m'avait tant intrigué dans la salle de bain lors de mon arrivée. Je m'y glissai donc et attendis d'avoir soigneusement refermé la porte avant d'allumer la lumière diffusée par une plafonnier aux allures de compotier renversé. La perche était bien là, dans son coin, attendant, enfin, de pouvoir servir à quelque chose de vraiment utile: empêcher la porte du placard de s'ouvrir. Je m'en saisis donc avec l'allégresse que l'on devine et me hâtai vers la sortie. Juste l'affaire de quelques mètres. Dans ma précipitation, je dérapai dans la flaque laissée sur le carrelage par mes ablutions nocturnes. Déséquilibré, je tentai de me rattraper en lançant les bras vers le haut. Je parvins à rester debout, mais au bout de ces bras il y avait mes mains, bien sûr, mais surtout la perche qui, dans sa trajectoire hyperbolique, rencontra le plafonnier. Il y eut un bruit de verre cassé en même temps que l'obscurité se fit. Cette fois, j'entendis clairement des clameurs de protestation provenant du voisinage. Je conservai une immobilité parfaite, non par crainte de mes voisins, mais parce que je me trouvais pieds nus, environné des débris du compotier et de l'ampoule qu'il contenait. Je les avais sentis pleuvoir autour de moi. En vérité, j'étais entièrement nu, j'ai toujours trouvé absurde cette manie de s'habiller pour dormir, cette nudité ajoutait sans doute au ridicule de la situation, mais comme je n'avais pas l'intention de gagner la sortie en rampant sur le ventre, seuls mes pieds se trouvaient immédiatement exposés à la lacération. L'obscurité n'arrangeait rien à l'affaire. Une serviette de bain! Il me fallait une serviette de bain pour la jeter sous mes pieds, m'isolant ainsi du sol en l'utilisant à la manière de patins jusqu'à la porte. On verrait bien ensuite. Façon de parler, parce que je n'y voyais rien. Je me souvins alors que j'avais jeté une serviette dans la baignoire, un peu plus tôt. Utilisant la perche, je tâtonnai autour de moi en m'efforçant de ne pas mouvoir mes pieds d'un pouce. Ah, ça devait être la baignoire. A présent, il s'agissait d'agir avec finesse en utilisant les bras recourbés de la perche comme autant d'hameçons pour aller pêcher la serviette au fond de la baignoire. J'accrochai quelque chose dans la baignoire, un tissu, aucun doute n'était permis. Je soulevai la perche considérablement alourdie du poids de la serviette. Mais quand je voulus la ramener vers moi, je rencontrai une certaine résitance. J'y mis un peu plus de force. Cela ne venait toujours pas. Je tirai alors un coup sec, comme me l'avait appris le vieux Louis, mon fidèle pêcheur, décédé depuis, puisse-t-il reposer en paix, pour ferrer les marlins et les espadons. Han! Au bout de la perche quelque chose cèda, suivi du vacarme caractéristique produit par un objet métallique s'écrasant sur le carrelage. Ce que j'avais pris pour le drap de bain, était, en vérité, le rideau de douche situé le long de la baignoire. En tirant dessus avec force, j'avais délogé la tringle. Quelqu'un hurla, un peu comme un chien hurle à la mort....C'est pas bientôt fini ce micmac....Il dit micmac, j'en suis certain. Peu soucieux de rester dans la salle de bain, transformé en statue de sel, jusqu'à ce que la femme de chambre me découvre, le lendemain, entouré de débris de verre, j'employai le rideau de douche à l'usage que j'avais destiné, dans un premier temps, à la serviette. Cela fonctionna très bien et je pus patiner jusqu'à la porte sans me blesser. Je passai ensuite une bonne heure à essayer de réparer les dégats. En allumant toutes les lumières de la chambre, je pus obtenir un éclairage décent de la salle de bain. Pour le rideau de douche ce fut facile, il me suffit de remettre la tringle en place. Par contre, je ne pouvais rien faire pour le plafonnier, si ce n'est ramasser le plus petit débris de verre afin d'effacer la moindre trace de mon forfait. A cet effet, je partis en reconnaissance dans les couloirs de l'hôtel, après avoir enfilé un pantalon, quand même, réussis à trouver le local où les femmes de ménages rangeaient leurs outils, subtilisai une pelle et un balais, retournai dans ma chambre, balayai le verre cassé, prenant soin de le jeter dans la poubelle du local technique et non dans ma corbeille à papier, puis je remis les outils à leur place. Et voilà.

Une fois la porte de l'armoire câlée par la perche, je passai une fin de nuit tout à fait potable. Au moment de prendre congé du remplaçant d'Hitchcock, après avoir règlé ma note, je lançai de manière innocente...Ah oui, au fait, la lumière ne fonctionne pas dans la salle de bain...


 

Commentaires

Eh bien ! On peut dire que les nuits sont agitées avec toi ! Mieux vaut t'avoir en peinture qu'en vrai... :-D

Écrit par : Cigale | 17 février 2009

Ça m'a fait beaucoup de bien de te lire, j'ai retrouvé le sourire ! Il faut dire que la situation est très cocasse. Tout nu, dans le noir, avec une perche à la main...
Et cette façon désinvolte de faire remarquer au portier que la lumière ne fonctionne pas ! Génial, tu aurais probablement fait un bon comédien.

Écrit par : tinou | 17 février 2009

Même en peinture, pas certain que je sois supportable!
Ah tant mieux si ma stupide histoire t'a remonté le moral, Tinou.

Écrit par : manutara | 17 février 2009

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