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14 février 2009

En attendant le steack-frites

 

 

En vérité, il n'y avait qu'un seul consommateur accoudé au bar et il me sembla qu'il m'observait depuis un moment, déjà. Lui aussi était sérieusement blindé. Soixante années de libations ininterrompues (j'estimai qu'il devait jouxter la septantaine aussi lui concédai-je dix années, les dix premières de sa vie, de relative sobriété) avaient laissé sur son visage buriné et turgescent les marques qui sont en général celles que les grands cataclysmes (tremblements de terre, tsunamis, ouragans) impriment à la surface du globe. Si on avait carotté son foie, on aurait sans doute pu reconstituer la vie du vignoble français ou mondial de ces cent dernières années, et, qui sait, les aléas survenus durant cette même période aux cultures fruitières, houblonnières ou céréalières, tout était possible. Qu'on ne se méprenne pas, il n'était point ivre, il avait depuis longtemps dépassé le stade d'une vulgaire ivresse festive et sociale accompagnée de son lot de propos inconhérents et de vomissements. Il était tout simplement confis dans l'alcool. Cela lui donnait une jolie couleur rouge brique, semblable à celle de certaines pistes de la savane africaine, les rides profondes marquant son front et les commissures des lèvres pouvant très bien être assimilées à de la tôle ondulée. Ses yeux, tels deux feux follets crevant la surface d'un marécage putride, suivaient chacun de mes mouvements. Pendant que je sirotais mon Perrier on the rocks, je l'entendis ricaner...Que d'eau, que d'eau....Il y avait là les restes de quelque splendeur passée. Le polo blanc, le blazer bleu marine marqué aux armes de quelque yacht club au niveau de la pochette, le pantalon gris, les chaussures de bonne facture et, posée devant lui, la bouteille de vin aux rondeurs bourgeoises, juraient avec sa trogne ravinée de curandeiro. Ne voulant pas être en reste, je pointai mon index vers l'écusson de son blazer...Vous ne faites pas la régate?...Incommodé par le bruit de fond produit par les mangeurs de coquillages, mais visiblement ravi de trouver une oreille complaisante, il se rapprocha de moi, entraînant dans son déplacement le verre et la bouteille avec une rapidité et une coordination qui me laissèrent perplexe...Vous disiez.... Je lui reposai ma question, légèrement indisposé par cette proximité vinicole. Il éclata d'un rire sinistre puis secoua la tête...Ah la régate! Non, non, je ne navigue plus. J'ai coulé depuis longtemps déjà. Je suis au fond et je regarde les autres passer à la surface...Il leva les yeux au plafond, sans doute à l'affût de quelque sillage, mais ne rencontra que l'indifférence de quelques casiers de pêche couverts de poussière. C'est une des qualités de l'ivrogne que de ne pas s'encombrer de préambules, comme bonjour, je me présente, mais d'attaquer tout de suite le corps du sujet lorsqu'un inconnu croise sa route, le transformant, instantanément, en confident de longue date. Il s'envoya ensuite une gorgée de vin au fond du gosier, tout en continuant à me fixer avec un intérêt amusé. Ne sachant que dire je dis n'importe quoi...Pourtant, ils ont l'air de bien s'amuser sur leurs voiliers. J'ai l'impression qu'ils ne boivent pas que de l'eau, eux non plus....L'autre, jouant à l'offensé...Ah monsieur, insinuez-vous que je suis un ivrogne?...Un petit temps d'arrêt, juste assez pour me voir bafouiller des excuses embarrassées....Mais vous avez raison. Je suis un ivrogne, un vrai, pas comme ces marins de bassin qui sont tout juste des intermittents de l'ivrognerie, s'arsouillant en fin de semaine avec de la piquette bon marché. Moi, je bois en grand!... Pour me prouver sa grandeur de boisson, il se remplit un verre qu'il vida d'une lampée prenant à peine le temps de déglutir. Et toujours, posé sur moi, ce regard de chamane amazonien revenu de tout en n'étant jamais allé nulle part, il aurait sorti de la poche intérieure de sa veste un tube en bambou pour me souffler quelque poudre magique dans les narines afin que je me transforme en agouti ou en tapir, que je n'en eusse point été étonné. Il hôchait rythmiquement la tête au son de quelque musique imaginaire, ne m'invitant pas à partager ses libations comme le font d'habitude les ivrognes, non, il se contentait de me déshabiller du regard, pour, une fois nu, me dépecer, peser chacun de mes organes, analyser les restes contenus dans mon estomac, évaluer le temps qu'il me restait à vivre, le nombre de mes dents, mon volume crânien, la qualité de mes pensées. Je suis trop bien élevé, hélas, pour demander à un inconnu, mon aîné de surcroît, tu veux ma photo, aussi optai-je pour une question idiote qui aurait, normalement, du détourner son attention, un court instant, de ma personne...Vous êtes de la région ou de passage?...L'autre ricana....Passage? Passage à niveau, oui! Nous sommes tous de passage, mais nous passons à des niveaux différents...Un ivrogne philosophe, c'était bien ma chance. S'il me parlait de Kant ou de Platon en continuant à me regarder avec ce sourire d'outre tombe, je le plantais là, devant son litron de rouge, tant pis pour le repas. Je commençais vraiment à avoir très faim et le fit savoir à mon voisin histoire d'alimenter la conversation à défaut de pouvoir m'alimenter. Il hôcha la tête comme si je venais de soulever un point de réthorique particulièrement passionnant, sujet à controverse...Ah la faim! Tout le monde a faim. Les gens mangent trop, beaucoup trop...Pour souligner la profondeur de sa pensée, il remplit son verre et en flaira longuement le contenu. Désireux de me justifier, de me distinguer de la masse de tous ces dîneurs qui engloutissaient leur troisième ou quatrième repas de la journée...C'est que je n'ai rien mangé depuis hier et j'ai roulé toute la journée...Il reposa son verre, visiblement dégoutté...Ah, on a fait vroom-vroom avec sa petite voiture (il tenait en main un volant imaginaire)! La moyenne, il faut tenir la moyenne. Avec bobonne qui râle et les mioches qui braillent derrière. Le Nord, je suis certain que vous venez du Nord ...Apparemment, le Nord lui rappelait de mauvais souvenirs car il avait cessé de me sourire et vida furieusement son verre d'un mouvement si brusque que j'eus à peine le temps de le voir faire l'aller-retour du comptoir à sa bouche...Non, vous n'y êtes pas, je viens du Sud, du grand Sud....Ah? La sacro-sainte Côte d'Azur? On cherche de l'authentique en venant se frotter aux sauvages du Sud-Ouest. C'est encore pire...Je commençai à m'échauffer...Non, non, je viens du Sud du monde, de Patagonie...Son visage s'illumina brusquement...La Pa-ta-go-nie...Il répéta le mot à plusieurs reprises, l'enrobant de qualificatifs comme admirable, remarquable, sublime, tel un monsieur Jourdain passablement émêché. Il descendit alors de son tabouret, manquant s'effondrer sur une table mitoyenne, et me fit une révérence grotesque...Alors là, mon ami, je vous tire mon chapeau! C'est inattendu! Surtout, venant de la part d'un gars qui ne boit que de l'eau gazeuse! Non, non, n'ajoutez rien, j'ai tout compris. C'est là que ça se passe....Il pointa son index vers mon front. Ben voyons, il me prenait pour un dingue. Je lui rendis donc son salut, sans avoir à me lever puisque j'étais resté debout, ce que voyant, il réitéra son geste, monseigneur, moi de même, serviteur. Je remarquai alors qu'une partie des convives avait cessé de s'alimenter et contemplait notre petit manège en échangeant des sourires entendus, t'as vu ces deux là, qu'est-ce qu'ils tiennent! Ca ne pouvait plus durer. J'enjoignis mon voisin à remonter sur son perchoir, tandis que je tentai d'attirer l'attention d'un serveur, sans succès évidemment, il me semblait d'ailleurs que j'avais du mal à m'exprimer et que ma voix était devenue pâteuse, la faim certainement. Réussissant finalement à harponner un garçon, celui du début, celui qui n'avait pas le temps, je conclus un deal, ça marche, no souci, on vous amène ça tout de suite. Dix minutes plus-tard, je dégustais mon steack-frites debout au bar. J'en profitai pour remplacer la bouteille vide de mon voisin, je le laissai choisir un Mouton quelque chose (je n'y connais rien) qui me coûta plus cher que ma nuit d'hôtel, ce qui ne l'empêcha pas de commenter chacune de mes bouchées, trouvant très distrayant mon dégoût pour les fruits de mer, datant de l'époque où je faillis me faire dévorer vivant par des Bernard-l'ermite sur l'île Coco. Il devait être minuit passée lorsque je quittai le restaurant. Tout en suivant le bord de mer, je songeai que je venais de passer une soirée intéressante à discuter avec un individu étrange dont je ne connaissais pas même le nom.

Commentaires

C'est Tout ? Oh, je suis déçue... Tu n'as rien appris sur lui ? Bon tant pis.

Écrit par : tinou | 14 février 2009

Non, rien. Juste une rencontre, comme ça....

Écrit par : manutara | 14 février 2009

Étrange personnage en effet. Mais es-tu certain qu'il n'y avait que de l'eau dans ton Perrier... :-D

Écrit par : Cigale | 14 février 2009

Oh ça oui. Je fais partie de ce tout petit pour cent de la population française qui n'a jamais bu d'alcool de sa vie. Remarque je n'en tire aucune fierté, c'est simplement que je ne supporte pas le gout de l'alcool. Une goutte dans un plat suffit pour le rendre immangeable. Cela ne m'empêche pas de me faire controler systématiquement quand je conduis en France. J'ignore à quoi c'est du. En général c'est aux péages des autoroutes. La voiture pleine de fêtards revenant d'un match de foot avec un gars tout rouge au volant qui gueule, ON A GAGNE, passe comme une lettre à la poste et c'est moi avec mon air sérieux et tout et tout qu'on arrête. Quand je dis au gendarme qui me fait souffler dans le ballon, vous perdez votre temps, je ne bois jamais, il me répond, en général, mais oui, mais oui, ils disent tous ça!

Écrit par : manutara | 14 février 2009

Justement, tu as l'apparence de celui qui est trop sérieux pour être honnête !... C'est suspect ça.

Écrit par : tinou | 14 février 2009

Non, je dois avoir une trogne d'ivrogne.

Écrit par : manutara | 14 février 2009

LA PHOTO ! LA PHOTO !... Après on pourra confirmer ou non.

Écrit par : tinou | 15 février 2009

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