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05 février 2009

Les lemmings

 

Quand j'eus remis l'armoire à sa place, contre le mur, opération qui demanda un déploiement d'énergie considérable, accompagné de gémissements (les miens et ceux du machin), de craquements, de grincements, de raclements, je pris brutalement conscience que l'hôtel s'était rempli. Des claquements de portes, des bruits de chasses d'eau, des baignoires achevant de se vider dans un ultime râle de siphon engorgé de poils et de cheveux, des voix surgies des entrailles du manoir, mâles et femelles, enfantines même....oublié sur la plage, ça coûte cher, non mais regarde moi cette vue on dirait l'Afrique, tu me l'as déjà dit, sortir en ville, coup de soleil, marques blanches, quand est-ce qu'on mange, c'est nul ici, à la Grande Motte au moins, n'y a que des vieux, de mon temps, il y a trop de suisses, toujours les mêmes serviettes, la ferme, c'est Kevin qui m'a poussé, touche pas à mon portable, on capte mal ici, l'an prochain....A côté, au-dessus, en dessous, ils étaient partout, j'étais cerné. Que tant de personnes, sans doute douées d'un bon sens identique voire, certainement, supérieur au mien, aient pu choisir avec l'unanimité de lemmings, non pas de se suicider collectivement, on n'en n'était pas encore là, mais de venir s'amonceler toutes au même endroit, afin de pouvoir constater que finalement, non, ce n'était plus possible, qu'il fallait que ça cesse, que l'an prochain c'était promis on FERAIT le Machu Pichu ou le désert d'Atacama, on ne savait pas ce que c'était, mais avec des noms pareils ça ne pouvait être que bien, d'ailleurs les Boursinet étaient allés au Club à Saint Pourad dans les Caraibes et étaient revenus en-chan-tés. Malades, mais en-chan-tés.Tu penses, cinq cents euros, tout compris, c'était déjà un miracle qu'ils reviennent. Et ces photos qu'ils ont prises! Le moteur droit du Tupolev de la « Jésus-Maria airways » en flammes, tandis qu'ils amérissaient au large en faisant une hola. Les bungalows du Club, en fait El Club, aux toits arrachés par le dernier cyclone, c'était il y a dix ans, mais sous les tropiques, le temps on sait ce que c'est ou plutôt on ne sait pas, d'ailleurs c'est sympathique de dormir à la belle étoile surtout quand il pleut, c'est sûrement ça qu'ils voulaient dire en parlant d'eau courante, un peu noire l'eau, rapport à la raffinerie qu'on voit sur la photo suivante, enfin on la voit pas vraiment à cause de la fumée, mais on la devine, c'est l'essentiel. La plage avec les cocotiers, enfin les troncs de cocotier, toujours le cyclone. La mer. Ah, la mer si bleue. Chaude. On ne voit personne s'y baigner. Non, à cause du corail. Il est mort. Remplacé par des hérissons couverts de piquants empoisonnés. Des hérissons? Oui c'est comme ça qu'ils disent là-bas, erizos, parce qu'ils ne parlent pas le français, non, si, ben dis-donc faut vous plaindre, à qui, au tour opérateur, impossible, pourquoi, il s'est suicidé. Tu vois la grosse dame sur la photo, là. Oui, elle est toute rouge. Elle faisait partie du groupe. Ah? Elle est morte deux jours plus-tard. Oh, la pauvre! Infarctus? Non, le plancher des latrines a cèdé, elle s'est noyée dans la merde. Et là? C'est la prison, une erreur, ils ont pris Georges pour un agent de la DEA. Georges? Mais c'est ridicule, ton mari ne parle pas un mot d'anglais! Eux non plus. On a eu de la chance, ils nous ont gardé quinze jours. Et là? L'hôpital. Forcément, après la prison....Et tout ça pour cinq cents euros par personne? Oui, mais on a bien profité. Allez, c'est dit, l'an prochain, on fait la Birmanie avec Carnage sans Frontières!

Quelles conneries! J'ai beau essayer d'imaginer le pire de la part de mes contemporains, la réalité dépasse toujours mes espérances. D 'ailleurs je ne vaux pas mieux qu'eux. La preuve, je donnai un grand coup de pied à la porte récalcitrante. Un geste gratuit. Gratuit? Pas tant que ça. Je le payai cher, très cher. L'armoire fut parcourue d'une vibration lugubre, l'indignation sans doute, puis, en se déformant de manière inquiétante, elle libéra la porte qui s'ouvrit dans un grincement furieux de craie dérapant sur un tableau mouillé.

04:07 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

Fichtre ! Ça commence à sentir le macchabée rabougri cette armoire...

Alors...alors... ??

Écrit par : Cigale | 05 février 2009

Non, non, rien de ce genre. Ca reste un blog honnête!

Écrit par : manutara | 05 février 2009

La craie dérape sur un tableau mouillé sans grincer, crois-en ma vieille expérience ! Ceci dit, j'aime bien ta description des touristes.

Écrit par : tinou | 06 février 2009

Tinou, je te crois sur parole!

Écrit par : manutara | 06 février 2009

Les commentaires sont fermés.