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03 février 2009

La chambre 43

Finalement, la chambre 43 se révéla une heureuse surprise. Assez spacieuse et lumineuse, elle donnait sur le front de mer. J'ouvris largement les deux fenêtres et contemplai, un bon moment, la foule multicolore déambulant dans les rues. Vue de haut, elle me sembla déjà beaucoup plus supportable. La mer était couverte d'une multitude de voiliers. L'espèce de chapiteau jaune et blanc élevé au bout d'une jetée d'où s'échappaient des flots de musique interrompus, de loin en loin, par une voix hystérique dont les mots colportés par un haut parleur s'envolaient au vent, dénués de sens, ainsi que les bannières fièrement déployées vantant les mérites de saucisses en boite et de crêmes renversées, ce camp du drap d'or moderne, donc, me fit penser qu'il y avait une régate en cours. On jugeait probablement l'arrivée. Délaissant le domaine maritime, je m'intéressai à mon environnement immédiat. Peu de meubles. On n'avait pas même essayé de faire semblant. Dans un coin, une grande armoire à double porte torsadée, du haut de laquelle deux démons grimaçants, maladroitement sculptés, me dévisageait d'un air lubrique. Lui faisait face une commode anguleuse en contreplaqué, à l'austérité stalinienne. Au milieu de la pièce, le vieux téléviseur vissé sur un trépied avait du diffuser tous les discours du général de Gaule. Le lit était vaste, le matelas bien dur. Excellent. Pas de chaises ou de bureau. Enfin, je n'étais pas venu de si loin pour écrire mes mémoires. Je terminai ma visite par la salle de bains. Rien à signaler, si ce n'est, dans un coin, complètement incongrue en ce lieu dévolu aux ablutions du voyageur fourbu, une perche pour suspendre les vêtements, telle qu' on pouvait en trouver, il y a quelques décénnies, dans les cafés et les petits restaurants populaires. Couronnée de ses quatre bras recourbés, elle me fit penser au calmar géant de « vingt mille lieues sous les mers ».

Douché et changé, je m'apprêtai à m'immerger à nouveau dans la foule estivale, que l'approche de la nuit avait rendue moins dense, quand mes yeux tombèrent sur mon sac de voyage, une pauvre chose difforme en toile noire, usée par le contact rugueux et viril des mains de bagagistes du monde entier. Il était là, au beau milieu de la pièce, reposant à même le plancher aux lattes grinçantes et semblait me dire...Et moi?...Avant de continuer plus avant ce passionnant récit, il convient de dire que si l'on me demandait de me définir par un mot, j'utiliserais celui-ci : célibataire. Je suis avant tout cela, un célibataire. Et un célibataire ça a des manies. Une de ces manies, justement, est que je ne supporte pas la vue d'un sac jeté sans ménagement au milieu d'une pièce. C'est pour moi une vision insupportable. Si on voulait me contraindre à divulguer des secrets, il suffirait de me faire déambuler dans une pièce remplie de sacs posés à même le sol après m'avoir forcé à chausser des charentaises et à enfiler un débardeur, deux autres de mes phobies. Je cherchai donc un endroit où ranger mon sac. L'armoire, bien sûr! Je m'en approchai et fit jouer la clé dans la serrure. Un claquement sec m'apprit que tout fonctionnait normalement. Puis, tirant sur la clé à laquelle je fis faire un quart de tour de manière à la bloquer dans la serrure, je tentai d'ouvrir la porte. Rien. Je tirai plus fort. Toujours rien. Cette chose ridicule était pétrifiée tandis que les deux démons semblaient se foutre de ma gueule. Je sentis une chaleur désagréable me parcourir les jambes, monter dans mon ventre et gagner, petit à petit, la tête. Je ne supporte pas que les choses me résistent. Les gens, peu importe, mais pas les choses. Une chose doit se soumettre à la volonté de l'homme, c'est comme ça! En poussant un rugissement, je m'emparai d'une des torsades fixée sur la porte et hâlai dessus en y mettant toutes mes forces. Il n'est pas exclu que quelques jurons, ma foi assez orduriers, aient franchi mes lèvres. A chacune de mes ruades, je sentais l'armoire bouger, se déplacer même, au point qu'il me fallut modérer mes efforts si je ne voulais pas voir ce monument grotesque me tomber dessus en m'écrasant, mais la porte tenait bon. Quand l'armoire et moi, nous fûmes parvenus au milieu de la pièce, sans que la porte ne m'eût concédé un millimètre d'ouverture, je dus me rendre à l'évidence. J'avais à présent deux objets qui n'étaient pas à leur place: mon sac, bien entendu, et l'armoire.

Commentaires

Tes descriptions des lieux me font penser à Balzac ! En plus, on croirait que tu as quitté la pièce la veille seulement... Franchement, tu m'épates.

Écrit par : tinou | 03 février 2009

C'est que la nuit passée dans cette chambre fut passablement ridicule, alors tu penses si je m'en souviens!

Écrit par : manutara | 03 février 2009

Pas de racisme cher Esteban ! Il n'y a pas que les célibataires qui ont des manies !!
(bon c'est vrai que eux, peut-être plus que d'autres... ;-)

Écrit par : Cigale | 04 février 2009

Disons que le fait de vivre seul ne prédispose pas spécialement aux compromis ni à l'autocritique.

Écrit par : manutara | 04 février 2009

Les commentaires sont fermés.