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12 janvier 2009

Vol de nuit

 

 

Les premières secousses se firent sentir cinq minutes après le décollage. A peine un tressaillement au début comme celui que l'on peut ressentir en passant à vive allure sur un tronçon de route en mauvais état. Le calme ensuite. Juste le bruit de l'air sur la carlingue. Je sentis le Krakoukass se raidir à mes côtés, ou du moins eus-je l'impression que la raideur qui l'habitait depuis que nous étions monté dans cet avion s'était encore accrue, au point d'atteindre une tension des tissus qu'aucun organisme ne pouvait bien longtemps supporter....C'est normal ces vibrations, S***?....Puis plissant son nez...Vous ne trouvez pas que ça sent le brulé?...Adoptant le ton patelin de celui qui sait, je ne me voulus pas même rassurant, tant j'étais persuadé que ce vol, comme tous ceux que j'avais effectués auparavant, allait se dérouler comme un tapis rouge sous les pieds de quelque président africain, c'est à dire sans anicroches. Quarante minutes de vol, il n'y avait pas de quoi tourner un film catastrophe! Pas même une bonne soeur à guitare parmi les passagers...Quelques turbulences, mon colonel, quant à l'odeur, brulé n'est pas exactement le terme qui me vient à l'esprit. Plutôt une odeur potagère...Il tenta de se retourner vers moi, mais une autre secousse le figea à nouveau dans sa position de grand brulé. Quand le calme fut revenu, il articula péniblement...Vous croyez qu'on va nous servir du potage? Je crois que je ne pourrais rien avaler...Ma voisine me devança. Sortant de la poche de sa jupe un oignon de la taille d'une pomme Golden dans lequel une mâchoire de bonne facture avait déjà pratiqué une large échancrure, elle le brandit sous mon nez....Ce que le petit soldat veut dire, c'est que ça pue l'oignon. Désolé, mais ça me calme de croquer dans un oignon quand j'ai mes nerfs et en avion j'ai toujours mes nerfs et puis l'oignon ça me dégage...D'un geste de la main, elle mima le cheminement emprunté par une bouchée d'oignon de dégagement, un peu comme une hôtesse indiquant le cheminement à suivre vers les issues de secours, si ce n'est que le mouvement de ma voisine, ébauché aux abords de la tête, s'attarda un moment aux environs du ventre et se termina dans les soubassements de son siège. Le colonel murmura...Répugnant...mais on sait ce qu'était un murmure de Krakoukass. La dame à l'oignon haussa les épaules et reprit une bouchée de son viatique qu'elle mastiqua avec délice. Une insidieuse nausée commença à me gagner. Je tentai de me plonger dans une revue, mais l'odeur devenait insoutenable. La bougresse semblait se dégager par tous les orifices. L'instant suivant, il me sembla flotter dans mon fauteuil, uniquement retenu par ma ceinture, tandis que l'avion plongeait dans le vide, avant que de me retrouver écrasé sur mon siège pendant que nous remontions pour redescendre tout aussitôt, un peu comme dans un grand huit dont les wagonnets auraient été propulsés à près de mille kilomètres à l'heure. Le colonel émit un hurlement guttural venu du tréfond de son être qui me fit penser à la corne de brume d'un navire en détresse. Ma voisine eut un râle aussi rocailleux que le bruit d'un torrent en crue tandis qu'un renvoi pestilentiel dont il me sembla deviner les contours fluorescents, insinua sa puanteur jusque dans les moindres recoins de notre maigre espace vital. Je serais mort de dégoût si je n'avais été occupé à me défaire de l'étreinte mortelle du Krakoukass qui, aggripé à mon cou, croassait des propos inintelligibles, ses yeux dansant une gigue infernale au gré des mouvements désordonnés du Mercure. L'effet de la manifeste terreur inspirée au colonel et à la mangeuse d'oignon par ces turbulences, certes hors du commun, fut désastreux pour le moral des autres passagers. La reste de décence qui empêchait ces derniers de se lancer dans des manifestations d'hystérie collective, s'effondra comme les murailles de Jéricho au son des trompettes. Des clameurs désespérées s'élevèrent, faisant écho à celles de mes voisins. Une vibration plus forte que les autres fit s'ouvrir une partie des compartiments à bagages qui vomirent leur contenu sur leurs proriétaires. La voix du commandant, difficilement audible dans cette atmosphère de fin du monde, ramena le calme, un court, très court instant...Zone de fortes turbulences. PNC à vos postes, ceintures attachées...Les hôtesses, renonçant à mettre un semblant d'ordre dans ce chaos et à feindre un calme qu'elles étaient, sans doute, loin d'éprouver, s'égaillèrent dans le couloir, progressant par bonds successifs comme des soldats pris sous le feu de l'ennemi, profitant de la moindre accalmie pour gagner quelques mètres en direction de leurs strapontins qu'elles atteignirent, le cheveu en bataille et , pour certaines, passablement « épèclées » comme auraient dit les vaudois. Une série d'éclairs dantesques nimbant la nuit noire d'une lueur bleuâtre, vint accroître cette sensation d'apocalypse, tandis que, par les hublots, nous pouvions voir les ailes se plier vers le bas puis vers le haut, au gré des chaos aériens. Puis les secousses devinrent si violentes et si rapprochées les unes des autres qu'il fut même pénible de penser. La panique connut alors son paroxysme. Cris, pleurs, supplications, prières, jurons particulièrement orduriers s'entrechoquaient à l'intérieur de la carlingue tout en s'amplifiant à chaque rebond du Mercure. Je vis une femme arracher ses bijoux et les jeter dans le couloir. Un homme tendit une liasse de billets à je ne sais quelle divinité païenne avant de les déchirer en petits morceaux pour les faire pleuvoir sur ses voisins. D'autres se contentaient de se vomir dessus avec sur le visage, cette expression d'étonnement outré commune aux morts et aux femmes trompées. Ma voisine pleurait et le Krakoukass dont la main gauche, délaissant mon cou, s'était attachée à mon genou comme une bernacle à son rocher, semblait un pantin désarticulé agité de soubresauts anarchiques. Moi, je ne sais plus trop. Il me souvient juste avoir pensé qu'il serait terrible de mourir environné de cette pestilentielle odeur d'oignon. Puis, brusquement, ce fut le calme. Quelques étoiles se laissèrent entrevoir. Un silence profond se fit à l'intérieur de la carlingue qui ne fut plus troublé jusqu'à notre arrivée à Lyon que par quelques pleurs d'enfants. La dernière chose que je vis en quittant l'avion, ce fut la semeuse de bijoux, à quatre pattes, occupée à récupérer ses possessions entre les sièges.

03:22 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (5)

Commentaires

Quel plaisir de lire ce texte à trois jours de prendre l'avion !

Écrit par : tinou | 12 janvier 2009

N'est-ce pas?

Écrit par : manutara | 12 janvier 2009

coucou!

s'cusez moi mais si Manu est à Papeete ... comme j' connais pas ...ça s'rait possible

d'avoir qqs photos ?

miçi !
Jocelyne

Écrit par : Jocelyne | 14 janvier 2009

Bonjour Jocelyne, en fait j'habite aux Marquises qui sont infiniment plus belles que Tahiti complètement anéantie par ce fléau qui touche également toutes ses consoeurs des DOM-TOM (en fait la Polynésie est un POM), la voiture. Deux cents mille véhicules pour un peu moins de deux cents mille habitants sur Tahiti, juste pour donner un ordre de grandeur. Pour arriver à leur travail à huit heures, les gens sont obligés de quitter leur domicile, distant de quelques kilomètres, à quatre heures du matin, mais comme ils font tous la même chose cela ne sert strictement à rien. Bref, c'est l'enfer. Tandis que les Marquises, bien que touchées, mais dans une moindre mesure, par ce fléau, vu qu'il n'y a quasiment pas de routes et quasiment personne pour les emprunter, les marquises donc exhalent encore, mais plus pour longtemps, un vague résidu de parfum paradisiaque. La hause du prix des produits pétroliers m'a fait espérer, un très court instant, un retour au stade antérieur c'est à dire la marche à pied ou à cheval, mais hélas...
Bon, pour les photos, j'ai un appareil numérique. Je dis bien, j'AI. Ca ne veut pas dire que je m'en sers. Enfin puisque c'est demandé si gentiment, j'essaierai de faire un effort. Parce que la photo et moi...

Écrit par : manutara | 14 janvier 2009

Oui oui ! Des photos ! De ta case aussi... :-)))

Écrit par : Cigale | 17 janvier 2009

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