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31 décembre 2008
Voeux de cirque constance
La blog Manutara (c'est moi) interrompt, le temps d'un post, la passionnante saga de mes années garnison, pour souhaiter à tous ses lecteurs (deux dénombrés à ce jour) une bonne et heureuse année 2009. Enfin, quand je dis bonne et heureuse, c'est une clause de style, parce qu'au fond de moi j'ai le sentiment qu'elle va être particulièrement pourrie cette année. On aurait même du interdire de la fêter. Prendre le deuil et se couvrir la tête de cendres, plutôt que de se gaver de cochonneries pour sautiller ensuite comme des lutins avec un chapeau pointu sur la tête. Enfin, faites pour le mieux.
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29 décembre 2008
Le naufragé
Bousculant les gens sur son passage, accrochant son chariot aux chariots d'autres passagers tout en s'excusant bruyamment, le Krakoukass s'approchait inéxorablement. Quand il ne fut plus qu'à quelques pas, il ouvrit les bras en croassant...mon sauveur... ce qui l'obligea à lâcher son chariot. Ce dernier alla s'encastrer dans les fesses d'une dame d'un certain âge occupée à ramasser le bambi en peluche qu'un enfant de deux ou trois ans, son petit-fils sans doute, avait laissé tomber. La dame piqua du nez en jurant effroyablement tandis que le charmant bambin éclatait de rire. Heureux d'échapper, provisoirement, à ce que je présentais être de nouveaux problèmes d'ordre krakoukassien, je me précipitai pour aider la dame à se relever. Qui a déjà tenté de relever une personne d'un certain âge, acâriatre de surcroît, comprendra mon désarroi.Petite et ronde, elle ne présentait aucune prise visible tout en étant très lourde. Un véritable concentré de matière. Mes mains dérapaient sur sa robe en tissu synthétique et quand j'essayai de la soulever en la saisissant sous les bras, de véritables jambons, elle se mit à hurler...Arrête, tu me fais mal, grand couillon....Dit avec l'accent, cela avait presque l'air affectueux. Finalement, en roulant sur le côté elle put se mettre à quatre pattes puis, en s'aidant du chariot, elle réussit à se remettre debout en poussant des rugissements effroyables à chaque phase de cette délicate opération. Les passagers, faussement indifférents, nous contournaient prudemment, comme ils l'avaient déjà fait pour le Krakoukass, quelques instants auparavant. Ce dernier, d'ailleurs, s'était tenu à l'écart, manifestant sa solidarité en me dispensant des conseils aussi inutiles qu'absurdes...Oui, comme ça. Non! Attention, elle va vous tomber dessus. Prenez-là par les jambes, j'ai déjà vu des chasseurs faire de la sorte avec un gros sanglier...Quand, échevelée et essoufflée, la pauvre dame eut enfin recouvré la position verticale, je compris qu'il était inutile d'attendre du Krakoukass des excuses. Il était replongé dans la lecture du document que j'avais, dans un premier temps, pris pour un programme de cirque. Je m'excusai donc à sa place, tandis que le gamin, qui, entre-temps, avait grimpé sur la cantine du colonel, essayait d'attraper ma fourragère en poussant des couinements aigus. Après avoir largué une dernière bordée d'injures où il était question de déclarer la guerre à un pays, n'importe lequel, pourvu que je me retrouve les tripes à l'air, la dame s'empara du marmot juste comme il allait m'étrangler avec ma fourragère et disparut dans la foule. Ce fut ensuite au tour du Krakoukass de passer à l'attaque...Il va falloir que vous m'aidiez, S***, je ne comprends rien à cette affaire!...Quelle affaire mon colonel?...Exaspéré, il fit un ample mouvement du bras, embrassant la totalité du hall de départ...Tout ce bordel! Comment je fais pour monter dans un avion avec ça?...Il m'agita sous le nez une feuille dactylographiée passablement usagée. Je m'en saisis et pendant que j'en déchiffrais le contenu, il crut bon de préciser...C'est la première fois que je prends un avion civil...Je lus et mes yeux n'en crurent pas leurs oreilles! Il s'agissait d'un itinéraire délivré par une agence de voyage de Draguignan. Eh oui, tout concordait. Numéros de vols, heures de départ. J'allais devoir me coltiner le colonel jusqu'à Mulhouse...Passablement secoué, je réussis toutefois à articuler d'une voix blanche, ou noire, je ne sais plus...Vous habitez en Alsace mon colonel?...Il secoua vigoureusement la tête...Non, je vais rendre visite à mon fils, à Fribourg. Il est militaire là-bas. Vous voulez voir sa photo?...Avant que j'ai pu l'en empêcher, de la poche arrière de son pantalon à carreaux, il produisit un portefeuille énorme, amarré à une chaîne aux dimensions respectables dont l'extrémité semblait se perdre dans les tréfonds du pantalon, capelée, sans doute, à son caleçon réglementaire dont je l'avais entendu vanter les mérites lors d'un repas. Je dus dire, ouh là, car il me fit signe de me baisser et il me murmura à l'oreille, manquant me crever les tympans...Avec les civils, on ne sait jamais...Je jetai un coup d'oeil distrait à la photo, m'attendant à voir un Krakoukass miniature prenant la pose en grand uniforme, mais je ne vis qu'un gamin d'une dizaine d'années, s'activant sur une plage au milieu de ses seaux et pelles en plastique, tandis que le colonel, notablement plus jeune, équipé d'un maillot de bain géant remonté jusqu'à la poitrine, le regardait d'un oeil humide. Un peu décontenancé, je rendis son cliché au colonel en lui servant une platitude dans le genre...Il a du grandir un peu quand même... Ce dernier hésita un instant, puis, tel un naufragé quittant l'illusoire abri de son radeau pour gagner, à la nage, une côte que l'on devine encore lointaine, il se jeta à l'eau...Je suis séparé de ma femme. Je n'ai plus vu mon fils depuis dix ans. Des nouvelles de temps en temps. Noël. Son anniversaire. Et puis il est allé faire son service en Allemagne dernièrement. Deuxième classe. Je ne sais pas ce qu'il a fabriqué là-bas. Il est au trou. Rien de grave, je suppose. Une connerie....Il reprit son souffle, un bref instant, la côte était encore loin puis, il continua...Ce n'est pas lui, qui m'a demandé de venir. C'est sa mère. Lui ne veut pas me voir. Absolument pas. Il n'a même pas voulu me parler au téléphone. Anti-militariste, Che Guevara, poing levé et tout ça. Mais c'est mon fils, vous comprenez?...D'un geste théâtral, il désigna son étrange accoutrement et au cas où je ne l'aurais pas remarqué, il précisa...Je me suis même mis en civil...Je suppose qu'il attendait de ma part une parole d'encouragement, un peu de compassion, mais je ne savais vraiment pas quoi lui répondre. Ce qui est certain, c'est que je n'eus brusquement plus du tout envie de me moquer de cette pauvre chose échouée dans un monde hostile dont les règles lui échappaient complètement. Je me contentai de lui montrer les comptoirs d'enregistrement...Pour revoir votre fils, mon colonel, il faut d'abord monter dans un avion. Allons nous faire enregistrer...Il eut un haut le corps...Comment ça, enregistrer?...Suivez-moi, mon colonel, je vais vous montrer...
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25 décembre 2008
Drôle de cirque
Je ne me souviens plus de l'heure exacte, mais il devait déjà être tard car il faisait nuit. Je me dirigeai vers le bureau d'Air Inter afin d'y retirer mon billet.De Nice je devais d'abord prendre un vol pour Lyon et de là, un avion de moindre capacité pour Bâle-Mulhouse. Évidemment, ma destination se trouvait être la ville mentionnée en second rang, pour laquelle on avait aménagé une modeste enclave dans cet aéroport démesuré sur lequel règnait une pax toute helvetica. Je ne fus pas surpris que cette misérable destination fût à ce point oubliée qu'on ne songeât point à relier directement la chaleur du midi à la froideur de cette ville sans âme. Il fallait aménager, en cours de route, une sorte de pallier de compression, afin que le choc ne fut point trop rude pour les imprudents voyageurs qui s'aventuraient dans cette steppe lugubre, ce glacis stérile planté d'usines aux cheminées fumantes situé aux confins de l'empire.
Mon billet en poche, je me dirigeai vers les comptoirs d'enregistrement. Là, au milieu de la foule insouciante et bronzée, s'agitait un personnage étrange. Revêtu d'une veste rouge bordeaux, il portait des pantalons gris souris à carreaux noirs. Enfoncée jusqu'aux yeux, une étrange casquette verdâtre à rabats dont les oreillettes avaient été attachées ensemble en son sommet, conférait à son propriétaire un faux air de Dingo. Il poussait un chariot à bagages sur lequel se trouvait une cantine de fer aux dimensions respectables. Son propriétaire y avait jeté, la recouvrant partiellement, un manteau pelucheux d'une couleur indéfinissable, oscillant entre le brun sâle et le jaune pas très propre, qui n'aurait pas détonné dans les stocks vestimentaires du secours catholique. Je crus d'abord qu'il s'agissait d'un homme-sandwich, car il semblait racoler les passants en leur distribuant une brochure. Sans doute le programme d'un cirque, pensai-je, au vu de l'extravagant accoutrement du bougre. Pinder, Bouglione ou Knie? J'adorais le cirque, aussi m'approchai-je de lui. Il ne semblait pas avoir beaucoup de succès, le pauvre type. Les chalands hâtaient le pas à son approche, se retournant vers lui à plusieurs reprises une fois l'obstacle franchi, pour bien se convaincre qu'il ne les suivrait pas, à moins que ce ne fût pour se gausser du malheureux. Certains arboraient ce sourire mauvais, réservé, en général, aux déchéances spectaculaires. Après tout, ce n'était peut-être qu'un clochard faisant la manche. Et puis j'entendis sa voix. Aucun doute possible. C'était lui. Encore et toujours lui. Le colonel Krakoukass. Lui aussi m'avait-vu. Faisant faire un cent quatre vingt à son chariot, il fendit la presse pour venir à ma rencontre avec, sur son visage, l'expression soulagée du naufragé qui vient d'apercevoir, au loin, la silhouette d'un bâteau de sauvetage. Comment aurait-il pu ne pas me voir, d'ailleurs? A la demande de mon père, j'étais en grand uniforme et aussi visible au milieu de tous ces civils que le phare des baleines sur l'île de Ré. L'antimilitarisme était à son comble, à l'époque. Certains bars et restaurants de la région étaient expressément « interdits aux animaux et aux militaires ». Illégal sans doute, mais le pouvoir de l'époque prêtait une oreille complaisante à cette gauche, pas encore caviar, mais déjà plus tout à fait cassoulet. D'ailleurs, le président, pour faire oublier sa particule, ne s'invitait-il pas « à la fortune du pot » (mouarf!) pour dîner chez les gens du petit peuple, quand il ne faisait pas valser ribauds et ribaudes au son de l'accordéon dans quelque guinguette préalablement réquisitionnée? Dans une gare, il eût été moins risqué de m'aventurer entièrement nu qu'en uniforme d'officier. Mais dans un aéroport, je ne pensais pas courir un bien grand risque. Jusqu'ici, on ne m'avait pas encore jeté à terre pour me rouer de coups.
Un an plus tôt, a l'issue des trois jours, passés à Macon, j'avais obtenu la note maximale aux tests de sélection, peu éxigeants, il est vrai. Quand j'eus signé le document où j'acceptais de faire six mois de service supplémentaires, en échange d'une formation dans une école d'officiers, nous dûmes être évacués de la salle, moi et quelques autres, sous la protection de la troupe rodée, selon toute évidence, à cet exercice, tandis que pleuvaient sur nous, horions, lazzis et quolibets de la part de ceux qui , quelques instants auparavant, nous traitaient encore en camarades. Le plus acharné était un gros blond au faciès rougeaud de garçon boucher qui tenta de m'envoyer son poing dans la figure, mais ne parvint qu'à toucher un malheureux soldat qui fit rempart de son corps pour me protéger. Nous fûmes libérés quelques heures avant nos charmants compagnons, afin d'éviter, nous dit un adjudant martiniquais, « qu'on vous retrouve le crâne rasé, errant à poil dans les rues de la ville, avec ,collabo, tracé au feutre indélébile sur vos petits culs blancs ».
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23 décembre 2008
Quand le téléphone frappe
Septembre 1977. Notre mission à Canjuers s'achevait. Pour mon ultime week-end dans le midi, j'avais espéré mettre à profit la transhumance touristique vers les centres urbains pour parfaire mes connaissances du littoral varois, mais un coup de téléphone en décida autrement. Deux ou trois jours auparavant, alors qu'en fin de journée je passais devant le conteneur-bureau du capitaine Arbre Généalogique, une voix me hêla depuis l'intérieur. J'entrai et saluai. Le capitaine avait l'air contrarié. Non, pas contrarié. Embarrassé...Fermez la porte et asseyez-vous...Il feignit remettre de l'ordre sur son bureau rangé au carré...Dites-moi, S***; vous vous entendez bien avec vos parents?...J'avoue que je préférais le capitaine quand il inventait des histoires absurdes à mon sujet...Oui, mon capitaine, pas de problèmes de ce côté, pourquoi?...Le capitaine secoua la tête d'un air désolé, ce qui dut provoquer une friction douloureuse entre deux vertèbres au niveau de la nuque car une expression d'intense souffrance se peignit brièvement sur son visage...C'est étrange, parce que je viens d'avoir au téléphone le général Machin Chose et ce n'était pas pour parler de la pluie et du beau temps qu'il m'appelait, mais bel et bien pour évoquer votre cas, monsieur l'aspirant. En passant vous auriez pu me dire, entre quatre yeux, que le général était un ami de votre famille...Je sentis les cheveux (enfin ce qu'il en restait) se dresser sur ma tête....Un ami? C'est beaucoup dire. Il vient parfois à la maison, c'est à peine si je l'ai remarqué, mais je ne vois toujours pas...Le capitaine émit un sifflement désagréable...A peine remarqué? Voyez-vous ça! Moi, je ne l'ai vu qu'en photo, alors, s'il était venu dîner à la maison je m'en serais rendu compte. Mais n'essayez pas de noyer le poisson. Quand avez-vous vu vos parents pour la dernière fois?...Il me fit penser à l'inspecteur Colombo.Je fis mine de réfléchir, mais je ne connaissais que trop bien la réponse. J'essayai toutefois de gagner du temps...Il y a quelques mois, mon capitaine... Il frappa du poing sur la table, regrettant instantanément ce déploiement inhabituel d'énergie tout en étouffant un gémissement douloureux...Je vais vous le dire, moi...Il brandit devant moi mon dossier militaire...Le jour de votre incorporation, le premier décembre 1976! Presque un an! En passant, vous avez cumulé dix mille kilomètres gratuits inutilisés sur le réseau SNCF. Vous êtes un cas. En général je suis obligé de me battre pour freiner les hommes dans leurs demandes de permissions et vous, vous n'avez même pas encore écorné votre capital de seize jours de PLD (permission de longue durée). Vous auriez pu écrire ou téléphoner. Mais non! Silence radio. Même le général a eu du mal à retrouver votre trace. Je n'ai jamais vu une chose pareille, c'est une honte! Votre père vous croit encore deuxième classe à Offenburg et votre mère vous imagine croupissant dans une geôle soviétique au fin fond de la Sibérie. Pourquoi la Sibérie, d'ailleurs?...Je hasardai...Mon père a toujours eu tendance à me sous-estimer et ma mère à dramatiser...Puis, m'efforçant d'infléchir le cours des pensées du capitaine qui, inéluctablement, le mènerait à ne plus voir en moi qu'un fils indigne, j'ajoutai ...Mais il s'agissait d'un accord passé entre mes parents et moi. Je voulais vivre quelque temps en immersion totale dans un autre milieu. Sans contacts avec l'extérieur. Juste pour voir. Enfin le truc classique du fils à papa qui en a un peu assez de n'être que cela. Je savais que si quelque chose de grave se produisait, mes parents trouveraient toujours le moyen de me contacter. Apparemment ce n'est pas le cas. Vous me l'auriez dit. Sinon, je n'ai pas vu le temps passer. Voilà tout....Le capitaine leva les yeux au ciel...Oui, bon, je veux bien. Vous êtes majeur, c'est votre problème, mais cela devient le mien quand un général me recommande d'y mettre bon ordre et croyez-moi si vous le pouvez, il a d'autres soucis que de s'occuper de vos états d'âme...Il me désigna le téléphone en bakélite noir trônant au milieu de son bureau...Vous allez composer le numéro de vos parents et vous allez leur PARLER comme une personne normale. Vous voyez ce que je veux dire: bonjour, comment ça va? Moi ça va bien. Ou mal. Enfin ce qui vous passera par la tête. MAINTENANT. C'est un ordre...
Il en avait des bonnes le capitaine! Comme si nous étions des gens normaux, dans cette famille.
Pour m'encourager à passer à l'action, le capitaine s'extirpa de son fauteuil...Je vous laisse seul. Je vous retrouve au mess...
J'ai toujours eu les téléphones en horreur et ce jour là un peu plus que les autres. L'expression, donner un coup de téléphone ne résume que trop bien ce viol vocal perpétré au sein de l'intimité du foyer par une tierce personne absente, viol, dont les prémices sont une sonnerie aux accents wagnériens à moins qu'il ne s'agisse, dans la version réactualisée qu'est le téléphone portable, de vibrations aussi impatientes qu'inopportunes, émises dans l'obscurité d'une poche pour les hommes ou dans le désordre d'un sac à main pour les dames.
Ce fut mon père qui décrocha...Allo père, c'est Esteban...Je crus prudent d'ajouter...Votre fils... La conversation se déroula normalement pendant quelques minutes... Aspirant? Mais c'est très bien! Les chars? Parfait! Le midi? Quelle chance! Du beau temps j'espère? Ici, il tombe des cordes.Tout le monde se porte à merveille. Oui, j'ai du rompre l'Omerta. Ta mère, tu me comprends...
A cet instant il y eut un bruit de lutte. La voix de ma mère....Passez-moi ce téléphone, Jean-Charles!...Ne faites pas l'enfant, Anne-Sophie! Il est dans les chars! Il n'a rien à craindre sur la Riviera. ...
Ma mère réussit à prendre le contrôle de la situation. Tout se compliqua brusquement
....Mon pauvre chéri! Ils t'ont battu, j'en suis certaine! Une mère sent ces choses! Toi si délicat, si sensible, qui n'arrivais pas à dormir quand il y avait ne serait-ce qu'un pli dans les draps. Et j'ai lu "l'archipel du Goulasch" de Soyouzmachin (Ma mère avait des problèmes avec les noms. Dix ans plus tôt, elle avait déjà tenté d'expédier au général de Gaulle cette fois, tant qu'à faire, une supplique concernant un des mes frêres ainés, soldat lui aussi, en adressant sa missive à Colombier-les-deux- Eglises. Mon père avait pu intercepter la lettre à temps ). Ces russes! Quelle horreur! Comment ça, pas en guerre? J'espère bien! Il ne manquerait plus que ça. Mais on ne sait jamais.Et la nourriture? Immonde, n'est-ce pas? Quoi, excellente? Tu ne veux pas que je m'inquiète! Je suis certaine qu'ils vous laissent mourir de faim. Et ton hernie? Des muscles d'acier? Que me racontes-tu là! Oh, mon petit, mais tu n'as jamais eu de muscles! Enfant, tu te faisais rosser par le fils du jardinier qui avait cinq ans de moins que toi! Oh moi, je ne vais pas bien du tout, tu me fais trop souffrir avec cette idée absurde de vouloir être soldat. Bien sûr, tout le monde doit faire son service, mais pas toi. Quand je pense, avec les relations de ton père! Enfin, je n'en ai plus pour longtemps ici bas. Je le sens. Vous me brisez tous le coeur. Toi, ton père, tes frêres, et ta soeur. Mon Dieu, ta pauvre soeur. Elle s'est mise avec un serrurier ou un menuisier, enfin quelque chose de ce genre. Il a des mains énormes! C'est épouvantable! Si je pouvais au moins te voir une dernière fois...
A ce stade mon père reprit le téléphone....Ta mère se porte comme un charme, rassure-toi, (elle devait attendre trente ans avant de mettre à éxécution sa menace de quitter ce monde), mais une visite nous ferait vraiment très plaisir...
C'est ainsi que je me retrouvai, le vendredi soir, à l'aéroport de Nice pour prendre un vol à destination de l'est du pays, que, naïvement, j'avais cru de pure routine.
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19 décembre 2008
Drôle de mayonnaise
Le capitaine n'était sans doute pas un homme de terrain, par contre, il s'avéra fin psychologue. Je pus le vérifier dès le lendemain. Si le colonel ne se montra pas tout à fait chaleureux à mon égard, il arbora un sourire magnanime quand je le saluai au mess, pour le petit déjeuner. Devant les autres officiers, il s'exclama...Ah, voilà notre insolent, amateur de rousses...Dix minutes plus-tard, la longue table commune ne bruissait plus que d'histoires de rousses, rencontrées au hasard des affectations. Au moins, j'avais la paix. Mais le répit ne fut que de courte durée. Après avoir trempé une demi baguette de pain recouverte de beurre et de confiture dans son bol de café au lait, le colonel, la bouche à moitié pleine, me demanda, d'un air complice...Et peut-on connaître le nom de cette merveille?...Je me sentis dans la peau d'un étudiant durant un examen, auquel on pose la mauvaise question, celle que justement, il ne lui serait jamais venu à l'esprit qu'on pût lui poser. Je répondis la première chose qui me passa par le tête, sans doute sous l'influence du contenu brunâtre et pâteux qui encombrait la bouche largement ouverte du colonel...Caramela, mon colonel...Devant son expression ahurie je me hâtai d'ajouter...Elle est étrangère. Vénézuélienne. De la cordillère. Elles sont toutes rousses par là-bas. Une histoire de gênes...Il eut l'air rassuré...Ah bon, elle est italienne alors?...Comme cela avait l'air de lui faire plaisir, je ne relevai pas le quiproquo...Oui, enfin ses parents. Ils se sont enfuis d'Italie pendant la seconde guerre mondiale...Le nom d'aucun patriote italien anti-mussolinien ne me venant à l'esprit (il y en a sûrement), j'ajoutai innocemment... Ils étaient gaullistes...Le colonel arrêta un court instant de mastiquer son indigeste mixture...Comment, des gaullistes, en Italie?...Le capitaine Arbre Généalogique qui avait, à contre coeur certainement, abandonné son bureau pour se joindre à nous, vint à ma rescousse en me fusillant du regard...Oui, il y en avait quelques-uns, pas beaucoup certes, mais quelques-uns tout de même. Un peu comme il y eut des garibaldiens, un moment, en France....Un morceau de la tartine du colonel, immobilisée entre le bol et sa bouche, s'effondra dans le café en produisant des cercles concentriques de graisse...Des gars comment?...Prétextant la préparation de mes chars, je pris congé, en laissant le capitaine se dépétrer avec mes gaullistes italiens et ses garibaldiens français.
Toute la journée fut du même tonneau. Oubliés les démêlés de la veille avec le Krakoukass et ma courte victoire, on ne voyait plus désormais en moi que l'aspirant qui s'envoyait en l'air avec une pute rousse et qui, pour avoir défié le colonel, allait, durant deux semaines, devoir se contenter de moyens plus rustiques pour satisfaire les appétits insatiables d'une sexualité débordante. Dieu sait quelles cochonneries le capitaine avait encore inventées sur mon compte, qu'il n'avait point osé me dire, pour apaiser le courroux et la soif de vengeance du colonel.
Puis les choses reprirent leur cours normal à cette notable différence près, qu'il me semblait avoir été accepté dans cette communauté moins pour mes qualités réelles que pour mes faiblesses imaginaires. Les français détestent les premiers de classe et ont un faible pour les cancres, ils se méfient de la police et prennent facilement la défense du truand. Sauf quand c'est leur progéniture qui collectionne les zéros et leur lecteur de CD qu'ils se font tirer dans leur voiture. Alors là, aucun châtiment ne semble plus être à la hauteur du crime perpétré.
Mon destin croisa encore celui du colonel Krakoukass en une occasion au moins et cette fois en dehors de tout contexte professionnel.
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17 décembre 2008
Le capitaine et la pute rousse
Évidemment, les choses n'en restèrent pas là. Je fus, le soir même, convoqué par le capitaine Arbre Généalogique dans son bureau. Son bureau, sur un terrain de manoeuvres? Oui, où qu'il se trouvât, le capitaine réussissait à dénicher un bureau, un vrai, avec quatre cloisons, un meuble du même nom, un fauteuil pour lui, des chaises pour les autres, un téléphone, une armoire, enfin un bureau. A Canjuers, c'était un conteneur vide sommairement aménagé. Je n'ai d'ailleurs jamais vu le capitaine sur le terrain et encore moins dans un char. A trente ans et des poussières, il était entièrement cassé, par quoi, je n'en sais rien, les chars peut-être, ses interminables périodes passées en position assise dans ses bureaux successifs, sûrement. Le seul fait de se lever de son fauteuil lui arrachait un rictus douloureux. Un jour, à Stetten, il fallut l'évacuer d'urgence de son bureau vers l'hôpital militaire le plus proche, enchassé dans son fauteuil dont il était impossible de tenter de l'extraire sans déclencher chez lui des hurlements épouvantables.
Ce soir là, il semblait être en forme. Il fumait un Partagas, une carte du camp étalée sur son bureau....Hé, hé, vingt kilomètres à pied, ça ne vous aurait pas fait de mal et surtout ça m'aurait évité d'avoir le Krakoukass (il avait adopté le surnom avec enthousiasme) sur le dos. Mon pauvre dos...Il fit une grimace douloureuse. Son manque de soutien me peina...Ah bon, si j'avais laissé hommes et matériel et était rentré à pied comme un misérable, vous n'auriez rien dit?...Le capitaine se massa l'épaule droite de la main gauche (ou l'inverse, je ne sais plus) en gémissant...Bien sur que si, je vous aurais renvoyé en Allemagne sur le champ, sans compter que vous auriez perdu la face auprès de vos hommes.Vous ne m'auriez plus été d'aucune utilité...Je haussai les épaules...Eh bien alors?...Il ouvrit un tiroir de son bureau et en sorti un bouteille de Cognac dont il versa une rasade dans un verre à dent d'une propreté douteuse...Maintenant, c'est le Krakoukass qui a perdu la face. Que vous ayez été dans votre bon droit ne change rien à l'affaire. Une face de colonel a quand même plus de surface qu'une face d'aspirant. Il sort d'ici et voulait votre peau, c'est aussi simple que cela. Après tout, vous aviez commis une faute. Si vous aviez été un professeur, surveillant une épreuve du baccalauréat et que vous aviez soufflé la bonne réponse à l'un des candidats, vous auriez été mis à pied sur le champ! L'erreur du colonel a été de proposer une sanction non règlementaire...Un silence pesant s'installa entre les cloisons métalliques du conteneur. Finalement, un sourire malicieux vint détendre les fines lèvres aristocratiques du capitaine...Mais j'ai fini par trouver un terrain d'entente avec le Krakoukass. Officiellement, vous êtes un obsédé sexuel...Je sursautai, comme touché par une décharge électrique...Mon capitaine!!!!....Laissez-moi finir! Un obsédé qui, sous ses airs de premier de classe, entretient une liaison sulfureuse avec une prostituée de Toulon. Une rousse. Avec une poitrine énorme (le capitaine appuya ses dires d'un mouvement explicite des mains)....Mais c'est faux et je ne vois pas le rapport avec le colonel, mon capitaine!..Le capitaine émit un sifflement éxaspéré...Mais c'est qu'il me les gonfle, le petit aspirant! Écoutez, vous dis-je. La vision de cette créature démoniaque peuple vos jours et vos nuits. Vous ne vivez plus que pour ces samedis et ces dimanches où vous allez la rejoindre dans un hôtel borgne des bas fonds de Toulon pour vous livrer à une débauche des sens inimaginable, vos deux corps nus, luisants de transpiration, se cherchant fébrilement dans l'obscurité de la chambre sordide aux murs lépreux...Je ne sais pas où le capitaine, marié à une femme austère, légèrement moustachue, répondant au nom de Blanche, allait chercher pareilles bilevesées, mais je décidai d'entrer dans son jeu...Comment pouvez-vous être au courant de ma vie intime, mon capitaine? Un tel luxe de détails! Peut-être teniez-vous la chandelle?...Le capitaine saisit la balle au bond...Mais non, rappelez-vous de cette soirée un peu trop arrosée au mess, oui, en plus vous avez un problème avec l'alcool, si jeune déjà, enfin, je vous avais raccompagné à l'hôtel des cadres et en chemin vous avais demandé ce que vous faisiez de vos permissions. Dans la nuit étoilée, votre réserve avait cèdé tel un barrage fissuré et vos confidences avaient roulé en un flot ininterrompu ne m'épargnant aucun détail de votre liaison torride....Parvenu à ce stade de la conversation j'essayai de faire le point...Tout cela est très bien mon capitaine, mais outre le fait que je suis pratiquement puceau, que je ne bois pas une goutte d'alcool et que j'ai passé ma dernière permission à visiter le musée océanographique de Monaco en compagnie de l'aspirant de M*** qui a le sex-appeal d'une holothurie, je ne vois pas très bien en quoi ma soit-disant vie sexuelle débordante pourrait arranger mes affaires avec le colonel....Le capitaine frappa le dessus de son bureau du plat de la main, une des premières fois que je le vis fournir un effort physique concéquent...Justement, je vous ai humanisé. Votre côté lisse, monsieur je sais tout, votre arrogance de nanti, tout cela l'exaspère et moi aussi, je peux bien vous l'avouer. En faisant de vous un baiseur alcoolique de putes rousses, je vous ai rendu sympathique aux yeux du Krakoukass....Je manquai étouffer d'indignation...Comment, mon capitaine, vous avez raconté ces conneries au colonel????? Oh putain, j'aurais mieux fait de rentrer au camp en rampant!....Le capitaine envoya en l'air un épais nuage de fumée cubaine...Ce que vous pouvez être coincé. En vous présentant sous les traits d'un séducteur débauché, je lui ai donné des verges pour vous battre sans pour autant vous arracher la peau du dos. Vous donnez libre court à vos instincts lubriques le week-end? Qu'à cela ne tienne! Supprimons ces week-ends de perdition. En arrivant ici, le Krakoukass voulait vous voir renvoyé en Allemagne, avec à la clé une affectation peu glorieuse dans un bureau. Grâce à mon subterfuge, j'ai réussi à ramener la sanction à deux semaines sans permission. De toute façon vous vous en fichez, vous ne rentrez jamais chez vous en Alsace...J'adoptai une expression catastrophée....Quoi, deux semaines sans rousse?...Le capitaine me lança un regard interrogateur...Hein, quelle rousse?...Non, rien, je me mettais juste dans la peau du personnage. Sinon, la sanction me semble équitable si elle ne me touche pas et rend la paix de l'esprit au colonel...Alors que j'étais sur le point de quitter son bureau, le capitaine me lança...Au fait, S***; vous étiez sérieux en prétendant être encore puceau? Va falloir qu'on arrange ça!...Je quittai les lieux en claquant la porte, poursuivi par le rire haut perché d'Arbre Généalogique.
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14 décembre 2008
Tout ça pour ça
...Dites donc l'aspirant, vous ne voulez pas le sucer en plus, votre protégé?...Le colonel semblait hors de lui. Je m'efforçai de me dépétrer de la masse gluante de mon « protégé ». En effet, je me trouvai dans une position plutôt délicate: à quatre pattes, la figure à la hauteur de l'entre-jambe du misérable. Je ne craignais qu'une chose, que le colonel ne m'envoyât un coup de pied au cul. J'aurais, dans ce cas, été obligé de le tuer ce qui m'aurait valu bien des désagréments, je le crains. Dans ma précipitation, je dérapai sur la larve transpirante, retombai sur elle, pour finalement réussir à me relever en lui écrasant au passage les roubignolles sous une de mes rangers. L'idiot poussa un hululement sinistre. Ayant retrouvé un semblant de dignité, j'époussetai mon treillis du revers de la main, tout en bafouillant...Désolé...Je lançai un rapide coup d'oeil à la bande patronymique de son treillis... Pignolet (nom fictif), pas fait exprès...Pignolet me jeta un regard chargé de haine tout en essayant de se mettre debout...Si, vous l'avez fait exprès, mon lieutenant, je ne vous ai jamais demandé de m'aider....Puis il se tourna vers le colonel...J'ai rien compris à son cinéma, en plus, mon colonel... Le colonel nous fusillait alternativement du regard en soufflant comme un phoque. Inutile de dire que ça tirait dans tous les sens!..Dites-donc, élève Pignolet, vous pourriez avoir la reconnaissance du ventre, cet imbécile d'aspirant cherchait à vous aider...
Ce fut ce moment que choisit mon adjoint, le chef Romain auquel une étrange amitié me liait, (étrange parce que d'habitude un sous-officier d'active ne peut envisager d'apprécier un aspirant), pour venir à ma rescousse, parce que, moi, j'étais KO debout, j'entendais même des cloches tinter au loin...Mon colonel, on ne parle pas comme ça à un officier, pas devant les hommes en tous cas...Le Krakoukass pivota sur lui, d'un mouvement giratoire si brutal, qu'il me fit espérer un bris osseux irrémédiable ou, tout du moins, une déchirure ligamentaire douloureuse...Quand j'aurai besoin qu'un sous-officier vienne me rappeler à l'ordre, je vous ferai signe, Romain...Je me tournai vers mon adjoint et d'une voix blanche...Laissez tomber Romain, c'est de ma faute...Le Krakoukass poussa un rugissement de triomphe...Ah, quand même! Oui parfaitement de votre faute! Il ne vous est jamais venu à l'esprit dans votre petite tête d'intellectuel (il pointa un doigt en direction de mon front) que vous n'êtes pas dans une de vos grandes écoles merdiques, mais qu'ici les armes tirent des balles réelles et qu'un gars qui ne connaît pas les procédures de tir au bout de plusieurs mois d'instruction, n'a rien, strictement rien, à faire dans nos rangs...Je dus reconnaître que c'était frappé au coin du bon sens...Oui,mon colonel, vous avez raison...Tout, pourvu qu'on en finisse avec cette histoire ridicule. Qui s'est déjà fait sévèrement admonester à l'âge adulte devant une foule hostile, me comprendra, parce qu'à ce stade, nous étions au centre d'une arène formée par une centaine d'élèves et de cadres et les appuis, en dehors du chef Romain, ou les signes de sympathie à mon égard, un regard, un petit signe de la main, brillaient par leur absence. Enfin, le chant du coq et tout le bazar, on connaît tous cela. Malgré ses longs doigts, le doigté n'était pas le fort du colonel. Si l'on ajoute à cela que sa voix devait porter à une dizaine de kilomètres...
Mais le colonel n'en avait pas encore fini avec moi. Il y a des gens comme ça, qui ne savent pas mettre fin à une engueulade. Qui semblent la déguster à petites gorgées, l'oublier quelques instants pour mieux la savourer ensuite. J'espérais que le Krakoukass allait décréter l'incident clos.Après tout, il n'y avait pas mort d'homme, j'avais fait une bêtise, j'avais été humilié publiquement, on remettait les compteurs à zéro et on continuait ce stupide test, que je puisse rentrer la tête haute pour, enfin seul, m'effondrer en sanglots rageurs sur mon lit. Mais non. Il a fallu qu'il en rajoute.
Alors que les pharisiens (gosse, j'ai toujours cru que c'était les parisiens) commençaient à se disperser, le colonel sembla avoir une inspiration subite...De toute façon, l'aspirant, je ne veux plus vous voir pour le restant de la journée. Vous allez rentrer au camp à pied. Allez, exécution, il y a vingt kilomètres, ne perdez pas de temps....La plèbe refit cercle autour de nous. L'odeur du sang. Je sentis que je reprenais pied....Avec tout le respect qui vous est du mon colonel, si je pars et vous avez parfaitement le droit de vouloir mon départ, ce sera avec mes trois chars et leur équipage...Je jetai un rapide coup d'oeil au chef Romain. Son pouce droit levé dans son poing fermé à hauteur du ceinturon, me confirma que j'étais sur la bonne voie. Le Krakoukass pris un faux air de Pompadour effarouchée...Oh oh, l'aspirant se rebelle! Il veut repartir avec SES chars et SES hommes, comme ça le vilain colonel sera bien puni... Puis changeant de registre de voix, dans la plus pure tradition krakoukassienne, il mit son visage contre le mien et se mit à hurler....Mais vous vous croyez où, espèce de petit connard? Dans une soirée mondaine? Dans une de vos usines capitalistes? Vous voyez ces gallons? (il pointa l'index droit sur son ventre) Il y en a cinq! Et là (il pointa le mien) je n'en vois qu'un! A moins que ma vue ne m'abuse...Il se retourna vers ses élèves, les prenant à témoin, ses yeux battant la chamade.Des bribes de phrases fusèrent...Non, non, vous avez raison, mon colonel...L'aspirant doit obéir...Cinq c'est plus qu'un...D'autres entièrement hors de propos...L'aspirant à poil...Pensant me décocher l'estocade finale, il conclut, l'air subitement très las...Allez, mon petit, vous vous faites du mal. Je doute que vous vous sentiez en état de tâter de la forteresse. Mettez vous en route. MAINTENANT!!!!...Le coeur au bord des lèvres, j'essayai de parler sans que ma voix ne trahisse les tremblements qui me secouaient...Sauf votre respect, mon colonel, hiérarchiquement, je dépends du capitaine Arbre Généalogique et du colonel commandant le troisième RD à Stetten. C'est lui qui m'a donné ce commandement, c'est lui seul qui peut me le retirer. Si je rentrais au camp sans mes hommes et mes chars, c'est pour le coup qu'on me collerait en forteresse!...Puis me souvenant de cet exemple, cent fois ressassé, de l'armurier de deuxième classe refusant l'accès de son armurerie à un officier supérieur non habilité, je donnai le coup de grâce...La fonction prime le grade, mon colonel, vous le savez mieux que moi...Krakoukass devint livide. Un bref instant je crus qu'il allait me frapper au visage, mais son mouvement se transforma en une tape amicale sur la joue....Eh bien, jeunes gens, on dirait que notre ami l'aspirant en a finalement dans la culotte. Il y a un an encore, il ignorait ce qu'était un char et là, non seulement il est responsable de trois de ces admirables machines, mais en plus, il se paie le luxe de nous donner une brillante leçon de règlement. Notez tous cela dans vos cahiers: la fonction prime le grade. Et maintenant retour au test...Il désigna Pignolet, visiblement déçu de l'issue de cette joute verbale...Grâce à votre camarade, vous avez déjà la réponse à la première question. Je veux donc un sans faute...
Tout ça pour ça! Le Krakoukass s'éloigna de notre groupe d'un pas rapide tout en maugréant, comme Napoléon dut, sans doute, le faire après s'être convaincu de la magnitude de sa défaite à Waterloo et moi, je me demandai si je ne venais pas de remporter une victoire à la Pyrrhus.
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13 décembre 2008
L'interrogation écrite
Pendant le premier mois, hormis ses apparitions au moment où justement nous espérions ne plus le voir, je n'eus pas à me plaindre du colonel, ni lui de moi. Il me semblait bien qu'il me méprisait un peu, mais comme je n'étais qu'un pion dans le dispositif de cette formation qui en comptait une bonne vingtaine et que ces autres pions, des officiers ou sous-officiers d'active cette fois, ne semblaient pas trouver grâce plus grande à ses yeux, je n'y prêtais pas grande attention. Ça devait être son strabisme, cette manière de nous voir sans nous regarder, qui nous mettait mal à l'aise. Sa voix aussi. Le lundi, surtout, quand nous venions de passer deux jours dans le monde des gens normaux et qu'il fallait, dès le petit déjeuner, au messe, supporter ce coassement...L'aspirant, allez donc me chercher du pain et de la confiture, je n'ai jamais très bien compris comment fonctionnaient ces self-service...J'acceptais volontiers, étant l'officier le plus jeune et le moins gradé, de me charger de cette délicate démarche (à l'époque nous autres les jeunes avions conscience de faire partie d'une chaîne humaine, où nous occuperions, le temps venu, la place qui nous revenait, sans essayer de la filer par le bout, bouleversant au passage les hiérarchies et les générations pour n'aboutir finalement qu'à un sac de noeuds inextricable). C'était juste d'entendre cette voix, de bon matin, à jeun, qui me donnait le mal de terre.
Et puis il y eut cette histoire ridicule. Au mois d'août, en un point reculé du camp, juste après la pose de midi, le colonel Krakoukass décida de faire subir une « interrogation écrite » surprise à ses élèves. Bon, pourquoi pas... Ce n'était pas vraiment mon problème, puisque nous ne nous occupions que de la logistique, pas de l'instruction proprement dite. Mais cela allait le devenir. Le colonel distribua donc les questionnaires QCM (un choix à faire entre plusieurs propositions) aux futurs sous-officiers. Chacun essaya de s'installer le moins inconfortablement possible pour remplir son document: à l'ombre d'un char, d'un des rares arbres ou d'un rocher. Comme je n'avais rien de mieux à faire, je déambulai au milieu des élèves, jetant un coup d'oeil de ci, de là, plus pour tromper mon ennui que par réel intérêt. Le test était très simple et ils s'en tiraient plutôt bien. Un emploi garanti et la retraite à quarante ans, valaient bien quelques efforts de révision. A la fin des années soixante dix, ça commençait déjà à sentir le sapin. Par contre, il y avait un petit gars, assis en retrait, le dos appuyé à la roue d'une jeep, pour qui les choses ne semblaient pas se passer si bien que ça. En nage, le visage congestionné, il se frottait les bras et les jambes tout en gémissant comme un drogué en état de manque. Je m'approchai de lui et l'interrogeai du regard. Il poussa un soupir et me laissa voir sa feuille vierge de toute croix, parce que, dans le fond, tout se résumait à cela, mettre une croix en face de la bonne réponse. Quand on ne savait pas, on mettait une croix au hasard, ça ne mangeait pas de pain. Mais ce gars, non...
Je me souviens de la première question, je ne suis pas près de l'oublier:
Après avoir tiré avec votre PA et éjecté le chargeur, pour vérifier qu 'aucune balle n'est engagée dans le canon ,vous:
Pointez l'arme sur un camarade et pressez la détente?
Retournez l'arme et essayez de voir par la bouche du canon si une balle s'y trouve engagée?
Faites fonctionner la culasse plusieurs fois en pointant l'arme vers le sol?
Aucune croix ne venait confirmer l'une ou l'autre proposition.
Je regardai fixement le futur ex-élève sous- officier en lui murmurant...quand même...., prenant l'air désolé du médecin qui à ce stade d'évolution de la maladie ne peut plus rien faire pour son patient. Mais l'autre, au bord des larmes, bafouilla...je sais pas, je sais pas...tout en reprenant son massage frénétique des avant-bras et des cuisses. Peut être, s'agissait-il juste d'amorcer la pompe. Je m'éloignai de quelques pas et jetai un regard furtif en direction du Krakoukass. L'objectif était situé à une cinquantaine de mètres, occupé à regarder passer les obus tirés par les artilleurs à une trentaine de kilomètres de là. Ceux-ci passaient en ronflant au-dessus de nos têtes ( les obus, pas les artilleurs et oui, un obus ça ronfle, quand il siffle c'est qu'on va se le prendre sur la figure). Pas de danger de ce côté, donc. Je dégainai mon pistolet automatique, éjectai le chargeur, vide de toute munition évidemment, puis fis jouer la culasse deux ou trois fois en pointant l'arme vers le sol. Je me baissai ensuite pour ramasser une balle imaginaire. Puis je rengainai après avoir soufflé sur le canon de mon arme. Quelques rires fusèrent en provenance des aspirants sous-officiers. Par contre, celui à qui était destiné cette démonstration me regarda d'un oeil d'où la plus petite, la moindre, l'ultime lueur d'intelligence avait déserté depuis un certain temps déjà pour être remplacée par l'effroi le plus pur. L'objet de cet effroi semblait se situer derrière moi. Je n'eus pas le temps de me retourner quand je me sentis saisi par le bras et propulsé avec une force peu commune dans la direction du malheureux crétin sur lequel je tombai en ayant l'impression de m'enfoncer dans un oeuf en gelée. Pendant la fraction de seconde que dura cette humiliante attaque, je pus vérifier que le Krakoukass ne se trouvait plus à son poste d'observateur.
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11 décembre 2008
Le krakoukass
A ma sortie de l'école de l'arme blindée de Saumur j'avais été envoyé en Allemagne. A Stetten am kalten Markt. Les anciens avaient baptisé ce morceau de Bade Wurtemberg situé à un jet de pierre de Sigmaringen, la « petite Sibérie ». Tout un programme...Mais nous étions au mois de juin, le temps était superbe et l'on confia à mes mains inexpertes la destinée d'un peloton de combat composé de trois chars AMX 30 et de douze hommes dont la moitié étaient des engagés. Cela faisait tout d'un coup beaucoup de monde dans ma vie et énormément de ferraille. Je n'eus pas le temps de m'appesantir sur la question, car, le mois suivant, hommes et machines de mon escadron furent embarqués dans un train militaire. Notre absence devait durer trois mois.En attendant, le convoi mis trois jours pour couvrir la distance séparant Stetten de Draguignan. Là, après avoir été débarqués en rase campagne, nous gagnâmes le camp de Canjuers par nos propres moyens. Frimer au volant d'une voiture de sport est une chose, mais frimer en pleine ville du haut de la tourelle d'un char de quarante tonnes donne une toute autre sensation. Divin! Tandis que les jeunes filles en tenues estivales nous faisaient de petits signes amicaux au passage des pesantes machines, je distribuai des saluts gaulliens aux unes et aux autres du haut de mon terrible engin, jusqu'à ce que, dans mon casque, la voix courroucée du capitaine vînt me rappeler à l'ordre....Arrêtez vos conneries S***, vous n'êtes pas en train de libérer Draguignan...Oui, sans doute, mais au milieu des redoutables gaz d'échappement dont les fumées obscurcissaient l'horizon à chaque coup d'accélérateur, flottait dans ce calme matin de juillet comme un délicieux parfum de liberté et de jeunesse.
Notre mission était très simple: fournir l'appui logistique à un détachement d'élèves sous-officiers pour leur formation de chefs de chars. Nous amenions les chars chaque matin en divers endroits de ce gigantesque champ de manoeuvre aux faux airs de Grand Canyon, les élèves en prenaient possession et nous passions ensuite la journée en jeep à jouer les méchants venus de l'est qui se cachent et font semblant de tirer sur les gentils gars de l'ouest. Le soir nous recupérions nos chars et rentrions au camp. Les fins de semaine, nous avions quartier libre et allions parfaire notre bronzage sur les plages bondées de la riviera. Finalement, la vie n'était pas plus compliquée que cela. Cela ne faisait que confirmer la certitude que je confiais à ce curé à soutane qui venait régulièrement déjeuner à la maison au volant de sa Mercedes: pour moi, après le petit séminaire, les choses ne pourraient aller que mieux. Cela le faisait beaucoup rire. Il buvait beaucoup aussi et jurait encore plus. Nous l'appelions oncle Fritz, mais je ne sus jamais réellement qui il était. On ne sait jamais réellement qui sont les souvenirs qui peuplent notre enfance.
En tant qu'officier je partageais une chambre à « l'hôtel des cadres » avec le lieutenant Moustache (surnom sans grande originalité dont la troupe avait affublé cet homme placide, en raison de ses moustaches hors du commun) et l'aspirant de M*** qui, sous prétexte de douches répétées, promenait une nudité sans complexe dans les couloirs de l'austère bâtiment. Sous-officiers et hommes du rang dormaient sous de grandes tentes collectives. Pour une raison étrange, tous mes camarades se plaignaient. Les officiers regrettaient leurs inconfortables logements de Stetten, les sous-officiers se lamentaient de l'absence de leurs mégères de femmes et les hommes du rang éprouvaient une nostalgie toute proustienne à l'évocation de leurs HLM perdus dans les brumes du Nord (ils étaient tous chtis). Moi, j'aimais cette terre ocre qui se défaisait en particules poussiéreuses à chaque pas. Il y avait aussi un petit je ne sais quoi de saharien dans ces massifs pelés et dans la chaleur de midi qui, chaque jour, nous valait le privilège d'une sieste à l'ombre des chars. J'étais heureux. Tout simplement.
L'officier supérieur en charge du stage d'instruction était un colonel dont j'ai oublié le nom, mais pas le surnom. Le soir, il nous disait en quel point du camp livrer les chars le lendemain ainsi que la manière dont il souhaitait voir évoluer le plastron (l'ennemi symbolisé par des jeeps équipées de grands panneaux rouges). Jusqu'ici, tous les colonels que le hasard ou la necessité avaient mis sur mon chemin irradiaient une autorité naturelle, quelque chose dans leur physique, leur voix, leur regard ou simplement leur maintien. Celui-là ne ressemblait pas à grand chose. De petite taille mais démesuré au niveau des bras et des mains, il était engoncé dans un treillis trop grand et sa casquette enfoncée jusqu'aux yeux faisait ressortir ses grandes oreilles poilues, comme deux minuscules paraboles de radar. Perchées sur son interminable nez, des lunettes règlementaires derrière lesquelles ses yeux myopes fixaient en même temps deux points diamètralement opposés de l'espace ce qui faisait qu'on n'était jamais bien certain de savoir à qui il parlait ni de quoi il parlait quand il donnait un ordre d'une voix oscillant entre le cri de l'albatros de Patagonie et le glapissement du pingouin du Cap. Surgissant de nulle part, il semblait être partout, interrompant les parties de scrabble ou de « baise couillon » (un jeu de cartes enseigné dans mon enfance par un vieux colonial et dont, à mon tour, je fis découvrir les arcanes à mes hommes) que nous improvisions sur le capot d'une jeep quand nous en avions assez de jouer les « tovaritchs » » invisibles.Le colonel produisait alors des sons étranges et effrayants, agitant ses bras comme deux ailes démesurées. Nous retournions bien vite dans cet « Est » que nous n'aurions jamais du quitter. Les mauvaises langues disaient que son étrange strabisme lui permettait de suivre de manière simultanée le départ d'un obus et son point d'impact. Je le surnommai donc le Krakoukass, du nom de cet animal étrange qui venait semer l'effroi et la désolation dans la paisible colonie des schtroumpfs.
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07 décembre 2008
Mazuche
Il y a peu, dans le cadre d'une de ces missions qui me sont désormais dévolues, je me retrouvai immergé durant une semaine au sein d'un détachement d'infanterie de marine basé sur une de ces îles lointaines. Je fus présenté par le capitaine aux sous-officiers chargés de l'encadrement des recrues. Un vieil adjudant retint ma main dans la sienne un peu plus longtemps que ne l'aurait voulu la simple courtoise...Vous ne me reconnaissez pas mon lieutenant?... Mon lieutenant? Cela faisait une vie qu'on ne m'avait plus appelé ainsi. Je cherchai vainement dans ma mémoire. Non, vraiment je ne voyais pas...Mazuche (ce n'est pas son nom, évidemment). Stetten. 1977. Je pilotais votre char. Ca ne vous dit toujours rien?...Je jetai un coup d'oeil sur la bande patronymique de son treillis...Mazuche? Ah, mais oui, évidemment!... Je revis la longue colonne de chars sur la route tortueuse menant de Canjuers à Draguignan et le petit Mazuche (il avait dix huit ans) arcbouté sur ses commandes tandis que me parvenait dans mon casque sa voix juvénile et angoissée...Les commandes ne répondent plus mon lieutenant!...Nous avions quitté la route, dévalé la pente, défoncé un muret et pénétré dans un jardinet proprement tenu où la pesante machine s'était arrêtée au milieu des bougainvilliers, à deux tours de chenilles d'une jolie maison où un couple de septuagénaires prenait le frais sous une tonnelle. La dame poussa un cri strident et se rua sur le monstre d'acier, s'acharnant sur lui à coups de balais, le premier objet qui lui était tombé sous la main. Monsieur ajusta ses lunettes, contempla le jardin dévasté et fit....Popopopo....Quant à nous, l'équipage du char, quatre personnes, nous fûmes projettés en tous sens à l'intérieur de la tourelle , mais, protégés par nos casques et nos solides combinaisons, nous nous en tirâmes avec quelques contusions.Cela tenait du miracle ou de la malédiction. Après avoir failli périr dans ma jeep, aplati par un char, quelques jours auparavant (la jeep avait fini à l'état de blinis fatigué), j'entrai dans la légende de l'escadron sous le nom d'aspirant Baraka.
Oui, maintenant je le reconnaissais à ses petits yeux dont l'azur émettait encore, malgré le passage des ans, ces étincelles malicieuses qui m'exaspéraient tant, quand, s'étant rendu coupable de quelque bêtise, Mazuche venait quémander un pardon que j'étais bien incapable de lui refuser. Mazuche rentrait en retard de ses permissions, Mazuche confondait la gauche et la droite, Mazuche perdait tout et surtout Mazuche mentait. Il s'inventait des parents alcooliques, des grands-parents mourants, des frêres et soeurs affligés de maux dont seule la lecture d'un dictionnaire médical pouvait venir à bout. Mais Mazuche était de l'assistance comme on disait à l'époque. Alors l'aspirant, élevé dans la haine de sa condition de privilégier, pardonnait. A présent, doyen de cette jeune troupe, Mazuche sautillait de l'un à l'autre, quémandant non plus un hypothétique pardon, mais juste un peu d'attention: il venait de retrouver un minuscule fragment de son passé et, tel un archéologue minutieux, il avait bien l'intention de le faire parler, ce fragment. Ce fragment justement, c'était moi. Mazuche n'avait pas grandi finalement, il s'était juste un peu élargi.
A midi au messe, l'adjudant, qui ne me quittait plus d'une semelle, me donna un coup de coude complice dans les côtes...Et le colonel Krakoukas, vous vous en souvenez mon lieutenant ?...
Si je m'en souvenais....
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