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29 décembre 2008

Le naufragé

 

 

Bousculant les gens sur son passage, accrochant son chariot aux chariots d'autres passagers tout en s'excusant bruyamment, le Krakoukass s'approchait inéxorablement. Quand il ne fut plus qu'à quelques pas, il ouvrit les bras en croassant...mon sauveur... ce qui l'obligea à lâcher son chariot. Ce dernier alla s'encastrer dans les fesses d'une dame d'un certain âge occupée à ramasser le bambi en peluche qu'un enfant de deux ou trois ans, son petit-fils sans doute, avait laissé tomber. La dame piqua du nez en jurant effroyablement tandis que le charmant bambin éclatait de rire. Heureux d'échapper, provisoirement, à ce que je présentais être de nouveaux problèmes d'ordre krakoukassien, je me précipitai pour aider la dame à se relever. Qui a déjà tenté de relever une personne d'un certain âge, acâriatre de surcroît, comprendra mon désarroi.Petite et ronde, elle ne présentait aucune prise visible tout en étant très lourde. Un véritable concentré de matière. Mes mains dérapaient sur sa robe en tissu synthétique et quand j'essayai de la soulever en la saisissant sous les bras, de véritables jambons, elle se mit à hurler...Arrête, tu me fais mal, grand couillon....Dit avec l'accent, cela avait presque l'air affectueux. Finalement, en roulant sur le côté elle put se mettre à quatre pattes puis, en s'aidant du chariot, elle réussit à se remettre debout en poussant des rugissements effroyables à chaque phase de cette délicate opération. Les passagers, faussement indifférents, nous contournaient prudemment, comme ils l'avaient déjà fait pour le Krakoukass, quelques instants auparavant. Ce dernier, d'ailleurs, s'était tenu à l'écart, manifestant sa solidarité en me dispensant des conseils aussi inutiles qu'absurdes...Oui, comme ça. Non! Attention, elle va vous tomber dessus. Prenez-là par les jambes, j'ai déjà vu des chasseurs faire de la sorte avec un gros sanglier...Quand, échevelée et essoufflée, la pauvre dame eut enfin recouvré la position verticale, je compris qu'il était inutile d'attendre du Krakoukass des excuses. Il était replongé dans la lecture du document que j'avais, dans un premier temps, pris pour un programme de cirque. Je m'excusai donc à sa place, tandis que le gamin, qui, entre-temps, avait grimpé sur la cantine du colonel, essayait d'attraper ma fourragère en poussant des couinements aigus. Après avoir largué une dernière bordée d'injures où il était question de déclarer la guerre à un pays, n'importe lequel, pourvu que je me retrouve les tripes à l'air, la dame s'empara du marmot juste comme il allait m'étrangler avec ma fourragère et disparut dans la foule. Ce fut ensuite au tour du Krakoukass de passer à l'attaque...Il va falloir que vous m'aidiez, S***, je ne comprends rien à cette affaire!...Quelle affaire mon colonel?...Exaspéré, il fit un ample mouvement du bras, embrassant la totalité du hall de départ...Tout ce bordel! Comment je fais pour monter dans un avion avec ça?...Il m'agita sous le nez une feuille dactylographiée passablement usagée. Je m'en saisis et pendant que j'en déchiffrais le contenu, il crut bon de préciser...C'est la première fois que je prends un avion civil...Je lus et mes yeux n'en crurent pas leurs oreilles! Il s'agissait d'un itinéraire délivré par une agence de voyage de Draguignan. Eh oui, tout concordait. Numéros de vols, heures de départ. J'allais devoir me coltiner le colonel jusqu'à Mulhouse...Passablement secoué, je réussis toutefois à articuler d'une voix blanche, ou noire, je ne sais plus...Vous habitez en Alsace mon colonel?...Il secoua vigoureusement la tête...Non, je vais rendre visite à mon fils, à Fribourg. Il est militaire là-bas. Vous voulez voir sa photo?...Avant que j'ai pu l'en empêcher, de la poche arrière de son pantalon à carreaux, il produisit un portefeuille énorme, amarré à une chaîne aux dimensions respectables dont l'extrémité semblait se perdre dans les tréfonds du pantalon, capelée, sans doute, à son caleçon réglementaire dont je l'avais entendu vanter les mérites lors d'un repas. Je dus dire, ouh là, car il me fit signe de me baisser et il me murmura à l'oreille, manquant me crever les tympans...Avec les civils, on ne sait jamais...Je jetai un coup d'oeil distrait à la photo, m'attendant à voir un Krakoukass miniature prenant la pose en grand uniforme, mais je ne vis qu'un gamin d'une dizaine d'années, s'activant sur une plage au milieu de ses seaux et pelles en plastique, tandis que le colonel, notablement plus jeune, équipé d'un maillot de bain géant remonté jusqu'à la poitrine, le regardait d'un oeil humide. Un peu décontenancé, je rendis son cliché au colonel en lui servant une platitude dans le genre...Il a du grandir un peu quand même... Ce dernier hésita un instant, puis, tel un naufragé quittant l'illusoire abri de son radeau pour gagner, à la nage, une côte que l'on devine encore lointaine, il se jeta à l'eau...Je suis séparé de ma femme. Je n'ai plus vu mon fils depuis dix ans. Des nouvelles de temps en temps. Noël. Son anniversaire. Et puis il est allé faire son service en Allemagne dernièrement. Deuxième classe. Je ne sais pas ce qu'il a fabriqué là-bas. Il est au trou. Rien de grave, je suppose. Une connerie....Il reprit son souffle, un bref instant, la côte était encore loin puis, il continua...Ce n'est pas lui, qui m'a demandé de venir. C'est sa mère. Lui ne veut pas me voir. Absolument pas. Il n'a même pas voulu me parler au téléphone. Anti-militariste, Che Guevara, poing levé et tout ça. Mais c'est mon fils, vous comprenez?...D'un geste théâtral, il désigna son étrange accoutrement et au cas où je ne l'aurais pas remarqué, il précisa...Je me suis même mis en civil...Je suppose qu'il attendait de ma part une parole d'encouragement, un peu de compassion, mais je ne savais vraiment pas quoi lui répondre. Ce qui est certain, c'est que je n'eus brusquement plus du tout envie de me moquer de cette pauvre chose échouée dans un monde hostile dont les règles lui échappaient complètement. Je me contentai de lui montrer les comptoirs d'enregistrement...Pour revoir votre fils, mon colonel, il faut d'abord monter dans un avion. Allons nous faire enregistrer...Il eut un haut le corps...Comment ça, enregistrer?...Suivez-moi, mon colonel, je vais vous montrer...


 

 

02:13 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Oh punaise ! Tu vas voyager avec lui... ?!?! :-))

Mais quand-même avec son accoutrement clownesque, il était peut-être pas aussi rigide que ça le Krakoupass...

Écrit par : Cigale | 29 décembre 2008

Eh, oui! Le voyage avec le Krakoukass fut vraiment un grand moment!

Écrit par : Manutara | 29 décembre 2008

Les commentaires sont fermés.