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25 décembre 2008

Drôle de cirque

 

 

Je ne me souviens plus de l'heure exacte, mais il devait déjà être tard car il faisait nuit. Je me dirigeai vers le bureau d'Air Inter afin d'y retirer mon billet.De Nice je devais d'abord prendre un vol pour Lyon et de là, un avion de moindre capacité pour Bâle-Mulhouse. Évidemment, ma destination se trouvait être la ville mentionnée en second rang, pour laquelle on avait aménagé une modeste enclave dans cet aéroport démesuré sur lequel règnait une pax toute helvetica. Je ne fus pas surpris que cette misérable destination fût à ce point oubliée qu'on ne songeât point à relier directement la chaleur du midi à la froideur de cette ville sans âme. Il fallait aménager, en cours de route, une sorte de pallier de compression, afin que le choc ne fut point trop rude pour les imprudents voyageurs qui s'aventuraient dans cette steppe lugubre, ce glacis stérile planté d'usines aux cheminées fumantes situé aux confins de l'empire.

Mon billet en poche, je me dirigeai vers les comptoirs d'enregistrement. Là, au milieu de la foule insouciante et bronzée, s'agitait un personnage étrange. Revêtu d'une veste rouge bordeaux, il portait des pantalons gris souris à carreaux noirs. Enfoncée jusqu'aux yeux, une étrange casquette verdâtre à rabats dont les oreillettes avaient été attachées ensemble en son sommet, conférait à son propriétaire un faux air de Dingo. Il poussait un chariot à bagages sur lequel se trouvait une cantine de fer aux dimensions respectables. Son propriétaire y avait jeté, la recouvrant partiellement, un manteau pelucheux d'une couleur indéfinissable, oscillant entre le brun sâle et le jaune pas très propre, qui n'aurait pas détonné dans les stocks vestimentaires du secours catholique. Je crus d'abord qu'il s'agissait d'un homme-sandwich, car il semblait racoler les passants en leur distribuant une brochure. Sans doute le programme d'un cirque, pensai-je, au vu de l'extravagant accoutrement du bougre. Pinder, Bouglione ou Knie? J'adorais le cirque, aussi m'approchai-je de lui. Il ne semblait pas avoir beaucoup de succès, le pauvre type. Les chalands hâtaient le pas à son approche, se retournant vers lui à plusieurs reprises une fois l'obstacle franchi, pour bien se convaincre qu'il ne les suivrait pas, à moins que ce ne fût pour se gausser du malheureux. Certains arboraient ce sourire mauvais, réservé, en général, aux déchéances spectaculaires. Après tout, ce n'était peut-être qu'un clochard faisant la manche. Et puis j'entendis sa voix. Aucun doute possible. C'était lui. Encore et toujours lui. Le colonel Krakoukass. Lui aussi m'avait-vu. Faisant faire un cent quatre vingt à son chariot, il fendit la presse pour venir à ma rencontre avec, sur son visage, l'expression soulagée du naufragé qui vient d'apercevoir, au loin, la silhouette d'un bâteau de sauvetage. Comment aurait-il pu ne pas me voir, d'ailleurs? A la demande de mon père, j'étais en grand uniforme et aussi visible au milieu de tous ces civils que le phare des baleines sur l'île de Ré. L'antimilitarisme était à son comble, à l'époque. Certains bars et restaurants de la région étaient expressément « interdits aux animaux et aux militaires ». Illégal sans doute, mais le pouvoir de l'époque prêtait une oreille complaisante à cette gauche, pas encore caviar, mais déjà plus tout à fait cassoulet. D'ailleurs, le président, pour faire oublier sa particule, ne s'invitait-il pas « à la fortune du pot » (mouarf!) pour dîner chez les gens du petit peuple, quand il ne faisait pas valser ribauds et ribaudes au son de l'accordéon dans quelque guinguette préalablement réquisitionnée? Dans une gare, il eût été moins risqué de m'aventurer entièrement nu qu'en uniforme d'officier. Mais dans un aéroport, je ne pensais pas courir un bien grand risque. Jusqu'ici, on ne m'avait pas encore jeté à terre pour me rouer de coups.

Un an plus tôt, a l'issue des trois jours, passés à Macon, j'avais obtenu la note maximale aux tests de sélection, peu éxigeants, il est vrai. Quand j'eus signé le document où j'acceptais de faire six mois de service supplémentaires, en échange d'une formation dans une école d'officiers, nous dûmes être évacués de la salle, moi et quelques autres, sous la protection de la troupe rodée, selon toute évidence, à cet exercice, tandis que pleuvaient sur nous, horions, lazzis et quolibets de la part de ceux qui , quelques instants auparavant, nous traitaient encore en camarades. Le plus acharné était un gros blond au faciès rougeaud de garçon boucher qui tenta de m'envoyer son poing dans la figure, mais ne parvint qu'à toucher un malheureux soldat qui fit rempart de son corps pour me protéger. Nous fûmes libérés quelques heures avant nos charmants compagnons, afin d'éviter, nous dit un adjudant martiniquais, « qu'on vous retrouve le crâne rasé, errant à poil dans les rues de la ville, avec ,collabo, tracé au feutre indélébile sur vos petits culs blancs ».

 

 

 

 

02:32 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (8)

Commentaires

Mouarffffffff ! Le krakoukass en homme sandwich de cirque !
Certes en uniforme mais quand-même hors casernement, lui devais-tu encore obéissance ?

Écrit par : Cigale | 25 décembre 2008

Oui, mais le pauvre, hors de son élément, n'était plus en état de donner des ordres. Il avait l'air d'un vilain petit oiseau tombé du nid!

Écrit par : manutara | 25 décembre 2008

Petite question : comment se fait-il que la pellicule que Germaine Brioche avait placée dans le manteau rouge de Blanche se retrouve maintenant dans la poche intérieure du manteau pelucheux d'une couleur indéfinissable de Krakoukass ?

Écrit par : tinou | 25 décembre 2008

Je crois que j'ai la réponse. Blanche, n'ayant plus l'usage de son manteau, qui à l'époque, on s'en souvient, était rouge, en a fait cadeau au secours catholique, sans se rendre compte que le microfilm pas si petit que ça, mais sa vue avait considérablement baissé, que le microfilm, disais-je, se trouvait dans la poche gauche du dit manteau. A l'époque, le colonel Krakoukass n'était qu'un jeune sous- lieutenant sans le sous mais pas encore lieutenant, en poste à Saumur. Il courtisait la belle (enfin bon, c'est une clause de style parce qu'à y regarder de plus près, elle était pas terrible) Adrienne Bertaupieux. Son anniversaire approchant et ne sachant que lui offrir, il se rendit à Tours et là, dans la vitrine d'une succursale du secours catholique, il le vit. Le manteau rouge qui semblait lui tendre les bras, enfin les manches. Il l'acquit donc pour une somme symbolique, l'emballa élégament dans du papier kraft usagé et entoura le paquet informe d'un bout de ficelle trouvé dans une poubelle. Le jour venu, il se rendit chez sa promise, qui, bien que vivant modestement de travaux de couture dans un meublé, n'en avait pas moins la notion très précise de la valeur des choses. Elle envoya donc le manteau rouge en travers de la gueule déjà passablement de traviole du Krakoukass qui bien entendu ne s'appelait pas encore ainsi, le créateur de l'identité qui allait le faire entrer dans l'histoire n'étant, probablement, pas encore en état de donner des surnoms douteux à ses contemporains. Donc exit l'Adrienne. De retour chez lui, le Krakoukass ne se résolut point à jeter la loque. Après avoir tiré les rideaux et s'être assuré qu'il était seul dans l'humble pièce qu'il ne partageait avec personne, il passa le manteau. Il minauda un instant devant le miroir fixé à la porte d'une armoire si laide qu'elle aurait pu avoir été achetée chez conforama, si cette noble enseigne avait existé à l'époque. De petite taille, le manteau lui allait parfaitement. Se rappelant brusquement d'une chose, il se mit à fouiller dans une vieille cantine en fer et en exhiba une perruque rousse, faite en poils d'orang-outang, le seul bien que lui avait laissé sa défunte mère.L'ayant mise sur la tête, il se laissa aller à quelques entrechats grotesques et d'une voix outrancièrement contrefaite s'écria...Je suis le petit chaperon rouge!...Ce jour là, l'armée fut proche de perdre un de ses plus brillants éléments et le monde interlope de la vie nocturne saumuroise (?) faillit s'enrichir d'un nouveau membre. Mais le Krakoukass sut raison garder. Ne se résolvant pas à se débarrasser du manteau, pas plus qu'il ne pouvait se résoudre à se promener dans les rues de cette ville, engoncé dans un manteau de femme rouge, il décida de lui donner une coupe plus virile et une couleur plus conforme à ses convictions politiques. Il confia donc le manteau à un ami taxidermiste et c'est ainsi qu'un quart de siècle plus-tard, nous le retrouvons négligemment jeté sur une cantine de fer à l'aéroport de Nice-Côte d'Azur. Et au fond de la poche gauche...

Écrit par : manutara | 26 décembre 2008

Hi hi... La suite sur mon blog.

Écrit par : tinou | 26 décembre 2008

Oui, bien mais si tu mets la suite dans les commentaires, je ne vais plus m'y retrouver. Déjà que mes neurones en perdition ne me permettent plus de suivre vraiment les souffrances du jeune Adonis, je vais devoir abandonner les blogs à jamais !
Ceci dit, réellement, je suis ravie que tu aies repris tes récits, à suivre, j'ai mon petit feuilleton dès que je me lève le matin, voilà qui me fait bien plaisir, une petite, toute petite consolation, dans ma vie de m..... J'essaie de faire avec, mais c'est bien difficile de survivre.
Reste donc avec nous. Je te souhaite pour 2009 une année pleine d'heureuses surprises, d'aventures à nous raconter, et surtout beaucoup beaucoup de sérénité. Cher ange gardien revenu, je t'embrasse avec amitié.

Écrit par : maola | 26 décembre 2008

Rassurez-vous Maola, ceci est une autre histoire de pure invention que l'on écrit dans les commentaires. Je suis comme vous, j'attends avec impatience le feuilleton chaque matin !

Écrit par : tinou | 26 décembre 2008

Bonjour Maola, comme le dit Tinou, ceci est une histoire (fiction) dans l'histoire (la vraie, avec un grand hash). Moi aussi, je te souhaite une bonne année 2009!

Écrit par : manutara | 26 décembre 2008

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