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23 décembre 2008

Quand le téléphone frappe

 

Septembre 1977. Notre mission à Canjuers s'achevait. Pour mon ultime week-end dans le midi, j'avais espéré mettre à profit la transhumance touristique vers les centres urbains pour parfaire mes connaissances du littoral varois, mais un coup de téléphone en décida autrement. Deux ou trois jours auparavant, alors qu'en fin de journée je passais devant le conteneur-bureau du capitaine Arbre Généalogique, une voix me hêla depuis l'intérieur. J'entrai et saluai. Le capitaine avait l'air contrarié. Non, pas contrarié. Embarrassé...Fermez la porte et asseyez-vous...Il feignit remettre de l'ordre sur son bureau rangé au carré...Dites-moi, S***; vous vous entendez bien avec vos parents?...J'avoue que je préférais le capitaine quand il inventait des histoires absurdes à mon sujet...Oui, mon capitaine, pas de problèmes de ce côté, pourquoi?...Le capitaine secoua la tête d'un air désolé, ce qui dut provoquer une friction douloureuse entre deux vertèbres au niveau de la nuque car une expression d'intense souffrance se peignit brièvement sur son visage...C'est étrange, parce que je viens d'avoir au téléphone le général Machin Chose et ce n'était pas pour parler de la pluie et du beau temps qu'il m'appelait, mais bel et bien pour évoquer votre cas, monsieur l'aspirant. En passant vous auriez pu me dire, entre quatre yeux, que le général était un ami de votre famille...Je sentis les cheveux (enfin ce qu'il en restait) se dresser sur ma tête....Un ami? C'est beaucoup dire. Il vient parfois à la maison, c'est à peine si je l'ai remarqué, mais je ne vois toujours pas...Le capitaine émit un sifflement désagréable...A peine remarqué? Voyez-vous ça! Moi, je ne l'ai vu qu'en photo, alors, s'il était venu dîner à la maison je m'en serais rendu compte. Mais n'essayez pas de noyer le poisson. Quand avez-vous vu vos parents pour la dernière fois?...Il me fit penser à l'inspecteur Colombo.Je fis mine de réfléchir, mais je ne connaissais que trop bien la réponse. J'essayai toutefois de gagner du temps...Il y a quelques mois, mon capitaine... Il frappa du poing sur la table, regrettant instantanément ce déploiement inhabituel d'énergie tout en étouffant un gémissement douloureux...Je vais vous le dire, moi...Il brandit devant moi mon dossier militaire...Le jour de votre incorporation, le premier décembre 1976! Presque un an! En passant, vous avez cumulé dix mille kilomètres gratuits inutilisés sur le réseau SNCF. Vous êtes un cas. En général je suis obligé de me battre pour freiner les hommes dans leurs demandes de permissions et vous, vous n'avez même pas encore écorné votre capital de seize jours de PLD (permission de longue durée). Vous auriez pu écrire ou téléphoner. Mais non! Silence radio. Même le général a eu du mal à retrouver votre trace. Je n'ai jamais vu une chose pareille, c'est une honte! Votre père vous croit encore deuxième classe à Offenburg et votre mère vous imagine croupissant dans une geôle soviétique au fin fond de la Sibérie. Pourquoi la Sibérie, d'ailleurs?...Je hasardai...Mon père a toujours eu tendance à me sous-estimer et ma mère à dramatiser...Puis, m'efforçant d'infléchir le cours des pensées du capitaine qui, inéluctablement, le mènerait à ne plus voir en moi qu'un fils indigne, j'ajoutai ...Mais il s'agissait d'un accord passé entre mes parents et moi. Je voulais vivre quelque temps en immersion totale dans un autre milieu. Sans contacts avec l'extérieur. Juste pour voir. Enfin le truc classique du fils à papa qui en a un peu assez de n'être que cela. Je savais que si quelque chose de grave se produisait, mes parents trouveraient toujours le moyen de me contacter. Apparemment ce n'est pas le cas. Vous me l'auriez dit. Sinon, je n'ai pas vu le temps passer. Voilà tout....Le capitaine leva les yeux au ciel...Oui, bon, je veux bien. Vous êtes majeur, c'est votre problème, mais cela devient le mien quand un général me recommande d'y mettre bon ordre et croyez-moi si vous le pouvez, il a d'autres soucis que de s'occuper de vos états d'âme...Il me désigna le téléphone en bakélite noir trônant au milieu de son bureau...Vous allez composer le numéro de vos parents et vous allez leur PARLER comme une personne normale. Vous voyez ce que je veux dire: bonjour, comment ça va? Moi ça va bien. Ou mal. Enfin ce qui vous passera par la tête. MAINTENANT. C'est un ordre...

Il en avait des bonnes le capitaine! Comme si nous étions des gens normaux, dans cette famille.

Pour m'encourager à passer à l'action, le capitaine s'extirpa de son fauteuil...Je vous laisse seul. Je vous retrouve au mess...

J'ai toujours eu les téléphones en horreur et ce jour là un peu plus que les autres. L'expression, donner un coup de téléphone ne résume que trop bien ce viol vocal perpétré au sein de l'intimité du foyer par une tierce personne absente, viol, dont les prémices sont une sonnerie aux accents wagnériens à moins qu'il ne s'agisse, dans la version réactualisée qu'est le téléphone portable, de vibrations aussi impatientes qu'inopportunes, émises dans l'obscurité d'une poche pour les hommes ou dans le désordre d'un sac à main pour les dames.

Ce fut mon père qui décrocha...Allo père, c'est Esteban...Je crus prudent d'ajouter...Votre fils... La conversation se déroula normalement pendant quelques minutes... Aspirant? Mais c'est très bien! Les chars? Parfait! Le midi? Quelle chance! Du beau temps j'espère? Ici, il tombe des cordes.Tout le monde se porte à merveille. Oui, j'ai du rompre l'Omerta. Ta mère, tu me comprends...

A cet instant il y eut un bruit de lutte. La voix de ma mère....Passez-moi ce téléphone, Jean-Charles!...Ne faites pas l'enfant, Anne-Sophie! Il est dans les chars! Il n'a rien à craindre sur la Riviera. ...

Ma mère réussit à prendre le contrôle de la situation. Tout se compliqua brusquement

....Mon pauvre chéri! Ils t'ont battu, j'en suis certaine! Une mère sent ces choses! Toi si délicat, si sensible, qui n'arrivais pas à dormir quand il y avait ne serait-ce qu'un pli dans les draps. Et j'ai lu "l'archipel du Goulasch" de Soyouzmachin (Ma mère avait des problèmes avec les noms. Dix ans plus tôt, elle avait déjà tenté d'expédier au général de Gaulle cette fois, tant qu'à faire, une supplique concernant un des mes frêres ainés, soldat lui aussi, en adressant sa missive à Colombier-les-deux- Eglises. Mon père avait pu intercepter la lettre à temps ). Ces russes! Quelle horreur! Comment ça, pas en guerre? J'espère bien! Il ne manquerait plus que ça. Mais on ne sait jamais.Et la nourriture? Immonde, n'est-ce pas? Quoi, excellente? Tu ne veux pas que je m'inquiète! Je suis certaine qu'ils vous laissent mourir de faim. Et ton hernie? Des muscles d'acier? Que me racontes-tu là! Oh, mon petit, mais tu n'as jamais eu de muscles! Enfant, tu te faisais rosser par le fils du jardinier qui avait cinq ans de moins que toi! Oh moi, je ne vais pas bien du tout, tu me fais trop souffrir avec cette idée absurde de vouloir être soldat. Bien sûr, tout le monde doit faire son service, mais pas toi. Quand je pense, avec les relations de ton père! Enfin, je n'en ai plus pour longtemps ici bas. Je le sens. Vous me brisez tous le coeur. Toi, ton père, tes frêres, et ta soeur. Mon Dieu, ta pauvre soeur. Elle s'est mise avec un serrurier ou un menuisier, enfin quelque chose de ce genre. Il a des mains énormes! C'est épouvantable! Si je pouvais au moins te voir une dernière fois...

A ce stade mon père reprit le téléphone....Ta mère se porte comme un charme, rassure-toi, (elle devait attendre trente ans avant de mettre à éxécution sa menace de quitter ce monde), mais une visite nous ferait vraiment très plaisir...

C'est ainsi que je me retrouvai, le vendredi soir, à l'aéroport de Nice pour prendre un vol à destination de l'est du pays, que, naïvement, j'avais cru de pure routine.

01:11 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (7)

Commentaires

Ta mère n'aurait pas des origines "pieds-noirs" par hasard ? Je profite de mon passage pour te souhaiter un joyeux Noël, même si tu ne fais rien de spécial ( comme moi d'ailleurs). J'ai mis une photo sur mon blog. C'est un blogueur que tu connais car il figure dans ta liste de blogs favoris.

Écrit par : tinou | 23 décembre 2008

C'est un peu (beaucoup) de l'ingérence tout ça ! Certes, les ordres sont les ordres mais enfin, il devrait y avoir des limites...

Écrit par : Cigale | 23 décembre 2008

Pas exactement, Tinou. Elle était autrichienne. Viennoise, pour être exact. Mais ils étaient tous un peu hystériques dans sa famille. Avec mon père, qui, lui, était très vieille France et pince sans rire, ils formaient un couple assez étonnant.

Cigale: mais l'armée est un milieu très particulier. La vie privée de tout un chacun y est disséquée au grand jour pour le pire mais pour le meilleur aussi. Ainsi, je vis notre capitaine organiser une collecte de fonds dans son escadron pour aider un appelé (un gars qui faisait son service) dont la femme et les trois enfants venaient d'être mis à la porte de leur logement.

Joyeux Noel!

Écrit par : manutara | 23 décembre 2008

Je connais un peu le milieu car je suis fille de militaire (gendarmerie, ce qui n'est pas comme l'armée de terre mais...). Par conséquent, l'esprit de famille que tu évoques ne m'étonne pas. Cela dit, je n'ai pas vraiment la fibre "militaire", c'est un carcan beaucoup trop étroit pour mon tempérament fantaisiste !

Écrit par : Cigale | 23 décembre 2008

Viennoise ? Comme mon cousin Adolf. Pourquoi Adolf, me diras-tu ? Parce qu'il est né en 1933...Prénom difficile à porter.

Écrit par : tinou | 23 décembre 2008

Cigale: moi, je me suis bien amusé à l'armée. J'ai trouvé ça très...éxotique. J'y ai rencontré pas mal de gens bien aussi. Mais effectivement, je n'y aurais pas passé ma vie.

Tinou: remarque, que Freud ait passé presque toute sa vie à Vienne n'est sans doute pas le fruit du hasard. Ma mère me disait quà Vienne, régulièrement, un vent chaud, le foehn, se mettait à souffler qui rendait les gens fous. L'Adolf, pas le tien, l'autre, a également vécu plusieurs années à Vienne, dans un quartier, sans aucun doute, passablement ventilé par le souffle tiède du foehn.

Écrit par : Manutara | 24 décembre 2008

Je vous félicite pour votre exercice. c'est un vrai exercice d'écriture. Poursuivez

Écrit par : serrurier paris 13 | 21 juillet 2014

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