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14 décembre 2008

Tout ça pour ça

 

...Dites donc l'aspirant, vous ne voulez pas le sucer en plus, votre protégé?...Le colonel semblait hors de lui. Je m'efforçai de me dépétrer de la masse gluante de mon « protégé ». En effet, je me trouvai dans une position plutôt délicate: à quatre pattes, la figure à la hauteur de l'entre-jambe du misérable. Je ne craignais qu'une chose, que le colonel ne m'envoyât un coup de pied au cul. J'aurais, dans ce cas, été obligé de le tuer ce qui m'aurait valu bien des désagréments, je le crains. Dans ma précipitation, je dérapai sur la larve transpirante, retombai sur elle, pour finalement réussir à me relever en lui écrasant au passage les roubignolles sous une de mes rangers. L'idiot poussa un hululement sinistre. Ayant retrouvé un semblant de dignité, j'époussetai mon treillis du revers de la main, tout en bafouillant...Désolé...Je lançai un rapide coup d'oeil à la bande patronymique de son treillis... Pignolet (nom fictif), pas fait exprès...Pignolet me jeta un regard chargé de haine tout en essayant de se mettre debout...Si, vous l'avez fait exprès, mon lieutenant, je ne vous ai jamais demandé de m'aider....Puis il se tourna vers le colonel...J'ai rien compris à son cinéma, en plus, mon colonel... Le colonel nous fusillait alternativement du regard en soufflant comme un phoque. Inutile de dire que ça tirait dans tous les sens!..Dites-donc, élève Pignolet, vous pourriez avoir la reconnaissance du ventre, cet imbécile d'aspirant cherchait à vous aider...

Ce fut ce moment que choisit mon adjoint, le chef Romain auquel une étrange amitié me liait, (étrange parce que d'habitude un sous-officier d'active ne peut envisager d'apprécier un aspirant), pour venir à ma rescousse, parce que, moi, j'étais KO debout, j'entendais même des cloches tinter au loin...Mon colonel, on ne parle pas comme ça à un officier, pas devant les hommes en tous cas...Le Krakoukass pivota sur lui, d'un mouvement giratoire si brutal, qu'il me fit espérer un bris osseux irrémédiable ou, tout du moins, une déchirure ligamentaire douloureuse...Quand j'aurai besoin qu'un sous-officier vienne me rappeler à l'ordre, je vous ferai signe, Romain...Je me tournai vers mon adjoint et d'une voix blanche...Laissez tomber Romain, c'est de ma faute...Le Krakoukass poussa un rugissement de triomphe...Ah, quand même! Oui parfaitement de votre faute! Il ne vous est jamais venu à l'esprit dans votre petite tête d'intellectuel (il pointa un doigt en direction de mon front) que vous n'êtes pas dans une de vos grandes écoles merdiques, mais qu'ici les armes tirent des balles réelles et qu'un gars qui ne connaît pas les procédures de tir au bout de plusieurs mois d'instruction, n'a rien, strictement rien, à faire dans nos rangs...Je dus reconnaître que c'était frappé au coin du bon sens...Oui,mon colonel, vous avez raison...Tout, pourvu qu'on en finisse avec cette histoire ridicule. Qui s'est déjà fait sévèrement admonester à l'âge adulte devant une foule hostile, me comprendra, parce qu'à ce stade, nous étions au centre d'une arène formée par une centaine d'élèves et de cadres et les appuis, en dehors du chef Romain, ou les signes de sympathie à mon égard, un regard, un petit signe de la main, brillaient par leur absence. Enfin, le chant du coq et tout le bazar, on connaît tous cela. Malgré  ses longs doigts, le doigté n'était pas le fort du colonel. Si l'on ajoute à cela que sa voix devait porter à une dizaine de kilomètres...

Mais le colonel n'en avait pas encore fini avec moi. Il y a des gens comme ça, qui ne savent pas mettre fin à une engueulade. Qui semblent la déguster à petites gorgées, l'oublier quelques instants pour mieux la savourer ensuite. J'espérais que le Krakoukass allait décréter l'incident clos.Après tout, il n'y avait pas mort d'homme, j'avais fait une bêtise, j'avais été humilié publiquement, on remettait les compteurs à zéro et on continuait ce stupide test, que je puisse rentrer la tête haute pour, enfin seul, m'effondrer en sanglots rageurs sur mon lit. Mais non. Il a fallu qu'il en rajoute.

Alors que les pharisiens (gosse, j'ai toujours cru que c'était les parisiens) commençaient à se disperser, le colonel sembla avoir une inspiration subite...De toute façon, l'aspirant, je ne veux plus vous voir pour le restant de la journée. Vous allez rentrer au camp à pied. Allez, exécution, il y a vingt kilomètres, ne perdez pas de temps....La plèbe refit cercle autour de nous. L'odeur du sang. Je sentis que je reprenais pied....Avec tout le respect qui vous est du mon colonel, si je pars et vous avez parfaitement le droit de vouloir mon départ, ce sera avec mes trois chars et leur équipage...Je jetai un rapide coup d'oeil au chef Romain. Son pouce droit levé dans son poing fermé à hauteur du ceinturon, me confirma que j'étais sur la bonne voie. Le Krakoukass pris un faux air de Pompadour effarouchée...Oh oh, l'aspirant se rebelle! Il veut repartir avec SES chars et SES hommes, comme ça le vilain colonel sera bien puni... Puis changeant de registre de voix, dans la plus pure tradition krakoukassienne, il mit son visage contre le mien et se mit à hurler....Mais vous vous croyez où, espèce de petit connard? Dans une soirée mondaine? Dans une de vos usines capitalistes? Vous voyez ces gallons? (il pointa l'index droit sur son ventre) Il y en a cinq! Et là (il pointa le mien) je n'en vois qu'un! A moins que ma vue ne m'abuse...Il se retourna vers ses élèves, les prenant à témoin, ses yeux battant la chamade.Des bribes de phrases fusèrent...Non, non, vous avez raison, mon colonel...L'aspirant doit obéir...Cinq c'est plus qu'un...D'autres entièrement hors de propos...L'aspirant à poil...Pensant me décocher l'estocade finale, il conclut, l'air subitement très las...Allez, mon petit, vous vous faites du mal. Je doute que vous vous sentiez en état de tâter de la forteresse. Mettez vous en route. MAINTENANT!!!!...Le coeur au bord des lèvres, j'essayai de parler sans que ma voix ne trahisse les tremblements qui me secouaient...Sauf votre respect, mon colonel, hiérarchiquement, je dépends du capitaine Arbre Généalogique et du colonel commandant le troisième RD à Stetten. C'est lui qui m'a donné ce commandement, c'est lui seul qui peut me le retirer. Si je rentrais au camp sans mes hommes et mes chars, c'est pour le coup qu'on me collerait en forteresse!...Puis me souvenant de cet exemple, cent fois ressassé, de l'armurier de deuxième classe refusant l'accès de son armurerie à un officier supérieur non habilité, je donnai le coup de grâce...La fonction prime le grade, mon colonel, vous le savez mieux que moi...Krakoukass devint livide. Un bref instant je crus qu'il allait me frapper au visage, mais son mouvement se transforma en une tape amicale sur la joue....Eh bien, jeunes gens, on dirait que notre ami l'aspirant en a finalement dans la culotte. Il y a un an encore, il ignorait ce qu'était un char et là, non seulement il est responsable de trois de ces admirables machines, mais en plus, il se paie le luxe de nous donner une brillante leçon de règlement. Notez tous cela dans vos cahiers: la fonction prime le grade. Et maintenant retour au test...Il désigna Pignolet, visiblement déçu de l'issue de cette joute verbale...Grâce à votre camarade, vous avez déjà la réponse à la première question. Je veux donc un sans faute...

Tout ça pour ça! Le Krakoukass s'éloigna de notre groupe d'un pas rapide tout en maugréant, comme Napoléon dut, sans doute, le faire après s'être convaincu de la magnitude de sa défaite à Waterloo et moi, je me demandai si je ne venais pas de remporter une victoire à la Pyrrhus.

Commentaires

Le tout étant que chacun s'en retourne sans perdre la face. Quoique dans l'armée, ce n'est pas ce code qui prime...

Écrit par : Cigale | 22 décembre 2008

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