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13 décembre 2008

L'interrogation écrite

 

Pendant le premier mois, hormis ses apparitions au moment où justement nous espérions ne plus le voir, je n'eus pas à me plaindre du colonel, ni lui de moi. Il me semblait bien qu'il me méprisait un peu, mais comme je n'étais qu'un pion dans le dispositif de cette formation qui en comptait une bonne vingtaine et que ces autres pions, des officiers ou sous-officiers d'active cette fois, ne semblaient pas trouver grâce plus grande à ses yeux, je n'y prêtais pas grande attention. Ça devait être son strabisme, cette manière de nous voir sans nous regarder, qui nous mettait mal à l'aise. Sa voix aussi. Le lundi, surtout, quand nous venions de passer deux jours dans le monde des gens normaux et qu'il fallait, dès le petit déjeuner, au messe, supporter ce coassement...L'aspirant, allez donc me chercher du pain et de la confiture, je n'ai jamais très bien compris comment fonctionnaient ces self-service...J'acceptais volontiers, étant l'officier le plus jeune et le moins gradé, de me charger de cette délicate démarche (à l'époque nous autres les jeunes avions conscience de faire partie d'une chaîne humaine, où nous occuperions, le temps venu, la place qui nous revenait, sans essayer de la filer par le bout, bouleversant au passage les hiérarchies et les générations pour n'aboutir finalement qu'à un sac de noeuds inextricable). C'était juste d'entendre cette voix, de bon matin, à jeun, qui me donnait le mal de terre.

Et puis il y eut cette histoire ridicule. Au mois d'août, en un point reculé du camp, juste après la pose de midi, le colonel Krakoukass décida de faire subir une « interrogation écrite » surprise à ses élèves. Bon, pourquoi pas... Ce n'était pas vraiment mon problème, puisque nous ne nous occupions que de la logistique, pas de l'instruction proprement dite. Mais cela allait le devenir. Le colonel distribua donc les questionnaires QCM (un choix à faire entre plusieurs propositions) aux futurs sous-officiers. Chacun essaya de s'installer le moins inconfortablement possible pour remplir son document: à l'ombre d'un char, d'un des rares arbres ou d'un rocher. Comme je n'avais rien de mieux à faire, je déambulai au milieu des élèves, jetant un coup d'oeil de ci, de là, plus pour tromper mon ennui que par réel intérêt. Le test était très simple et ils s'en tiraient plutôt bien. Un emploi garanti et la retraite à quarante ans, valaient bien quelques efforts de révision. A la fin des années soixante dix, ça commençait déjà à sentir le sapin. Par contre, il y avait un petit gars, assis en retrait, le dos appuyé à la roue d'une jeep, pour qui les choses ne semblaient pas se passer si bien que ça. En nage, le visage congestionné, il se frottait les bras et les jambes tout en gémissant comme un drogué en état de manque. Je m'approchai de lui et l'interrogeai du regard. Il poussa un soupir et me laissa voir sa feuille vierge de toute croix, parce que, dans le fond, tout se résumait à cela, mettre une croix en face de la bonne réponse. Quand on ne savait pas, on mettait une croix au hasard, ça ne mangeait pas de pain. Mais ce gars, non...

Je me souviens de la première question, je ne suis pas près de l'oublier:

Après avoir tiré avec votre PA et éjecté le chargeur, pour vérifier qu 'aucune balle n'est engagée dans le canon ,vous:

Pointez l'arme sur un camarade et pressez la détente?

Retournez l'arme et essayez de voir par la bouche du canon si une balle s'y trouve engagée?

Faites fonctionner la culasse plusieurs fois en pointant l'arme vers le sol?

Aucune croix ne venait confirmer l'une ou l'autre proposition.

Je regardai fixement le futur ex-élève sous- officier en lui murmurant...quand même...., prenant l'air désolé du médecin qui à ce stade d'évolution de la maladie ne peut plus rien faire pour son patient. Mais l'autre, au bord des larmes, bafouilla...je sais pas, je sais pas...tout en reprenant son massage frénétique des avant-bras et des cuisses. Peut être, s'agissait-il juste d'amorcer la pompe. Je m'éloignai de quelques pas et jetai un regard furtif en direction du Krakoukass. L'objectif était situé à une cinquantaine de mètres, occupé à regarder passer les obus tirés par les artilleurs à une trentaine de kilomètres de là. Ceux-ci passaient en ronflant au-dessus de nos têtes ( les obus, pas les artilleurs et oui, un obus ça ronfle, quand il siffle c'est qu'on va se le prendre sur la figure). Pas de danger de ce côté, donc. Je dégainai mon pistolet automatique, éjectai le chargeur, vide de toute munition évidemment, puis fis jouer la culasse deux ou trois fois en pointant l'arme vers le sol. Je me baissai ensuite pour ramasser une balle imaginaire. Puis je rengainai après avoir soufflé sur le canon de mon arme. Quelques rires fusèrent en provenance des aspirants sous-officiers. Par contre, celui à qui était destiné cette démonstration me regarda d'un oeil d'où la plus petite, la moindre, l'ultime lueur d'intelligence avait déserté depuis un certain temps déjà pour être remplacée par l'effroi le plus pur. L'objet de cet effroi semblait se situer derrière moi. Je n'eus pas le temps de me retourner quand je me sentis saisi par le bras et propulsé avec une force peu commune dans la direction du malheureux crétin sur lequel je tombai en ayant l'impression de m'enfoncer dans un oeuf en gelée. Pendant la fraction de seconde que dura cette humiliante attaque, je pus vérifier que le Krakoukass ne se trouvait plus à son poste d'observateur.

Commentaires

Moi j'aurais fait mine de tirer sur le simplet, histoire de lui suggérer quelle était pour lui la sortie la plus raisonnable !

Écrit par : Olivier Bruley | 14 décembre 2008

Lecture captivante, comme toujours.
Peux-tu m'expliquer à quoi sert réellement "who's hot" où j'apparais avec 11. Je m'y suis inscrite bêtement sans savoir vraiment l'utilité.

Écrit par : tinou | 14 décembre 2008

Alors là, j'aimerais bien savoir à quoi sert ce machin! Comme ça faisait un moment que je n'étais plus venu sur mon compte, je pensais que c'était une nouveauté de hautetfort. J'aimerais surtout savoir comment le supprimer, ça fait planter mon ordinateur!

Écrit par : manutara | 14 décembre 2008

Hi hi hi...il y en a un qui va la sentir passer... !! :-))

Écrit par : Cigale | 22 décembre 2008

Les commentaires sont fermés.