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11 décembre 2008

Le krakoukass

 

 

 

 

A ma sortie de l'école de l'arme blindée de Saumur j'avais été envoyé en Allemagne. A Stetten am kalten Markt. Les anciens avaient baptisé ce morceau de Bade Wurtemberg situé à un jet de pierre de Sigmaringen, la « petite Sibérie ». Tout un programme...Mais nous étions au mois de juin, le temps était superbe et l'on confia à mes mains inexpertes la destinée d'un peloton de combat composé de trois chars AMX 30 et de douze hommes dont la moitié étaient des engagés. Cela faisait tout d'un coup beaucoup de monde dans ma vie et énormément de ferraille. Je n'eus pas le temps de m'appesantir sur la question, car, le mois suivant, hommes et machines de mon escadron furent embarqués dans un train militaire. Notre absence devait durer trois mois.En attendant, le convoi mis trois jours pour couvrir la distance séparant Stetten de Draguignan. Là, après avoir été débarqués en rase campagne, nous gagnâmes le camp de Canjuers par nos propres moyens. Frimer au volant d'une voiture de sport est une chose, mais frimer en pleine ville du haut de la tourelle d'un char de quarante tonnes donne une toute autre sensation. Divin! Tandis que les jeunes filles en tenues estivales nous faisaient de petits signes amicaux au passage des pesantes machines, je distribuai des saluts gaulliens aux unes et aux autres du haut de mon terrible engin, jusqu'à ce que, dans mon casque, la voix courroucée du capitaine vînt me rappeler à l'ordre....Arrêtez vos conneries S***, vous n'êtes pas en train de libérer Draguignan...Oui, sans doute, mais au milieu des redoutables gaz d'échappement dont les fumées obscurcissaient l'horizon à chaque coup d'accélérateur, flottait dans ce calme matin de juillet comme un délicieux parfum de liberté et de jeunesse.

Notre mission était très simple: fournir l'appui logistique à un détachement d'élèves sous-officiers pour leur formation de chefs de chars. Nous amenions les chars chaque matin en divers endroits de ce gigantesque champ de manoeuvre aux faux airs de Grand Canyon, les élèves en prenaient possession et nous passions ensuite la journée en jeep à jouer les méchants venus de l'est qui se cachent et font semblant de tirer sur les gentils gars de l'ouest. Le soir nous recupérions nos chars et rentrions au camp. Les fins de semaine, nous avions quartier libre et allions parfaire notre bronzage sur les plages bondées de la riviera. Finalement, la vie n'était pas plus compliquée que cela. Cela ne faisait que confirmer la certitude que je confiais à ce curé à soutane qui venait régulièrement déjeuner à la maison au volant de sa Mercedes: pour moi, après le petit séminaire, les choses ne pourraient aller que mieux. Cela le faisait beaucoup rire. Il buvait beaucoup aussi et jurait encore plus. Nous l'appelions oncle Fritz, mais je ne sus jamais réellement qui il était. On ne sait jamais réellement qui sont les souvenirs qui peuplent notre enfance.

En tant qu'officier je partageais une chambre à « l'hôtel des cadres » avec le lieutenant Moustache (surnom sans grande originalité dont la troupe avait affublé cet homme placide, en raison de ses moustaches hors du commun) et l'aspirant de M*** qui, sous prétexte de douches répétées, promenait une nudité sans complexe dans les couloirs de l'austère bâtiment. Sous-officiers et hommes du rang dormaient sous de grandes tentes collectives. Pour une raison étrange, tous mes camarades se plaignaient. Les officiers regrettaient leurs inconfortables logements de Stetten, les sous-officiers se lamentaient de l'absence de leurs mégères de femmes et les hommes du rang éprouvaient une nostalgie toute proustienne à l'évocation de leurs HLM perdus dans les brumes du Nord (ils étaient tous chtis). Moi, j'aimais cette terre ocre qui se défaisait en particules poussiéreuses à chaque pas. Il y avait aussi un petit je ne sais quoi de saharien dans ces massifs pelés et dans la chaleur de midi qui, chaque jour, nous valait le privilège d'une sieste à l'ombre des chars. J'étais heureux. Tout simplement.

L'officier supérieur en charge du stage d'instruction était un colonel dont j'ai oublié le nom, mais pas le surnom. Le soir, il nous disait en quel point du camp livrer les chars le lendemain ainsi que la manière dont il souhaitait voir évoluer le plastron (l'ennemi symbolisé par des jeeps équipées de grands panneaux rouges). Jusqu'ici, tous les colonels que le hasard ou la necessité avaient mis sur mon chemin irradiaient une autorité naturelle, quelque chose dans leur physique, leur voix, leur regard ou simplement leur maintien. Celui-là ne ressemblait pas à grand chose. De petite taille mais démesuré au niveau des bras et des mains, il était engoncé dans un treillis trop grand et sa casquette enfoncée jusqu'aux yeux faisait ressortir ses grandes oreilles poilues, comme deux minuscules paraboles de radar. Perchées sur son interminable nez, des lunettes règlementaires derrière lesquelles ses yeux myopes fixaient en même temps deux points diamètralement opposés de l'espace ce qui faisait qu'on n'était jamais bien certain de savoir à qui il parlait ni de quoi il parlait quand il donnait un ordre d'une voix oscillant entre le cri de l'albatros de Patagonie et le glapissement du pingouin du Cap. Surgissant de nulle part, il semblait être partout, interrompant les parties de scrabble ou de « baise couillon » (un jeu de cartes enseigné dans mon enfance par un vieux colonial et dont, à mon tour, je fis découvrir les arcanes à mes hommes) que nous improvisions sur le capot d'une jeep quand nous en avions assez de jouer les « tovaritchs » » invisibles.Le colonel produisait alors des sons étranges et effrayants, agitant ses bras comme deux ailes démesurées. Nous retournions bien vite dans cet « Est » que nous n'aurions jamais du quitter. Les mauvaises langues disaient que son étrange strabisme lui permettait de suivre de manière simultanée le départ d'un obus et son point d'impact. Je le surnommai donc le Krakoukass, du nom de cet animal étrange qui venait semer l'effroi et la désolation dans la paisible colonie des schtroumpfs.

 

 

 

 

20:20 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Ah tu as fait l'école des blindés de Saumur ? Ce n'est pas très loin de chez moi. Il y a trois ans, je suis allée visiter le musée des blindés, non par intérêt personnel, mais pour faire plaisir à mon copain Mimi, passionné d'engins militaires !

Écrit par : tinou | 12 décembre 2008

Une superbe région d'ailleurs, la vallée de la Loire. Un peu humide en hiver... Je passais toutes mes permissions à visiter les châteaux plutôt que de perdre mon temps sur les routes. Un bon souvenir.

Écrit par : manutara | 12 décembre 2008

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