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07 décembre 2008

Mazuche

 

 


Il y a peu, dans le cadre d'une de ces missions qui me sont désormais dévolues, je me retrouvai immergé durant une semaine au sein d'un détachement d'infanterie de marine basé sur une de ces îles lointaines. Je fus présenté par le capitaine aux sous-officiers chargés de l'encadrement des recrues. Un vieil adjudant retint ma main dans la sienne un peu plus longtemps que ne l'aurait voulu la simple courtoise...Vous ne me reconnaissez pas mon lieutenant?... Mon lieutenant? Cela faisait une vie qu'on ne m'avait plus appelé ainsi. Je cherchai vainement dans ma mémoire. Non, vraiment je ne voyais pas...Mazuche (ce n'est pas son nom, évidemment). Stetten. 1977. Je pilotais votre char. Ca ne vous dit toujours rien?...Je jetai un coup d'oeil sur la bande patronymique de son treillis...Mazuche? Ah, mais oui, évidemment!... Je revis la longue colonne de chars sur la route tortueuse menant de Canjuers à Draguignan et le petit Mazuche (il avait dix huit ans) arcbouté sur ses commandes tandis que me parvenait dans mon casque sa voix juvénile et angoissée...Les commandes ne répondent plus mon lieutenant!...Nous avions quitté la route, dévalé la pente, défoncé un muret et pénétré dans un jardinet proprement tenu où la pesante machine s'était arrêtée au milieu des bougainvilliers, à deux tours de chenilles d'une jolie maison où un couple de septuagénaires prenait le frais sous une tonnelle. La dame poussa un cri strident et se rua sur le monstre d'acier, s'acharnant sur lui à coups de balais, le premier objet qui lui était tombé sous la main. Monsieur ajusta ses lunettes, contempla le jardin dévasté et fit....Popopopo....Quant à nous, l'équipage du char, quatre personnes, nous fûmes projettés en tous sens à l'intérieur de la tourelle , mais, protégés par nos casques et nos solides combinaisons, nous nous en tirâmes avec quelques contusions.Cela tenait du miracle ou de la malédiction. Après avoir failli périr dans ma jeep, aplati par un char, quelques jours auparavant (la jeep avait fini à l'état de blinis fatigué), j'entrai dans la légende de l'escadron sous le nom d'aspirant Baraka.

Oui, maintenant je le reconnaissais à ses petits yeux dont l'azur émettait encore, malgré le passage des ans, ces étincelles malicieuses qui m'exaspéraient tant, quand, s'étant rendu coupable de quelque bêtise, Mazuche venait quémander un pardon que j'étais bien incapable de lui refuser. Mazuche rentrait en retard de ses permissions, Mazuche confondait la gauche et la droite, Mazuche perdait tout et surtout Mazuche mentait. Il s'inventait des parents alcooliques, des grands-parents mourants, des frêres et soeurs affligés de maux dont seule la lecture d'un dictionnaire médical pouvait venir à bout. Mais Mazuche était de l'assistance comme on disait à l'époque. Alors l'aspirant, élevé dans la haine de sa condition de privilégier, pardonnait. A présent, doyen de cette jeune troupe, Mazuche sautillait de l'un à l'autre, quémandant non plus un hypothétique pardon, mais juste un peu d'attention: il venait de retrouver un minuscule fragment de son passé et, tel un archéologue minutieux, il avait bien l'intention de le faire parler, ce fragment. Ce fragment justement, c'était moi. Mazuche n'avait pas grandi finalement, il s'était juste un peu élargi.

A midi au messe, l'adjudant, qui ne me quittait plus d'une semelle, me donna un coup de coude complice dans les côtes...Et le colonel Krakoukas, vous vous en souvenez mon lieutenant ?...

Si je m'en souvenais....

Commentaires

J'ai ri comme une baleine à la description du char finissant dans le jardin des petits vieux !

Écrit par : Cigale | 22 décembre 2008

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