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24 octobre 2007

Le chef

 

 

 

 

Je me rends bien compte de ce que cette évocation de mes séjours à U*** peut avoir d'ennuyeux. J'aimerais beaucoup parler de ce que j'étais venu y faire, mais un devoir de réserve ne me permet pas d'en dire plus à ce sujet. Après tout, ce travail est tout ce qui me sépare de l'indigence la plus absolue. Une occasion inespérée que m'a offerte une dame qui n'était pas même une amie, mais juste une bonne personne. On comprendra que je ne veuille pas trahir sa confiance. Donc, une fois encore, le lecteur devra subir d'insignifiantes anecdotes que je m'efforce toutefois de consigner parce qu'elles parlent de la vie dans les îles, d'une autre vie, qui me fit me sentir étranger à moi-même qui, jusque là, menais grand train et ne devais rendre de compte à personne. Peut-être raconterai-je un jour comment je perdis quasiment tout ce que je possédais, là-bas, dans le grand Sud chilien, victime de mon enthousiasme pour un endroit que je considère, encore à ce jour, comme un Éden que je ne sus conserver, non pas à cause d'une pomme, mais pour avoir été trop bonne poire. Enfin, si, comme je l'espère, j'arrive à remonter la pente, je saurai, à l'avenir, me muer en châtaigne.

Le chef-lieu de U*** est un village agréable, aux allées bordées de manguiers déversant leur frondaison sur de jolies petites maisons blanches aux confortables terrasses, où la seule distraction de la journée, était, pour moi, le repas de midi pris dans l'unique restaurant de la place. Le reste de la journée, le restaurant reprenait sa fonction première: un magasin où il n'y avait pas grand chose à acheter. Dans une pièce du fond, toujours envahie d'une fumée épaisse et d'une écoeurante odeur de graillon, le chef s'activait derrière ses fourneaux. On murmurait qu'il s'agissait de l'ancien maître d'hôtel d'un grand restaurant parisien. Peut-être. Il ne restait pas grand chose de son autre vie. Je le vis toujours revêtu du même maillot de corps crasseux et du même short informe où ses mains avaient fini par laisser des traînées graisseuses et luisantes. Une fois, peut-être... Il rabroua la serveuse (l'ex-femme du patron, devenue sa maîtresse depuis qu'il s'était remarié avec sa soeur, mais les histoires de fesses sont souvent difficiles à comprendre dans les îles) qui venait d'annoncer d'une voix tonitruante...Ahi, faut que j'aille chier, j'ai chopé cette saloperie de gastro...Le chef se redressa comme s'il venait d'être piqué par un cent-pieds sur la partie la plus sensible de son anatomie...Voyons Tiare, un peu de tenue. Dans les bonnes maisons on dit, je vais me laver les mains...Les bonnes maisons? Que c'était loin tout cela! On avait installé quelques tables autour des fourneaux, dans cette pièce où deux antiques ventilateurs peinaient à rendre l'atmosphère respirable.La serveuse venait prendre les commandes après avoir présenté un menu rédigé d'une main maladroite sur un chiffon de papier huileux, interrompant régulièrement sa laborieuse rédaction pour se gratter les fesses. La nourriture, de manière étrange, était excellente et peu dispendieuse comme diraient nos amis québécois. La première fois que j'y pris mon repas, on me traita comme un touriste de plus, sans me prêter grande attention. La deuxième fois, le chef, perdu au milieu de ses brumes graisseuses, leva un sourcil et eut un élégant geste de la tête pour me saluer. La troisième fois, j'eus droit à une table, dressée un peu à l'écart, à proximité d'une fenêtre laissant passer des bouffées d'un air un peu moins brûlant qui devait bien contenir un soupçon d'oxygène. Un vase, dans lequel une main anonyme avait fiché une solitaire rose en plastique au teint verdâtre, avait fait son apparition au milieu de la table. Ce fut le chef en personne qui prit ma commande. Il portait toujours sa tenue misérable, mais son port de tête avait un je ne sais quoi d'altier, le monsieur (titre rarement employé en Polynésie) dont il me gratifia sonna si étrangement juste, les termes culinaires sophistiqués qu'il employa furent dits avec tant de naturel, que l'espace d'un court (très court) instant je pus me croire transporté à la terrasse d'un grand restaurant parisien.

Commentaires

Non Esteban, cela n'a rien d'ennuyeux. As-tu eu l'occasion de parler avec ce cuisinier ?

Écrit par : tinou | 26 octobre 2007

Non, pas vraiment, en dehors des civilités d'usage. Comme il ne me demanda pas d'où je venais ni qui j'étais, je ne jugeai pas opportun de l'interroger sur son passé, ni même sur son présent.

Écrit par : manutara | 26 octobre 2007

Et au bout de combien de repas pris chez lui vous a-t-il offert la serveuse, au nom de l'amitié entre les peuples ?

Écrit par : Didier Goux | 28 octobre 2007

Je suis parti avant que de voir notre relation sombrer dans une familiarité hors de propos, Dieu merci, d'ailleurs, parce que la serveuse, hein, franchement....

Écrit par : manutara | 28 octobre 2007

Celle qui se gratte les fesses en servant les plats ?

Écrit par : tinou | 29 octobre 2007

Oui, voilà....

Écrit par : manutara | 29 octobre 2007

Moi, c'est ce côté "brut de décoffrage" qui m'avait séduit... Mais, bon : je ne l'ai pas vue non plus, hein...

Écrit par : Didier Goux | 31 octobre 2007

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