Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

17 octobre 2007

Le monolithe

 

ll y avait, dans un coin de cette grande terrasse qui nous servait de salle de séjour et de salle à manger, un monolithe recouvert d'un drap multicolore. Je me plus à imaginer qu'il s'agissait là d'un autel dédié à quelque divinité païenne. Je n'étais pas si loin du compte, après tout. Un soir, alors que l'avion du jour n'avait pas délivré sa ration de clients et que les précédents pensionnaires avaient déserté l'endroit le matin même, je me retrouvai en tête à tête avec mes hôtes. Il tombait des trombes et, dans cette étrange bâtisse qui ne comportait pas réellement d'intérieur, juste un toit et quelques boxes, nous dûmes manger en ciré, les rafales de vents poussant vers la table, de loin en loin, des embruns de pluie tiède. Le repas fut, comme d''habitude, excellent. Comme je félicitais la mère (cette femme intelligente et froide, fondait littéralement, en se trémoussant comme une adolescente énamourée, à l'énoncé de mes éloges, que, tous les soirs je m'efforçais d'agrémenter de qualificatifs nouveaux) pour si aimable pitance, elle me confia qu'il n'était pas toujours facile de transformer le quotidien en jour d' exception, la pêche étant ce qu'elle était, la chasse rendant ce qu'elle pouvait et la goélette faisant escale quand elle le voulait. Le père, tout en observant un coin du ciel, où, par une déchirure, scintillaient quelques étoiles annonciatrices de la fin de ces grains aussi violents que brefs, le père, donc, ajouta de sa voix douce et autoritaire...Tu vois, nous, ce qui nous emmerde le plus, ce sont les clients qui restent plus de deux ou trois jours, parce que là, on ne sait vraiment plus... Il s'interrompit brusquement, se rappela que j'étais déjà là depuis deux semaines, bafouilla... Oui mais toi, ce n'est pas la même chose...Nous nous dévisageâmes puis éclatâmes d'un rire qui dura longtemps.Je compris, à cet instant, que je commençais à faire partie des meubles. La « sobremesa » s'éternisait et je sentais mes hôtes nerveux. Quand la pluie cessa, le père se leva péniblement puis se dirigea d'un pas pesant vers le monolithe. La mère me lança un regard bienveillant...Après tout, tu fais partie de la famille, maintenant...Allait-on me demander de revêtir une toge, de coiffer une tiare en forme de citrouille pour me prosterner devant une idole faussement bienveillante, fraîchement arrosée du sang d'une vierge? Après avoir hésité un instant, le père retira le drap d'un geste théâtral, découvrant le poste de télévision le plus gigantesque qu'il m'eût été donné de voir. Sur la table, cachée jusque là par le drap, une batterie de boîtiers clignotants, reliés à une antenne parabolique, sans doute, déguisée en bougainvillier. Le père installa deux transats en face du monstre, puis, son épouse et lui s'y laissèrent tomber, faisant ainsi grincer les structures de la vieille demeure. Je m'installai derrière eux, dans un fauteuil de bambou aux jointures couinantes.Le père se tourna vers sa femme, les deux commandes nécessaires à l'utilisation de cet invraisemblable ustensile fermement calées dans ses mains puissantes....Qu'est-ce que tu veux voir ma puce?...Et la mère en minaudant...Oh, tu sais bien mon chéri!... Je les trouvai émouvants et charmants. Après tout, à eux deux, ils comptaient plus d'années que la tour Eiffel. Après avoir subi « Au coeur du brasier » et « Baisers ardents » (je ne suis pas certain des titres, mais c'était dans cet ordre d'idée, de palpitantes telénovelas brésiliennes, mal doublées en français par des québécois enrhumés où il n'était question que de pauvresses des favellas tombant amoureuses de fils de riches fazendeiros bêtes et méchants), je pus voir un extrait d' « Envoyé spécial ». Il était question d'une famille dont tous les membres étaient au chômage (le père, la mère, les enfants, les grands-parents, enfin tous), logée en rase campagne dans une maison qui, à la moindre pluie, se remplissait d'eau comme un bocal à poissons. Alors, ils se déplaçaient tous en cuissardes, chacun vaquant à ses occupations en grommelant au milieu du clapotis et des charentaises partant à la dérive. Evidemment, ils souffraient tous de maladies rares et incurables. J'ignore comment ils font à « Envoyé spécial », ils demandent peut-être à Delarue de faire un casting pour trouver les êtres à la vie la plus pourrie possible, mais je ne sus jamais le fin mot de l'histoire car le père éteignit le poste et se tournant vers moi...Oh, ça me démoralise toutes ces conneries! Allez, tout le monde au lit!..

Commentaires

Ah la sacro-sainte télé ! J'avais été frappée au vietnam de la trouver dans toutes les demeures même les plus reculées et les plus vétustes... Parfois la maison ne compte qu'une seule pièce, il n'y a pas l'eau courante mais la télé trône au milieu de la pièce.

Écrit par : tinou | 22 octobre 2007

Très raisonnable, votre chute ! C'est ce que je dis toujours : allez, un verre de lait, une pute, et dodo !

Écrit par : Didier Goux | 24 octobre 2007

Oui, Tinou, trône, le terme est très bien choisi, mais je ne sais pas si nous songeons tous deux au même trône!
Un verre de lait? Est-ce bien raisonnable, Didier?

Écrit par : manutara | 24 octobre 2007

Les commentaires sont fermés.