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15 octobre 2007

La retraite du milliardaire

 

En dehors d'une nourriture succulente et abondante, l' « Eden troc » offrait une autre spécialité à sa clientèle: ce que les espagnols appellent la « sobremesa », ce temps plus ou moins long passé à table, entre la fin du repas et le retrait du dernier convive dans son box. Le père et la mère ne s'en cachaient nullement: leur unique but en ouvrant ce modeste établissement, quinze ans plus-tôt, alors que jeunes encore (tout juste cinquante ans), ils étaient venus s'installer aux Marquises dans ce que je considère comme l'île la plus belle et la plus difficile d'accès, leur unique but donc, avait été la promotion des relations humaines. A prime abord, la passion du genre humain n'aurait certainement pas été ce qui me serait venu à l'esprit si l'on m'avait demandé de faire un portrait de ce couple. La mère toisait le nouvel arrivant d'un oeil oscillant entre la méfiance et le franc mépris. Quant au père, je me demandai durant tout le trajet entre « l'aéroport » et la pension, s'il ne portait pas sous sa large chemise hawaïenne, glissé dans la ceinture de son pantalon, un Walter PPK ou une matraque. Il s'exprimait avec, dans la voix, la tonalité monocorde de celui qui a l'habitude de se faire obéir sans avoir à hausser le ton. Alors que je me remettais à grand peine de la contrariété causée par la découverte de ce qui prétendait devenir mon espace de vie pour les semaines à venir, je demandai à la mère si je pouvais avoir un coca bien glacé. Elle me répondit...Non.... Tout simplement. Puis elle gesticula vers un appareil distributeur d'eau...De l'eau, c'est tout...Je ne parvins à contenir mon indignation qu'en me répétant, intérieurement...Demain, c'est tout vu, je me casse...

Mais durant le repas et, plus encore, la « sobremesa », la magie opérait, sans que ni le père, ni la mère ne se fussent départis de leur apparente froideur. Encore étrangers les uns aux autres quelques instants plus tôt, nous nous parlions tous comme de vieux amis. Et si nous y mettions tous du nôtre, la conversation pouvait durer jusqu'aux environs de minuit, heure à laquelle on peut décemment espérer s'endormir en oubliant que l'on n'est pas vraiment tout seul dans sa chambre. De ces conversations je ne garde aucun souvenir précis, ou plutôt, si, je m'en souviens précisément, mais n'en vois aucune qui mérite d'être rapportée. Sauf une. Cela devait être à la fin de la première semaine. J'étais un peu devenu, à mon corps défendant, l'attraction que l'on exhibe, ravi, à ses amis, à la fin d'un dimanche pluvieux, un mainate qui apostrophe le nouvel arrivant d'un...va te faire mettre...strident, un singe hurleur dans les bonsaïs de madame, la bonne laotienne.

Le père et la mère dont j'ignorais l'existence jusqu'à ce que je les rencontre, savaient tout sur moi, enfin presque. Tout ce qui concernait ma vie aux Marquises en tous cas. Ils devaient avoir des fiches sur moi, ou je ne sais quoi...J'appris ainsi qu'on me surnommait « le milliardaire », pour une raison qui dépasse l'entendement. Evidemment, cela ne pouvait qu'exacerber la curiosité des nouveaux arrivants, en général des retraités (la première catégorie socio-professionnelle en France) pour qui l'anecdote la plus croustillante dont ils pouvaient se prévaloir était d'avoir vécu, en direct, à la télé, l'arrivée des socialistes au pouvoir en 1981. C'est fou ce que ça a marqué le peuple de France, ce machin! En cet instant historique, je faisais escale avec l' « île de feu » à un jet de pierre de Cuba. Les connaisseurs apprécieront...Qu'on ne s'imagine pas que ce rôle d'entre poire et fromage me convenait le moins du monde. Mais la terreur que j'éprouvais à l'idée de me retrouver dans mon box à huit ou neuf heures du soir, sans même pouvoir lire de peur de déranger mon voisin, me rendait bavard. Il fallait tenir coûte que coûte, le plus longtemps possible! Chaque nouvel arrivage de clientèle était pour moi la source d'une angoisse confinant au trac. J'en étais arrivé à préparer mes textes. Il n'est pas anodin que tout en ayant mangé comme jamais dans mon existence, j'aie perdu une quinzaine de kilos durant mon séjour. De manière étrange, le récit qui faisait le plus frissonner d'un effroi rétrospectif tous ces aimables retraités n'était pas celui de mes navigations, mais celui où j'avouais, avec un plaisir sadique, n'avoir jamais cotisé à aucun système de retraite de ma vie! Après cette révélation, un grand silence s'établissait, puis quelques rires, parce que, là, on ne pouvait vraiment pas écarter le fait qu'il se fût agi d'une galéjade... Non!... Vrai de vrai!... Jamais?... Jamais!... Les femmes alors secouaient la tête d'un air navré, j'en ai vu même certaine écraser une larme furtive, les hommes, eux, s'envoyaient avec avidité une rasade d'un liquide fortement alcoolisé au fond du gosier, pour noyer dans l'ivresse les paroles qu'ils venaient d'entendre. Pour les achever, je précisais que je n'avais pas non plus d'enfants, qui, le cas échéant, auraient pu s'occuper de moi dans mes vieux jours. Puis la question que l'on ne manquait jamais de me poser ...Mais comment ferez-vous, quand vous ne pourrez plus travailler?... La réponse qui fusait... Bah, un coup de douze et le problème sera vite réglé... Le père et la mère adoraient cette partie de l'histoire. Si un soir, la question de ma lointaine retraite ne venait pas sur le tapis, l'un ou l'autre me donnait du coude dans les cotes...Allez, parle-leur de ta retraite...

 

 

 

Commentaires

Oui, j'imagine aisément que les gens te regardaient comme une bête curieuse ! Ici ils se préparent à manifester ( jeudi ) pour maintenir le droit à la retraite à 50 ans ( des jeunots donc, si je suis ta pensée) pour les métiers dits "pénibles". Je pense particulièrement aux conducteurs de train (du temps des locomotives à vapeur, soit, mais avec le T.G.V ?),qui jusqu'ici pouvaient prendre leur retraite à 50 ans, mais avaient le droit de continuer leur métier dans certains autres pays en touchant près du double de leur salaire ! C'est comme les retraités de la fonction publique qui peuvent continuer leur vie au soleil avec 75% de plus de pension s'ils ont la bonne idée d'aller vivre en Nouvelle-Calédonie ! J'avoue que l'idée m'a effleurée un bref instant... La loi est en cours de modification. Finalement ce sont les jeunes générations qui vont payer le laxisme des gouvernements précédents. Remarque, cela explique pourquoi on nous incite tant à rester beau et jeune le plus longtemps possible !

Écrit par : tinou | 15 octobre 2007

Compte tenu de l'espérance de vie qui, aujourd'hui, frise les 80 ans, un quiquagénaire est effectivement un jeunot. Au début du vingtième siècle, l'espérance de vie était de 50 ans environ. Donc, toujours en terme d'espérance de vie, une femme ou un homme de cinquante ans se trouve, aujourd'hui, dans la même situation qu'un jeune homme de 20 ans en 1900.
Je te remettrais tout ça au travail moi! Dommage que les mines de sel ne soient plus en activité. Les mines de sel et le knout, rien de tel pour redonner des couleurs à l'économie!

Écrit par : manutara | 15 octobre 2007

voici ma nouvelle adresse :
http://cheztinoulamutti.hautetfort.com

Écrit par : tinou | 17 octobre 2007

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