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11 juillet 2007

La pension

J’ai fait cette découverte au cours d’un de mes récents voyages vers cette lointaine dépendance où me mène mon travail, cette île encore un peu plus oubliée des hommes que ne l’est celle où je réside d’habitude, ce bout de terre battu impitoyablement par les flots déchaînés du Pacifique Sud, auquel ses pics, véritables lingams basaltiques,  confèrent l’aspect d’un temple indou. Jusque là, dans mon esprit,  une pension était indissociable de l’image qu’un Balzac, un Zola, un Dostoïevski ou encore un Dickens y avaient imprimé dans mon adolescence : une bâtisse aux murs lézardés, des escaliers aux marches usées, des chambres au papier peint d’un jaune pisseux, des rideaux éliminés, un lit au sommier défoncé, une table de chevet bancale abritant un pot de chambre ébréché, une tenancière en laquelle sommeille, comme en toute tenancière qui se respecte, une Ténardier  parvenue à stade plus ou moins évolué dans l’abjection et  l’ignominie. Comme on le voit, je ne nourrissais aucune idée préconçue lorsqu’on me remit le billet d’avion auquel était agrafé un « voucher » me donnant droit à dix jours et dix nuits à la pension « Eden Troc »

Le minuscule bimoteur emportait dans ses flancs l'un de ces échantillons d’humanité auquel seule la plume d’un Somerset Maugham ou d’un Conrad saurait rendre justice. Faciès parcheminés par le soleil et colorés par la mauvaise vinasse, yeux glauques striés de veinules verdâtres se cachant au fond d’orbites adipeuses cernées de poches cuirassées comme des guêtres de mamelouks, nez piqués comme des tromblons corses, panses rebondies abritant dans leur flanc des foies hypertrophiés confis dans leur mauvaise graisse, cœurs aux valves gondolées de trop charrier un sang épais comme les eaux de la Neva à la débâcle, conversations anémiques. Au milieu de toute cette carne tout juste bonne pour l’équarrissage, un jeune « sac à dos », assis bien droit sur son siège minuscule, me fit l’effet d’un diffuseur d’essences subtiles (pas un de ces effroyables déodorant) disposé dans une chambre remplie de moribonds. Une fois de plus, je réalisai à quel point la vieillesse est un naufrage. Un interminable naufrage sans gloire, surtout lorsqu’on n’est pas encore vraiment vieux. Comment une jeune pousse vigoureuse et droite pouvait-elle se transformer, en si peu de temps, en un sarment noueux et tordu ? Les bêtes sont plus humaines dans leur manière de vieillir ! On l’aura compris, ce fut habité d’un indéfectible optimisme que je tentai de résister aux lois de la pesanteur en m’agrippant aux accoudoirs de mon siège, alors que nous atterrissions sur une étrange piste en pente située au fond d’une vallée bordée de falaises blanchâtres. Mon voisin, entre deux quintes de toux, m’expliqua, d’une voix grasseyante, que la déclivité de la piste permettait de mieux freiner l’avion si celui-ci atterrissait trop long, parce que, sinon, pas moyen de redécoller face à la montagne et alors….Il écrasa son poing de la taille d’une pastèque contre la paume de son autre main largement ouverte, masquant momentanément le hublot par lequel j’aperçus une cahute misérable sur laquelle un pinceau  facétieux avait barbouillé, en anglais…U*** International Airport….Une vingtaine de personnes, tout au plus, attendaient les nouveaux arrivants d’un air résigné. Une bouffée brûlante d’un air visqueux comme le sperme d’une holothurie vint nous assaillir, à peine eûmes nous franchi l’étroite porte du Twin Otter. Sur le tarmac, deux civières attendaient d’être chargées dans le Twin à destination du chef-lieu. Leurs occupants gardaient les yeux fermés et seules les poches des perfusions, reliées par un fin tuyau à leur bras, semblaient abriter quelque vie…C’est la dengue… me confia à mi-voix mon ex-voisin…La mauvaise, l’hémorragique !....Quelques passagers attendaient avec impatience que l’avitaillement en carburant s’achevât afin, m’imaginai-je, de mettre le plus de milles nautiques entre eux et cette terre où les miasmes de la maladie fauchaient la population.

Un homme d’une soixantaine d’années, un bel homme, devrais-je dire, entièrement de blanc vêtu me dévisagea du haut de ses deux mètres et d’une voix de stentor hurla mon nom comme si un espace considérable nous séparait. J’acquiéçai et m’apprêtai à lui emboîter le pas, lorsque, sortant un papier froissé de la poche, il en cria un autre. Le « sac à dos », abîmé dans la contemplation des deux civières et de leurs occupants, sursauta. Après nous avoir un instant contemplé avec des yeux de myope, il se dirigea vers nous. Transpirant abondamment dans son T-shirt trop serré pour ses latitudes, il avait perdu une partie de sa fraîcheur. Sa saine pâleur  s’était transformée en lividité malsaine. Il gesticula en direction des civières…Un accident, hein ?...Il y avait dans ce, hein, comme une muette supplique. Le bel homme eut un sourire amer…Ouais, c’est ça, un accident…Puis perfidement, tandis que les couleurs revenaient aux joues du jeune homme, il ajouta…de la nature…Après avoir récupéré nos maigres bagages, nous montâmes dans le quatre-quatre griffé aux armes de la pension. Je m’installai d’autorité sur la banquette arrière, laissant la place avant au jeune inconnu, soucieux d'éviter d'avoir à me joindre à l'inévitable conversation qui s'instaure immanquablement entre les occupants d'un véhicule, surtout lorsque ceux-ci ne se connaissent pas. Je ne suis pas totalement asocial, mais, pour la conversation, je n’aime pas être cueilli à froid. Après avoir pris place derrière le volant, se tournant vers nous, le bel homme se présenta…Je m’appelle Marc-Antoine mais tout le monde, ici, me surnomme Le Père. Je dirige, avec mon épouse, la pension « Eden Troc »…

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04 juillet 2007

Marrakech ou Ibiza?

Le physique est sans importance, c’est du moins ce que je pense et ai toujours pensé. Je fonctionne au feeling, mais le feeling est par définition aveugle et n’entraîne pas la réciprocité. Il semblerait qu’aujourd’hui, tout soit dans le paraître sans que cette proposition puisse donner lieu à contestation. Les moches (mais qu’est-ce qu’un moche ?) et les vieux (idem) sont des sous-hommes, un point c’est tout. Il faut vivre avec son époque et son temps. Mais l’époque est la même pour les moches et les vieux que pour les jeunes et les beaux. Sans compter qu’on peut être jeune et moche ou beau et vieux (mon cas, oui je sais, mais c’est comme ça, je n’y peux rien, c’est génétique). Il y a donc bien un temps et une époque mais ceux-ci peuvent être vécus de différentes manières suivant qu’on appartienne à telle ou telle strate de la société, à telle ou telle culture, à tel ou tel lieu géographique.

Le tout beau, tout jeune est avant tout une invention du Bobo métrosexuel qui lui-même est une invention du marché, pas celui où je me rendais dans mon enfance en compagnie du vieil Emile, mais  ce deus ex machina au culte duquel tout le monde sacrifie avec l’air entendu de celui qui hurle, je vous ai compris, à une foule de sourds muets. La grande majorité de l’humanité n’appartient pas à cette intéressante mouvance idéologique (Mets-je un short long ou un pantacourt ? Vais-je passer mes vacances à Ibiza ou à Marrakech ? Crème de jour ou crème de nuit ?). En fait, une grande partie de l’humanité se contente de n’importe quel vêtement pourvu qu’il cache la nudité de celui qui le porte, accueille les rides avec la joie de celui ou celle qui a vécu assez longtemps pour pouvoir s’en plaindre et la seule boite dans laquelle elle ira jamais s’éclater, cette humanité,  est un cercueil confectionné dans un bois de seconde zone, descendu au bout d’une corde effilochée en chanvre, au fond d’un trou dont on aura tôt fait d’oublier l’emplacement. Alors avec ou sans rides, confortablement installés dans un cercueil de chêne ou emmaillotés dans un linceul de jute,  nous finirons tous au fond de ce trou, oubliés de tous et si les morts étaient doués de raison, mais est-ce bien raisonnable de le penser, ils nous diraient, après avoir tourné et retourné longuement la question dans leur cerveau mort, rongé par les vers, ils nous diraient, en écoutant les craquements de leurs os attaqués par les pinces minuscules d’une armée d’insectes nécrophages aux allures de samouraïs, ils nous diraient en contemplant leur peau si souvent liftée, si rose et saine de leur vivant et à présent pauvre parchemin froissé et jauni, exsudant une glue fétide, ils nous diraient, sans doute, tout le regret qu’ils éprouvent à l’idée d’avoir distrait une seconde, juste une seconde, de leur brève existence pour se plaindre de leur apparence physique, un regret que toute l’éternité de leur mort ne pourra leur permettre d’expier, ils nous diraient la douleur qu’ils éprouvent à avoir blessé, ou pire encore, rejeté un être cher, pour quelques kilos superflus, une ride de trop ou un cheveu blanc trop tôt apparu et cette douleur les poursuivra tout au long d’une éternité sans miroirs, alors même que le souvenir de ce qu’ils ont un jour été aura disparu, retourné à la terre, à la mer ou à je ne sais trop quoi. Ils nous diraient, enfin, à nous, les vivants, vivez mais vivez sans souci outrancier de votre apparence car bientôt vous nous rejoindrez et alors, quelque fût votre laideur ou votre beauté, vous vous ressemblerez tous.

Mais, c’est bien connu, les morts ne parlent pas. Alors ? Marrakech ou Ibiza ? Crème de jour ou crème de nuit ?

 

 

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03 juillet 2007

Un chat dans la gorge

On dit, c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, mais moi c’est un chat qui me reste coincé en travers de la gorge, ou plutôt deux. Je ne suis pas vraiment fanatique de ces bestioles, mais trop c’est trop. L’autre jour, je voulus jeter un sac poubelle dans un container disposé à cet effet sur le chemin menant à ma maison. En soulevant le couvercle, je distinguai, lovés au fond d’un carton, deux petits chats, plus tout à fait des chatons, mais pas encore des chats adultes. Tremblant de tous leurs membres (comme si on pouvait trembler avec les membres d’un autre), selon l’expression consacrée, ils levèrent vers moi des yeux suppliants. Faisant un bref tour d’horizon, je cherchai à découvrir, caché au milieu des maisons voisines, le fils de pute qui avait bien pu se rendre coupable de pareil méfait. Sans doute encore une grenouille de bénitier qui, avant d’aller à l’église (nous étions dimanche) pour y aboyer ses prières, avait du balancer ses chats à la poubelle. Pas même le courage de les tuer. En me penchant dangereusement sur le rebord du container, je plongeai au milieu des immondices pour les libérer en les saisissant par la peau du cou  et les déposai délicatement dans l’herbe. Je craignis un moment qu’ils ne s’attachent à mes pas, mais ils filèrent en bondissant gracieusement au milieu des hibiscus et des frangipaniers. Une petite chance de survie (bien mince, car si la nature est généreuse ici pour un félin, les chiens, faméliques et maltraités, eux, ne le sont pas), mais une chance quand même….

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02 juillet 2007

Hommage à Raphaël Juldé.

En rentrant d’un voyage accompli dans une île encore un peu plus perdue que celle où j’habite d’habitude, j’allumai mon vieil ordinateur (il faudra que je songe un jour à me débarrasser de cette machine démoniaque pour abandonner définitivement cet univers virtuel malsain et me contenter d’une réalité tout aussi malsaine mais, pour le moins, tangible), victime de ce picotement habituel qui trahit ma crainte absurde de ne pas voir l’engin se remettre en route après une trop longue interruption possiblement fatale à l’un de ses incompréhensibles organes et me connectai sur internet. J’ouvris ma page figée à la date du 29 avril et cliquai sur les sites (je sais, ce ne sont pas des sites mais c’est pour éviter la répétition du mot page) de mon cyberespace, les seuls que je consulte encore, sans doute y en a-t-il de meilleurs, mais comme il y en a certainement de bien pires, je m’épargne la peine d’aller les consulter. De surcroît, la moitié des titulaires de ces blogs ayant jeté l’éponge, la tâche est de plus en plus légère. Je voulus ouvrir le journal de Raphaël Juldé, ouvrage pour lequel j’ai une « aficion » proche du fanatisme et là, l’auteur, en compagnie d’une tête de mort, m’expliqua, pas à moi seulement, mais à moi aussi, que décidément non, ce n’était plus possible, la bêtise des uns, la susceptibilité des autres, le poussaient à abandonner la mise en ligne de son journal. La surprise d’abord, le désarroi ensuite, le désespoir enfin, me firent lâcher un vagissement lugubre. L’intérieur de ma bouche fut brusquement asséché tandis que, concomitamment, une onde fielleuse l’envahissait. C’est possible, je vous assure ! Sous l’effet de l’indignation,  mon scrotum se contracta douloureusement.  Mon cœur marqua un coup d’arrêt. Je crus que j’allai faire un AVC comme ce pauvre Chirac. Cela ne se pouvait ! Pas lui ! J’attendis quelques jours, habitué au caractère lunatique des blogueurs de renom, qui annoncent, urbi et orbi, que, hic et nunc, ils arrêtent leur blog, que plus jamais, sous aucun motif, pas même si Bill Gates, craignant à Wall Street une chute vertigineuse du titre  Microsoft, le leur demandait en personne, ils n’écriront, de leur vie, un mot de plus. En général, on les voit réapparaître deux jours plus tard. Mais pas Raphaël ! Et pourtant ! L’ai-je envié de pouvoir décrire avec le talent que nous lui reconnaissons tous et cette minutie qui ne laisse dans l’ombre aucun détail, son quotidien qui avait fini par se fondre dans le mien. Pas un jour sans que je me dise, mais enfin, il va quand même finir par lui arriver quelque chose à ce garçon, il va passer son permis de conduire, faire un voyage en Ouzbékistan, finir son roman, être publié, recevoir le Goncourt, sa voisine du dessus va passer à travers le plafond et atterrir sur son lit, le début d’une belle et grande idylle, ou bien, ne soyons pas trop exigeant, ses toilettes vont se boucher, le scrumble (je ne sais foutrement pas ce que c’est. Une mangeoire électronique ?)  du lycée où il travaille va « disfonctionner », ce phénomène rarissime provoquant une vague de manifestations estudiantines sans précédent dans tout le pays, manifestations dont Raphaël prendra la tête, il sera reçu à l’Élysée, nommé ministre…. Mais non ! Il n’arrive jamais rien à Raphaël ! Et c’est là que l’on touche à l’essence même du journal intime ! N’importe qui est fichu de raconter un détournement d’avion, un tsunami, un naufrage, mais être capable de captiver l’attention du lecteur en l’absence de tout évènement, absence que vous et moi serions bien incapables de décrire, là, oui, là ou justement il n’y a rien, c’est une autre paire de manche ! Alors moi, tous les jours je me connectais, en me disant, aujourd’hui,  AUJOURD’HUI et pas au jour d’aujourd’hui qui est une abominable perversion linguistique mise au goût du jour par je ne sais quel « People » décérébré puisque justement aujourd’hui signifie en ce jour, donc au jour d’aujourd’hui signifierait, si cela a un sens, au jour de ce jour, donc je me disais, aujourd’hui, il va enfin se passer quelque chose et de fait, il se passait tous les jours quelque chose sans que ces choses prissent réellement l’apparence de quelque chose en particulier. Ce n’était plus un journal mais un jeu de piste. Je finissais par rêver de Raphaël Juldé, par me transformer en Raphaël Juldé. Bien mieux que second life où j’erre depuis des semaines sur une île étrange, nu et sans zizi (si quelqu’un pouvait m’expliquer comment fonctionne ce machin…second life, pas le zizi !). Bref, fidèle lecteur de ce journal depuis plusieurs années, j’étais dans l’expectative, j’attendais je ne sais quoi et c’était cette ignorance même qui me maintenait justement en haleine. Le syndrome du « désert des tartares ». Il m’est un jour arrivé de partir en montagne. Je fus surpris par la pluie, un faux pas sur le terrain rendu glissant, j’avais roulé dans l’abîme, miraculeusement freiné dans ma chute par quelques frêles arbustes. Tandis que, en haillons,  le corps lacéré par les roches, je me hissai péniblement le long de la pente, je ne songeai qu’à une chose, je ne voulais pas mourir sans connaître la suite…des aventures de Raphaël Juldé ! C’est la vérité ! En ce moment, j’ai une pensée très peu charitable pour toutes ces personnes, qui doivent vraiment n’être personne et désireuses de le rester, qui m’ont privé de ma lecture favorite en acculant son auteur à la fermeture de son site par d’incessantes jérémiades. J’ignore qui est Raphaël, mais son écriture ne traduit nulle méchanceté ni acrimonie. Tout juste un peu d’ironie et beaucoup d’humour dont la principale victime est lui-même, me semble-t-il. Alors qu’il parle de telle ou telle personne dont le lecteur moyen ignore jusqu’à l’existence, franchement, il n’y a pas de quoi en faire un drame. Après tout, on ne peut contrôler ni son image ni la pensée des gens, alors autant les laisser s’exprimer ! Voilà, si Raphaël me lit un jour, ce dont je doute, mon blog étant très loin d’avoir la notoriété du sien, qu’il sache que j’ai passé d’excellents moments à le lire, que personne ne lui en voudra s’il songe à remettre son journal en ligne (peut-être qu’en transférant son journal en un lieu imaginaire à la manière de Swift…Raphaël chez les lilliputes ?) et qu’en attendant, je lui souhaite bon vent pour sa carrière littéraire.

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