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29 avril 2007

Rencontre du troisième type

Quand, par téléphone, j’avais informé Jean de la présence, à nos côtés, de Peter, pour la durée du voyage, il n’avait pas bronché. Un peu quand même, mais c’était entièrement de ma faute.  Je dus lui faire une présentation des faits, d’une telle désinvolture, où Peter semblait tombé du ciel, parachuté par Dieu le père…Ouais, il y a un mec qui insiste pour venir avec nous…que Jean me demanda, avec un rien d’inquiétude dans la voix…Tu le connais un peu, quand même ?...Mais là, à Roissy, en attendant que les passagers du vol de la Bristish Airways en provenance de Londres franchissent la porte  pour débouler dans le hall d’arrivée, je me sentis me dégonfler comme une baudruche. J’en venais à espérer que Jean eût manqué son avion et que nous fussions obligés de partir sans lui. Evidemment, ça ferait un drame, mais un drame à venir, à mon retour et, avec un peu de chance, je ne reviendrais jamais. Sinon,  j’avais quand même un mois pour me préparer à affronter sa déception. Parce que là, le drame était imminent. Du coin de l’œil j’observai Peter. Comme chez tous les rouquins très blancs, cet après-midi ensoleillé passé sur les bords de la Seine avait laissé sur son visage et ses bras des stigmates incandescents : Peter n’était pas rouge, il était en feu ! L’excitation provoquée par l’imminence du départ et de la rencontre avec cet ami d’enfance dont je lui rebattais les oreilles depuis des mois, n’arrangeait rien à son coloris. Et puis, il était si grand, si gauche, si roux,  si déplacé en un mot ! Bon, d’accord, un sacré marin, un type bien aussi,  mais ça on s’en fichait pour l’instant. Cette voix aussi. Dieu du ciel cette voix ! En plus il s’en servait à tort et à travers en s’adressant au premier venu comme si de rien n’était. Non, non. Ces deux là allaient se détester, à peine auraient-ils posé leur regard l’un sur l’autre. Le voyage allait être un désastre. On ne ferait sûrement pas l’économie d’une tragédie. Il faudrait les rapatrier dans des avions séparés, immobilisés par des camisoles de force.  Je me sentis physiquement mal. Une bouffée de chaleur me monta à la tête tandis qu’une nausée croissante s’emparait de moi. Je me mis à transpirer. Fuir ! Oui, c’était cela ! Il me fallait fuir et les laisser se débrouiller sans moi. En gesticulant vers le point le plus éloigné du hall, je bafouillai d’une voix rauque de corbeau tuberculeux…Faut que j’aille aux toilettes, de toute urgence. Attends-moi là, avec Jean… Je me fondis dans la foule particulièrement dense en ce début de soirée. Pas pour longtemps. On me tira par le pan de ma chemise. Encore Peter…Il a l’air de quoi ton copain…Je réfléchis un instant…Je ne me rappelle plus…Hein ?...Ah, si. Il ressemble à Jacques Dutronc…Jacques Dutronc ? Quelle plaisanterie ! Jean ressemblait à un gros hanneton. Il était tout en rondeurs et depuis sa quinzième année portait, à toute heure du jour et de la nuit, des Ray Ban de pilote. Hanneton, ça m’était venu comme ça. Il aimait aussi les longs manteaux de couleur brune. Hanneton, Jean n’avait rien contre, lui que tous ses intimes surnommaient Glouglou pour sa plastique de scaphandrier. Mais, je ne pouvais quand même pas dire à Peter…Mate un mec qui ressemble à un scaphandrier ou à un gros hanneton. Au choix… Je profitai du maelström provoqué par l’arrivée des passagers du vol en provenance de New Delhi, pour m’immerger au milieu des saris et des turbans. Je me laissai entraîner par le flot en faisant semblant de chercher quelqu’un. Un groom portant l’uniforme de quelque palace parisien, forçant la presse, son petit chapeau incliné sur le front de manière canaille, s’approcha de moi, trompé, sans doute, par mon teint hâlé…Misteur Par, heu, Pradesh ?...Il releva la tête de sa petite ardoise maladroitement gribouillée et me dédia un sourire chargé d’expectative. Tout en songeant que ce garçon ne devait pas se mettre que des suppositoires dans le cul (et pourtant, je n’avais vraiment pas le cœur à ça), je fus un instant tenté de le suivre. Mais un gros indou huileux et suant s’interposa…I am mister Pradesh !... Le sourire du petit groom vint mourir à mes pieds. A nouveau je fus happé par le flot. Je finis par me retrouver dehors, bien que le mot dehors ne convînt  pas précisément à cet environnement de béton et de verre. Je crois me souvenir que l’aéroport de Roissy avait été inauguré quelques mois plus tôt. Il ne s’agissait encore que de ce terminal de forme circulaire où l’on finissait invariablement par se perdre, sans jamais bien savoir combien de fois on en avait fait le tour. Deux grands gaillards essayaient d’introduire une confortable mama, que je me plus à imaginer sicilienne, dans une voiture minuscule. Une montagne de bagages espérait le même sort sur le trottoir. Le conducteur d’un bus rempli de passagers au regard vide actionna le klaxon, sans conviction. La mama, encastrée à l’arrière de la minuscule automobile, se mit à gesticuler de manière obscène en direction du bus. Des policiers s’approchèrent d’un pas nonchalant. Un peu plus loin,  un homme minuscule monta dans une confortable limousine, véritable paquebot terrestre qui démarra dans le feulement de son moteur douze cylindres et le chuintement de ses pneus neufs. La mama disparaissait à présent sous les sacs et les valises entassés,  sans ménagement, par les deux gaillards terriblement semblables (des jumeaux ?). Les policiers avaient encore ralenti le pas comme si cette scène d’une misère sans grandeur leur était trop familière pour qu’ils pussent intervenir sans avoir l’impression de se tirer une balle dans le pied. Un mur de japonais, remorqué par un guide surmonté d’un parapluie fermé, me masqua la scène. Lorsqu’il fut passé, la petite voiture avait disparu. Ne restait sur le trottoir qu’une chaussure de femme déformée au talon cassé. J’ai toujours été fasciné par cette faculté, que nous avions, d’être capables, au milieu de la cohue la plus aléatoire, d’établir un semblant d’ordre tout en parvenant à en extraire une scène absurde et insignifiante dont nous nous souviendrions des années plus tard. Je rentrai dans le terminal. Le rouquin et le hanneton avaient fini par se trouver. Jean avait maigri. Grandi aussi. Nous devions avoir la même taille à présent. Je ne sais pas pourquoi, mais cela me déplut. J’aimais à me le rappeler petit et gros. Déjà qu’il était plus intelligent que moi, si en plus il se mettait à devenir beau…  Il avait finalement un petit quelque chose de Dutronc, en dehors des lunettes. Le sourire et cette masse de cheveux qui lui recouvrait complètement l’oeil droit. Ses rondeurs avaient fondu sous son T-shirt frappé aux armes de son école. La pratique de l’aviron, m’expliqua-t-il, plus tard. Forcément, en Angleterre… Peter et lui parlaient en anglais quand je les rejoignis. Une discussion animée sur les mérites comparés de la Migros et de Harrod’s. Finalement, ils allaient sûrement s’entendre.  J’échangeai avec Jean un virile shake-hand (à l’époque, les garçons ne s’embrassaient pas sur la joue en public, ni dans l’intimité, du reste) et, de manière fort inutile, les présentai l’un à l’autre, très heureux, brusquement, qu’ils fussent mes amis.

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24 avril 2007

Les buveurs de coca

Je ne me rappelle plus exactement comment nous tuâmes cet interminable après-midi parisien. Evidemment, un 14 juillet tout était fermé. Après avoir laissé nos bagages à la consigne de la gare de Lyon, nous dûmes traîner sur les quais. C’était une journée magnifique. Magnifique et chaude. Nous bûmes  des litres de coca avec de la glace et une rondelle de citron à cheval sur le rebord du verre. Pour moi, le coca était la boisson de voyage par excellence. Disponible dans les coins les plus reculés de la planète, quand même l’eau minérale venait à manquer, c’était aussi un remède efficace contre les problèmes digestifs, indissociables des incursions d’un estomac occidental au sud du tropique du Cancer. Le reste de l’année, je buvais de l’eau. De toute façon, depuis que Peter était entré dans ma vie (juste dans ma vie) en la sauvant et qu’il avait décidé également de sauver mes finances en m’associant à sa Migrosmania, le choix en matière de boissons s’était tragiquement restreint. Non seulement la Migros proposait ses propres produits à des prix inférieurs de cinquante pour cent à ceux du marché, mais, en outre, son propriétaire, un calviniste des plus austères, s’était assigné la mission de sauver les masses populaires de l’abrutissement dans lequel les plongeait l’absorption de boissons alcoolisées et, puisqu’on y était, il se proposait également de les soustraire au plaisir impie provoqué par la caresse lubrique de millions de bulles sur des millions de palais assoiffés en ne proposant à la vente, outre une eau des plus plates, que des jus de carottes, betteraves et autres légumes indigestes dont je retrouvai quelques exemplaires (intacts), vingt ans plus tard,  dans un recoin poussiéreux de la cave. La mémoire est chose étrange. En commençant cette page, je me proposais d’expédier ce lointain après-midi de juillet en quelques mots : nous nous promenâmes le long des quais. Un point c’est tout. Puis vint le souvenir de cette soif inextinguible qui nous poursuivit tout au long de ce court intermède parisien. Et cette histoire de gentils garçons buveurs d’eau (ou de coca) est venue se télescoper chronologiquement avec une réflexion d’Olivier sur MSN. Il était en train de me parler du dernier ouvrage de Renaud Camus et de sa vie sexuelle agitée qui connut un pic d’activité au milieu des années soixante-dix, la période où se situe mon misérable récit. Trois mille hommes à son actif (moi, je me serais arrêté de compter au bout du millième) ! Sur le ton de l’autodérision, je lui écrivis qu’en ce qui me concernait ce serait plutôt trois. Olivier me répondit au moyen d’un rigolard  se tordant sur le sol (je hais ce machin), ajoutant que j’avais sûrement du manquer des occasions en ces temps de frénésie sexuelle. Après lui avoir souhaité bonne nuit, je me mis à réfléchir. Avais-je réellement manqué des occasions ? Le petit séminaire ? N’en parlons pas. C’était déjà tout un drame de laisser tomber un crayon, alors, à moins d’être suicidaire…Mais à l’université de Genève, je jouissais d’une liberté absolue. Alors ? Mes camarades d’étude ? Je les passai avidement en revue (nous n’étions pas plus d’une trentaine) à la recherche de l’occasion manquée. Non, franchement, je ne voyais pas. Beaucoup plus âgés que moi (en Suisse, à l’époque, dans une situation de manque chronique de main d’œuvre, les chasseurs de tête faisaient le pied de grue devant les lycées pour mettre la main sur les bacheliers à peine leur maturité obtenue. Plus tard, aux abords de la trentaine, certains d’entre eux, en manque de nourritures intellectuelles, venaient s’inscrire à l’université), la plupart de mes camarades vivait déjà en couple (un homme, une femme, quoi). En première année, il y eut bien ce petit tessinois (je dis petit car il était petit de taille, mais  devait bien avoir trente ans) aux yeux de velours et à la croupe rebondie. Une vraie chienne qui me tournait autour. Il avait un cheveu sur la langue et comme c’était un cheveu italien, le résultat était assez  poilant. Toutefois, il était agréable à regarder. Tandis qu’assis à côté de moi au dernier rang, il feignait de s’intéresser à mes notes en me susurrant des obscénités, je tentais de me concentrer sur le discours de l’éminent professeur L*** , au savoir immense, aux publications pléthoriques, dont le visage dénotant une ascèse rigoureuse et une vertu sans faille, se braquait immanquablement dans ma direction, avec la bonhomie réservée aux très jeunes disciples, à la fin de chacune de ses phrases chargées d’un sens dont la profondeur ne serait accessible à nos intelligences en devenir que bien après la fin du cours. Pénétré de l’honneur qui m’était fait, je hochais la tête avec gravité ne sachant plus très bien si ce hochement approbateur s’adressait aux propos du professeur L*** ou aux propositions licencieuses du petit tessinois. Parfois, mon attention chancelante me faisait quitter le droit chemin et je me plaisais à me l’imaginer nu (le tessinois, pas le professeur), gigotant comme un possédé sur sa peau de guanaco (m’en avait-il parlé de cette peau de guanaco !) avec un résultat des plus probants. Toutefois je n’arrivais pas  à me décider à céder au chant des sirènes, en l’occurrence une visite à son appartement pour en admirer la sublime vue sur la rade de Genève. Il y avait son côté mièvre, presque loukoumesque. Ensuite, son outrancière homosexualité parfaitement assumée qui faisait dire à mes camarades…Esteban, attention à ton petit cul…ce à quoi le tessinois répondait, sans gêne aucune…fé plouto por lé mien qué fou faire dou foufi…En fait, on ne comprenait pas grand-chose à ce qu’il racontait. Moi, je jouais au petit mâle moqueur, large d’idées et étroit de cul. D’ailleurs c’est bien ce que je faisais : je me jouais de Massimo (tel était son nom) tout en jouant avec l’idée de finir un jour sur sa foutue peau de guanaco. Comme je mettais un peu trop de temps, à son goût, pour me décider, il cessa de s’intéresser à moi et finit par ne plus du tout venir aux cours. A croire qu’il ne s’y était inscrit que pour venir y faire ses emplettes. Donc, exit le tessinois linguistiquement chevelu. Soyons bon prince, allez, hop, une occasion de perdue. Evidemment, le monde ne s’arrêtait pas aux grilles de l’université. Genève, sans être une mégapole, était tout de même une grande ville. Oui, mais voilà, une grande ville calviniste. Impossible de trouver, un bar, un café ou un restaurant ouvert après huit heures du soir. Riad, à coté de Genève, ressemblait à un luna park. En outre, pour simplifier les choses, j’habitais en rase campagne, à une quinzaine de kilomètres de la cité de Calvin.  La chose la plus amusante qui m’arriva, dans cette ville, fut d’aller voir au cinéma les Mille et une nuits de Pasolini. C’était l’après-midi et j’avais deux heures à tuer. Le film était déjà depuis un certain temps à l’affiche, aussi me retrouvai-je seul, dans l’immense salle, en compagnie d’une dame d’un certain âge, assise à quelques rangées devant moi. A chaque fois que la caméra montrait, en gros plan, le sexe d’un garçon, artistiquement lové au centre de sa toison pubienne, dans le but évident, pour le metteur en scène, d’obtenir un effet dramatique d’un érotisme à peine soutenable, la dame éclatait d’un rire hystérique tonitruant en se donnant de grandes claques sur les cuisses. Comme il y avait quand même un nombre assez important de scènes dénudées dans ce film, au bout du deuxième ou troisième sexe servi sur son lit de poils, gagné par l’hilarité de ma compagne inconnue, je me tordais sur mon siège en proie au fou rire le plus incontrôlable qui se puisse imaginer. Se prévalant de ce renfort inattendu, la dame se tournait à présent vers moi pour s’esclaffer dans le clair obscur de cette salle de cinéma déserte. Je crus bien, un instant, qu’elle allait faire une attaque lors de la scène de la castration. Le rire se transforma en un long râle syncopé et je me demandai s’il ne valait pas mieux interrompre la projection.  Sinon, Genève, question distractions, ça craignait dans les années septante ! Evidemment, j’aurais pu relancer Massimo (j’avais son adresse) et de fil en aiguille accroître le champ de mes fréquentations, mais les choses se passèrent autrement. Jaja (femme mariée, un enfant, malheureuse en ménage, certes, mais femme quand même) et Peter (buveur hétérosexuel de jus de betterave, Migrosmaniaque) devinrent mes grands amis et infléchirent sans doute le cours de ma vie (sexuelle, en tout cas). Jaja organisait chez elle de petits dîners familiaux très BCBG où ne se croisaient que des couples mariés et Peter, fort de son patronyme, m’introduisit dans une société fort huppée, mais (hélas ?) fort peu dépravée, ou, au cours de rallies, au milieu d’une débauche de jus de fruits et de canapés au saumon, au son du dernier succès de Sardou, des unions mûrement soupesées (chiffre d’affaire, patrimoine immobilier, portefeuille de titres) s’ébauchaient. Alors, qu’on ne vienne pas me parler d’occasions manquées ! Tout au plus, participai-je sur le Léman à des régates interdites au commun des mortels, ce qui me permit de parfaire mes connaissances en matière nautique. Mais tout de même ! Rétrospectivement, je me dis que si je m’étais lié d’amitié avec de jeunes dépravés comme Massimo et non avec ces deux monolithes de vertu calviniste que furent Peter et Jaja (il faut tout de même nuancer, Peter adorait s’exhiber à poil et Jaja finit par me violer dans un sordide hôtel de passe niçois), j’aurais certainement eu de nombreuses occasions (j’étais loin d’être repoussant) et au milieu de toutes ses occasions, j’aurais certainement fait la rencontre que beaucoup firent, à cette époque, avec la maladie qui devait les tuer quelques années plus tard. Ca rend brusquement ces occasions manquées beaucoup moins regrettables. Finalement l’hétéro roux et le pédé brun, éclusant leur coca en s’écrasant le nez contre la rondelle de citron à la terrasse d’un café parisien, ne formaient pas une si mauvaise paire que ça, en cette chaude fin d’après-midi du 14 juillet de l’an 1975.

 

 

 

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22 avril 2007

Du Toblérone dans le nasi goreng

Le 14 juillet 1975, je ne sais plus qui nous déposa à la gare de Cornavin (Genève). Cornavin. Drôle de nom pour une gare. Chaque fois que je l’entends, je pense à Tintin.   Tandis que nous faisions la queue pour acheter notre billet de train, je songeai que ce voyage m’échappait totalement. Peter était un hyperactif. Il ne pouvait tout simplement pas passer au second plan et se laisser vivre en laissant, au passage, vivre les autres. D’habitude, cela m’allait très bien. Mais, pour un voyage c’était autre chose. La seule règle à laquelle j’acceptais de me plier était celle de l’improvisation la plus absolue. Un billet d’avion pour la destination la plus lointaine possible, quelques points de chute, de l’argent et vogue la galère. Jusqu’ici, cela ne m’avait pas si mal réussi que cela. Jean partageait mon point de vue. Pour Peter, c’était tout simplement une hérésie. D’abord il y avait les gens. Ces gens merveilleux que nous allions rencontrer, qui ne semblaient  exister que pour nous rencontrer. Peter était d’avis que, pour être certain de ne pas tomber en panne de gens comme on tombe en panne d’essence, il fallait en faire provision avant de partir. Personnellement, les gens, je m’en fichais. Déjà que je ne connaissais pas mes voisins du bord du lac et n’avais nulle intention de les faire sortir de leur anonymat dans les cinquante années à venir, je ne voyais vraiment aucune raison de me soucier de connaître des gens vivant à dix mille kilomètres de là. De toute façon, à vingt ans, je nourrissais à l’égard du genre humain l’optimisme d’un Orwell. La bêtise régnait en maîtresse sur tous les continents, à moins que je ne fusse, moi, d’une bêtise telle que la lumineuse intelligence de mes contemporains m’échappât totalement. Les deux options restent ouvertes. Dans ces conditions, pourquoi voyager,  me demanda un jour Peter avec, dans la voix, des intonations de procureur. En affectant des airs de lotus sacré trempant ses racines dans les eaux saturées en urine d’une piscine municipale, je lui répondis…Pourquoi pourquoi ?...Quoi, pourquoi pourquoi ?...me rétorqua-t-il…Sommes-nous mus par la cause de l’effet ou par  l’effet de la cause ?…dis-je d’une voix évanescente. Peter réfléchit longuement, le front plissé sous l’effet de la concentration, avant de lâcher, de sa voix haut perchée…Bah, j’en sais rien moi !...J’aimais bien mener Peter en bateau. Dans le désert. Jean, lui, était beaucoup trop intelligent pour semblable navigation. Le fait est que j’adorais voyager et que je me moquais éperdument de la raison de pareille passion. Je voyageais, victime ravie d’une étrange frénésie, semblable à celle dont sont atteints les baiseurs compulsifs. Toujours prêts à recommencer. Sans souci du lendemain. Djakarta, Borobudur, Bali sonnaient agréablement à mes oreilles. Il ne m’en fallait pas plus. Pour le reste, on verrait une fois sur place.  Ce 14 juillet 1975, je ne voulais surtout pas « faire » l’Indonésie comme on disait à l’époque, juste m’emplir de sensations déraisonnables. Mais Peter en faisait tout un nasi goreng de ce voyage. Ainsi, il contacta sa fameuse amie indonésienne à Genève. Elle  nous apprit une foule de choses intéressantes. En Indonésie, il y avait des indonésiens (un assez grand nombre, ma foi). Perdue au milieu de tous ces indonésiens, il y avait sa famille composée, elle aussi,  d’indonésiens qui savaient deux ou trois choses sur l’Indonésie. Elle allait  prévenir ses parents qui à leur tour… Par ailleurs, les petits hôtels étaient moins chers que les grands. Pour les taxis, il fallait discuter les prix avant d’y monter. Enfin, rien que des choses inattendues et passionnantes. Peter était content. C’était l’essentiel. Il avait l’adresse de gens, merveilleux certainement puisqu’ils partageaient les mêmes gênes que sa copine (qui m’avait l’air d’une parfaite mégère, entre nous soit dit) et ces gens merveilleux permettraient d’amorcer la pompe à gens, donc de ce côté-là nous étions parés. En regardant Peter noter, avec application, adresses et numéros de téléphone dans un petit carnet de moleskine noir, je me vis très nettement en train de subtiliser ce carnet, à un moment ou un autre du long vol entre Paris et Jakarta, puis le flanquer dans les toilettes de l’avion où il serait aspiré avec un bruit de succion terrifiant. J’ai horreur d’être attendu dans un pays où personne n’est supposé m’attendre.

Cornavin était un endroit improbable pour s’embarquer vers l’Indonésie. C’est pourtant ce que nous fîmes, modestement dans un premier temps, puisque nous n’allions qu’à Paris d’où, le soir même, après avoir récupéré Jean, nous devions nous envoler pour Djakarta. Dix minutes avant le départ du train, alors qu’il nous restait encore les formalités de douane à faire (de manière étrange, à Cornavin, les passagers à destination de la France sont contrôlés en territoire suisse par des douaniers français), Peter se souvint brusquement de la famille de sa copine indonésienne. Il se précipita dans une chocolaterie. En Suisse, on ne rigole pas avec les chocolats. Il y a de quoi devenir fou pour qui aime les chocolats. Il y en a de toutes les formes, de toutes les tailles, pour tous les goûts. Je nous voyais déjà trimbalant des valises de chocolat, parce que la famille de la copine aurait, sans problèmes, à elle toute seule, pu repeupler l’Auvergne ou la Corrèze. Alors forcément, moi qui savais ce qu’il allait advenir de son carnet de moleskine contenant les adresses et les numéros de téléphone, j’essayai de  dissuader Peter. Mais lui…Non, je ne peux pas arriver les mains vides…Je dois dire que ce jour là, Peter m’étonna. J’avais pensé avoir fait le tour de sa pingrerie. Déjà, le voyage en train jusqu’à Paris, au lieu de prendre l’avion, mais là, franchement…Au milieu de ce débordement chocolatier, Peter sélectionna avec des airs de grand seigneur…deux barres de Toblérone à un septante cinq chacune. Voilà ! Tenez, braves amis indonésiens. Ne finissez pas tout ! Laissez-en pour demain. Gare à l’indigestion. Ce n’est rien, ne me remerciez pas ! Un peu comme si au milieu de toutes les richesses contenues dans la caverne, Ali Baba avait sélectionné une paire de charentaises. Ce n’est pas mauvais le Toblérone. Très efficace pour combler un petit creux. Mais en cadeau, franchement…J’avais beau savoir que jamais ces chocolats n’atteindraient leurs destinataires, j’essayai tout de même d’orienter Peter vers un choix plus judicieux. C’était une question de savoir vivre. Par exemple, ce coffret rempli de dix kilos de chocolat déguisé en lingots d’or estampillés aux armes de la banque nationale suisse. Amusant en plus. Comment ? Cinquante francs ? Mais tu as perdu la tête, Esteban ! J’étais loin d’imaginer que ces deux misérables barres de Toblérone allaient se transformer en casus belli entre nous.

Nous fîmes le voyage, enfermés dans un compartiment de seconde classe, en compagnie d’une demi douzaine d’adolescents d’une exquise laideur, petits genevois surexcités à l’idée de monter à l’assaut de la grande ville française. Cela sentait l’auberge de jeunesse, le sandwich pris sur un coin de table, les musées visités en tarifs de groupe. Peter, qui ne pouvait résister à l’idée de parler à des gens, fussent-ils membres d’une caste inférieure, ne sut résister  à la tentation de leur dévoiler notre destination finale. Il se fit alors dans le compartiment un silence respectueux, durant lequel ces jeunes gens, persuadés, une minute plus tôt, de vivre une aventure inoubliable, prirent conscience, avec une certaine amertume, de la modestie de leurs aspirations. Paris leur parut brusquement beaucoup moins lointaine, infiniment moins mystérieuse. Les rires se firent plus discrets, les paroles plus rares. Notre compagnie les intimidait.   Je trouvai cela cruel. Moi, je ne leur aurais pas adressé la parole. Je me serais contenté d’écouter avec un sourire (intérieur) amusé toutes leurs rodomontades amoureuses ainsi que le récit prématuré  de leurs rocambolesques échappées dans la ville lumière.  Ils auraient continué à croire que ce quatorze juillet était le plus beau jour de leur vie.

 

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16 avril 2007

Les écarts types

Toute la matinée, pendant les quatre interminables heures de statistiques, une matière ignoblement abstruse, où il n’était question que d’écarts types et d’indices pondérés assénés sans modération, de manière suffisante, par un professeur que nous abhorrions, toute la matinée, donc, j’avais senti Peter fébrile. Il n’arrêtait pas de me donner des coups de coude et de m’ébouriffer les cheveux, me tirant de la malsaine torpeur dans laquelle les cours du professeur Hasenfratz ne manquaient jamais de me plonger.  

A midi donc, au Landoldt, je me jetai sur mon cordon bleu en faisant jaillir sur le menton le fromage fondu dissimulé, avec générosité, entre les deux tranches filiformes d’un veau anémique, quand Peter, délaissant son assiette, déposa devant moi, sur la nappe blanche, une petite chose en papier glacé, blanc lui aussi,  sur lequel se détachaient en bleu ultramarin les trois initiales UTA. Je déglutis péniblement, le tintement harmonieux des gamelans se muant, dans ma tête, en une cacophonie de casseroles renversées. Peter m’encouragea du regard. De mes doigts fébriles et graisseux (c’est gras, le cordon bleu), je parcourus l’intérieur du billet, mais je savais déjà ce que j’allais y trouver : Paris CDG - Djakarta - Paris CDG. Les dates ? Mes dates évidement, ou, du moins, celles de mon voyage, que, dans un accès de naïveté confinant à l’angélisme, je lui avait communiquées quelques jours auparavant. Le bénéficiaire ? Qui d’autre que Peter Machinchose en personne ? Je le voyais mal m’offrir un billet que j’avais déjà acheté ! Le montant du billet ? Pour le moins le produit de dix années de cours particuliers économisé franc(suisse) après franc (toujours aussi suisse), jour après jour  dissimulé au fond d’une boîte d’Ovomaltine posée dans sa chambre de la maison du lac sur une étagère encombrée de statuettes africaines d’origine Senoufos. Cette boite ne semblait partager la compagnie de femmes dépoitraillées et d’hommes au pénis démesuré, que dans l’unique but de se signaler à l’attention d’un improbable cambrioleur. De toute façon,  aux dernières nouvelles, cette boite était vide, ne recelant que le souvenir du parfum doucereux laissé par son ancien locataire…Alors, tu es content ?...Ce fut tout. Pas…Ca ne te dérange pas si je vous accompagne ?…ou, sur le ton de l’ironie…Tu croyais quand même pas que t’allais te débarrasser de moi aussi facilement…ou encore, dans un registre plus vulgaire…Le casse couilles de service débarque… Non, juste cela…Alors, tu es content ?…Comme si, de tous temps, il avait été convenu que Peter nous accompagnerait. Toutefois, dans sa voix, un zeste d’inquiétude. Dans son sourire encourageant, un rien de doute. J’étais content et je ne l’étais pas. Un sentiment impossible à exprimer, mais je sentis bien que le sort de notre amitié dépendait entièrement de ma capacité à montrer mon contentement et à occulter mon mécontentement…Géant !...ce fut le seul mot qui me vint à l’esprit. On disait géant à l’époque, pas super. Peter se détendit et se lâcha sur son cordon bleu qu’il attaqua comme on attaque la face Nord de l’Eiger : avec détermination et courage. J’attendis qu’il eût fini,  tournant et retournant le billet entre mes doigts, m’appliquant à lire la moindre clause édictée, en lettres minuscules, par l’IATA, qui aurait pu rendre ce voyage impossible. Ainsi, cette admirable administration aurait pu interdire aux rouquins de voyager ou, pour le moins, exiger qu’ils fussent tenus en laisse. Elle aurait pu expressément prohiber les régions tropicales aux blancs trop blancs. Elle aurait pu taxer de manière rédhibitoire les passagers mesurant plus d’un mètre quatre-vingt-dix. Mais non ! Rien n’empêchait Peter de nous accompagner. Il ne me restait plus qu’une carte à jouer. J’allais l’attaquer sur son terrain favori : l’économie. Un homme d’affaire ne vous reprochera jamais de marchander. Au contraire ! Si on veut se discréditer dans ce milieu, il suffit de mépriser l’argent. Or, si le gène du négoce semblait avoir sauté une génération dans la famille de Peter, mon ami, lui, en était amplement pourvu. S’il s’agissait d’acheter UNE boite de sauce tomate, ce sont des CENTAINES de boites qu’il nous fallait passer en revue, pour être certain, absolument certain, de se porter acquéreur de la plus grosse boite au plus petit prix en vigueur sur le marché mondial de la sauce tomate en conserve….J’attendis qu’il eût la bouche remplie d’un mélange pâteux de cordon bleu et de spatzlis pour commencer le marchandage…Bon, le billet c’est une chose. Mais pour le séjour, tu comptes faire comment ? Je te rappelle que nous restons un mois en Indonésie. Un mois, durant lequel il va falloir se loger, se nourrir, se déplacer. Question finances, avec Jean, nous sommes justes, justes (C’était vrai. Nous pouvions tout juste nous payer les meilleurs hôtels)…Pressé de me répondre, il déglutit péniblement, avala de travers, devint tout rouge, se mit à tousser, ses mains s’agitèrent frénétiquement en signe de dénégation tandis que l’indigeste magma trouvait, finalement  le chemin de son estomac. Après avoir bu un grand verre d’eau fraîche, il essaya d’introduire une main dans la poche droite de son  jean en se contorsionnant sur sa chaise comme un python insomniaque sur sa branche. Ce  jean, manifestement trop étroit au point de donner l’impression que Peter était la victime permanente d’un priapisme incurable, laissait entrevoir des genoux d’une blancheur d’albâtre par deux déchirures, pas tout à fait trous, mais ne demandant qu’à le devenir, tant la texture des quelques filaments unissant, encore, leurs rebords semblait évanescente. Evidemment, cette érosion ne devait rien aux effets de la mode mais tout à ceux du temps. Déployant des efforts acharnés,  il parvint à arracher son contenu à la poche : une enveloppe brunâtre qui rejoignit le billet d’avion sur la nappe blanche. Il me fit signe de l’ouvrir. Nous devions avoir l’air de deux dealers concluant un marché. Du bout des doigts, je l’entrouvris. Elle était pleine de dollars. …Mille septante, ma participation aux frais de voyage… tint à préciser mon ami, l’œil brillant de fierté, lui qui n’avait, sans doute jamais eu une telle somme entre les mains. Je lui rendis l’enveloppe, mais il insista pour que je garde l’argent. De toute façon, la poche de son  jean n’aurait pas résisté à un second transfert. Je me gardai bien de lui poser la question qui, depuis un moment déjà, me brûlait les lèvres comme un Havane entièrement consumé…Tu as fait comment ?... Je craignis que la réponse ne me laissât sans voie sur laquelle aiguiller le grand train que je prétendais mener durant ce voyage. Parce que mille septante dollars, c’était beaucoup, mais cela ne faisait guère qu’un peu plus de trente dollars par jour et là, ça devenait bigrement peu, même en 1975 et même en Indonésie.  Si, en outre, jetant toute forme de fierté aux orties, Peter s’était endetté auprès d’une parentèle fortunée (en réalité, il avait fait un emprunt bancaire avec remboursements sur deux ans à la banque Migros, ce qui, dans un sens, était encore pire), je ne voyais vraiment pas où je pourrais puiser le courage de lui dire, que non, décidément, j’étais désolé, mais ses mille septante dollars ne faisaient pas l’affaire. Enfin, je ferais l’appoint de ma poche et s’il fallait truquer  les comptes afin de ne pas froisser sa susceptibilité, eh bien, je les truquerais. Peter sembla lire dans mes pensées…Tu sais, je me suis renseigné auprès d’une amie indonésienne (pourquoi avait-il tant d’amis ?). On peut se loger dans de petits hôtels pour trois fois rien et manger pour quelques centimes…D’une voix d’outre tombe, je lâchai…Ouais, ouais. Evidemment....Mais, pour moi, la seule évidence était qu’au sud du tropique du Cancer, petit hôtel se traduisait par taudis, en bon français et que repas économique rimait avec colique.  Un individu normal, c'est-à-dire un individu doté d’un ego légèrement supérieur à celui du nénuphar nain, un individu qui n’aurait pas passé huit années au petit séminaire à s’entendre dire, repends-toi pour tout ce que la vie t’a offert, un tel individu aurait rendu son argent à Peter en lui disant…Ecoute mon canard, je t’aime bien, mais je ne t’ai pas invité et, de toute façon, ce voyage est bien au-dessus de tes moyens. Alors, reprends tes dollars, fais-toi rembourser ton billet et va passer tes vacances à Rimini, comme tout le monde. Il n’y a pas une raison au monde pour que tu bousilles notre voyage, à Jean et à moi, avec tes petites économies mesquines….Voilà, ce qu’un individu normal aurait dit. Mais rétrospectivement, bien qu’ayant agi anormalement, je n’éprouve aucun regret. A la lumière de ce qui se passa, les jours suivants, je puis dire qu’un refus de ma part  aurait plongé Peter dans le désespoir le plus profond.

 

 

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13 avril 2007

Le plat du jour

L’été 1975, nous avions décidé, mon ami d’enfance Jean et moi, de nous rendre en Indonésie pour visiter Java et Bali. Je venais de découvrir Conrad. La « Folie Almayer » (pas Alzheimer comme il m’a déjà été donné d’entendre) avait laissé en moi comme un curieux tintinnabulement de clochettes et l’écho des gamelans avait continué à résonner dans ma tête, bien après que j’eusse refermé le livre. Jean avait entrepris de prestigieuses études à plusieurs centaines de kilomètres et je ne le voyais presque plus. Ce devait être l’occasion de nous retrouver et d’évoquer le bon vieux temps. Nous avions déjà vingt ans et l’impression que la vie nous filait entre les doigts. A l’époque, Peter (ce camarade d’université qui m’avait sauvé la vie lors d’une sortie en Hobby Cat sur le Léman) s’était installé, à temps partiel, dans la maison du lac. Il allait et venait sans que je susse exactement s’il allait venir ou venait de s’en aller. La mention de ce voyage le rendait nerveux, non pas que la destination l’incommodât, mais l’idée qu’il pût se faire sans lui devait être insupportable. Bien sûr, il ne m’en dit rien, mais il accueillait chacun de mes propos sur mon futur voyage avec la moue dubitative d’un gamin à qui l’on vient de refuser un jouet convoité de longue date alors même qu’il prétend n’en point vouloir. Un jour il me dit…Je ne t’envie pas ! Quand on voit ce que les indonésiens ont fait aux chinois !...Je ne vis pas le rapport ! Une autre fois, il me brandit « Amok » de Stefan Zweig sous les yeux…Tiens regarde tes petits chéris indonésiens ! Tu te ballades tranquillement dans la rue et crac, il y a un dingue qui te plante un kriss dans le ventre ! Ah non, vraiment je ne t’envie pas !....Il fallait vraiment qu’il eût envie de m’accompagner, pour se mettre à lire (lui qui ne lisait jamais) du Zweig. Evidemment, j’aurais pu lui demander de nous accompagner. Je ne doutais pas un instant qu’il fût un excellent compagnon de voyage. Mais j’avais, très jeune, acquis la certitude que les amis de mes amis son rarement mes amis. Ainsi, si j’aimais beaucoup Jean et Peter, séparément, je me méfiais du mélange. Sachant qu’un ami contrarié peut se montrer aussi pénible qu’une épouse jalouse en période de menstrues (je connaissais des gens mariés), je ne tenais nullement  à subir les conséquences désastreuses d’une mésentente javanaise dans un ménage bancal à trois. Si j’avais su ! Le destin, ou, plutôt, l’invraisemblable entêtement de Peter en décida autrement.

 Nous déjeunions au Landoldt, notre restaurant de prédilection situé à deux pas de l’université de Genève. Nous y avions nos habitudes et le patron nous recevait avec la  componction  que l’on réserve aux bons clients que l’on souhaiterait un peu moins bons et un peu plus clients. Dans un soupir, il laissait échapper…Je suppose que ce sera un plat du jour à six nonante...Dans un murmure tout juste teinté d’une toute petite, si petite, pointe d’espoir, il ajoutait…Un peu de vin aujourd’hui ?...Puis, il se reprenait…Mais, non, bien sûr, où avais-je la tête ! Une grande carafe d’eau, comme d’habitude !... Il prenait alors le chemin de la cuisine, avec des airs de diva offusquée. Heureusement qu’il y avait le jour des côtes de bettes en gratin. Je ne sais, précisément, ce que sont les côtes de bettes, mais je détestais les côtes de bettes. Ce jour là, ignorant superbement Peter qui aurait mangé de la bouse de vache en gratin, pourvu qu’elle fût à six nonante, le patron me tendait la carte avec un sourire triomphant…Nous avons reçu un excellent foie gras. Ensuite, je me permets de vous recommander notre magret de canard aux six épices…Désinhibé, je me gavais ce jour là de tous les mets, que, dans un souci de prolétarien respect pour la bourse dégarnie de mon ami, je me refusais le reste de la semaine. Peter avait des principes. Jamais il n’aurait accepté que je l’invitasse, mais, comme il n’avait pas beaucoup d’argent et, pour respecter une stricte égalité, nous mangions, en général fort mal, au plus juste prix. Mais les côtes de bettes, ça non, je ne pouvais vraiment pas. Cette stricte égalité régnait également lors du paiement des courses que nous faisions pour les repas pris à la maison du lac. Chacun réglait la moitié des achats. La première fois, je l’emmenai dans la petite épicerie du village, un endroit où il n’était pas rare de croiser des vedettes du petit et du grand écran, qui faisaient, là, très démocratiquement, leurs courses en famille. Au moment de régler la note, qui me parut des plus modestes, je vis mon ami pâlir affreusement. Nous devînmes donc des habitués de la Migros, cet ancêtre helvétique du hard discount, où se bousculaient, aux caisses toujours encombrées, les mamas calabraises, les maçons lisboètes et les femmes de ménage andalouses. Qu’on ne s’y trompe pas, Peter n’était pas un prolétaire. Doté d’un patronyme à faire pâlir d’envie Stéphane Berne en personne, il était issu d’une prestigieuse famille qui avait choisi de partager, volontairement, l’indigence des plus pauvres. Je passai d’ailleurs des soirées délicieuses, au milieu de ces gens tout à fait exceptionnels qui portaient en eux la noblesse que d’autres affectent de porter sur eux.

Ainsi donc, outre la répugnance que j’avais à mettre en présence deux amis très chers, les rigoureux principes régissant la vie de Peter qui, jamais, n’accepterait que je l’aidasse à financer un voyage (lui-même étant incapable d’en assumer le coût), me firent penser que le chapitre, voyage en Indonésie, était définitivement clos pour Peter. Jusqu’à cette belle journée de juin, où nous nous retrouvâmes au Landoldt devant notre plat du jour à six nonante.

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07 avril 2007

De amicitia

En terminant cette très courte évocation d’un lointain voyage en Roumanie, récit que fort peu lirons, sans doute, mais cela est mieux ainsi, aux plages naturistes où les chairs s’étalent avec une telle abondance qu’on éprouve l’envie de demander à la mer de se rhabiller, je préfère les criques inaccessibles où, le corps (nu, intégralement nu, cela va sans dire) fouetté par les vents alizés, je puis me jeter en rugissant de plaisir dans les rouleaux terrifiants du Pacifique, activité qui, si l’on y réfléchit bien, n’est pas si anodine que cela, puisque, pas plus tard qu’hier, les filaments empoisonnés d’une physalie pérégrine vinrent vicieusement s’enrouler autour de mon membre et de ses dépendances, provoquant une douleur telle qu’elle manqua me faire trépasser (cette incandescence phallique en faisant remonter une autre à ma mémoire, la madeleine de Proust restant quand même un moyen mnémotechnique  beaucoup plus inoffensif), tout cela pour dire que rien n’est vraiment simple dans la vie, en mettant, donc, un point final à mon précédent billet, je songeai que l’amitié est chose étrange. S’il n’est pas anormal que, dans certaines circonstances (on ne rappellera jamais assez l’importance des circonstances), deux personnes puissent tisser entre elles des liens amicaux, la rupture de ce lien, me semble, elle, beaucoup plus incompréhensible. Ainsi Virgile n’est plus dans mon esprit qu’un lointain souvenir dont l’évocation ne provoque en moi guère plus qu’un imperceptible frisson de nostalgie, attribuable aux circonstances plutôt qu’à Virgile lui-même.

Quelques fantômes hantent ainsi ma mémoire. Tous ont été, à un moment ou un autre, au centre de mon existence, puis ont disparu sans, presque, laisser de traces. Ce sont eux que je m’efforce de faire revivre dans ces petits récits maladroits et, à travers eux, c’est une partie de moi que je ressuscite. Oh, ils ne sont pas nombreux ! Je n’ai jamais eu la fibre sociale bien développée. Le fait d’avoir pu jouir, très jeune, d’une confortable autonomie financière, n’est sans doute pas étranger à mon goût pour la solitude. A force de ne dépendre de personne, on finit par se croire seul au monde. J’ai la conviction que mes rares amis nourrissaient à mon encontre un mépris mal dissimulé en compassion ou une haine sourde se prétendant amitié. Un de mes plus beaux souvenirs reste la traversée de l’Atlantique sur « L’île de feu » avec quatre équipiers  ignorants tout de l’art de la navigation qui me vouèrent, tout au long de ce mois de lente progression vers les Indes Occidentales, une exécration tout à fait remarquable, sans doute comparable en intensité à celle que l’équipage de la Santa Maria voua à son valeureux capitaine, dans les mêmes eaux, cinq siècles auparavant. J’en ai encore les larmes (de rire) aux yeux. Trois s’en allèrent à peine l’ancre (une Danforth d’excellente facture) affourchée sur le fond boueux de la baie des Flamands (pas les gracieux oiseaux roses mais les autres, tout aussi roses mais moins gracieux). Le quatrième me suivit autour du monde, sur « L’île de feu », pendant cinq longues années durant lesquelles il ne m’épargna ni  les sarcasmes les plus grinçants, ni les invectives les plus ordurières,  ni même les chantages les plus éhontés. Ainsi, il tenta une fois d’avaler une boite de boulons de dix, sous le fallacieux prétexte que j’avais décrété que tous les psy étaient des charlatans (comment aurais-je pu savoir que sa sœur était un psychiatre jouissant d’une certaine renommée dans le milieu des psychotiques parisiens, ce qui est presque un pléonasme ?). Une autre fois, il essaya de s’étouffer avec un torchon de cuisine enfoncé dans la gorge pour me signifier son désaccord avec mon interprétation du fait colonial en Amérique du Sud. Il faut dire, qu’à cette époque, il se prenait pour la réincarnation de Tupac Amaru. En fait il était vietnamien. De Belleville. Un autre jour, il se renversa une moque de thé brûlant sur les parties. Mais là, il ne le fit pas exprès. Comme il était nu, il hurla beaucoup et jura encore plus. Nous étions en terre anglophone (Grand Cayman, une île qui lave plus blanc pour qui a une grosse lessive à faire) et il ne parlait pas anglais. Ce fut donc moi qui dus l’emmener à l’hôpital et expliquer au médecin de garde les tenants et les aboutissants de l’affaire. Il n’y a rien de plus humiliant que d’amener à l’hôpital un garçon de vingt cinq ans qui vient de se renverser une moque de thé brûlant sur les parties. D’abord, c’était un dimanche après-midi et j’ai toujours détesté les dimanche après-midi. Ensuite, il n’arrêtait pas de gémir.  Enfin, mon équipier ne pouvant supporter aucun vêtement sur la partie ébouillantée de son corps, cette partie que, justement, on cache sous une superposition de vêtements serrés quand on se promène dans la foule (plus dense à Grand Cayman, le dimanche, que n’importe quel autre jour de la semaine), je dus le traîner, quasiment nu, jusqu’à la station de taxi la plus proche. Le seul contact qui lui sembla supportable fut celui du dacron d’un sac à voile que je parvins péniblement à ficeler autour de sa taille. Comme si le fait de se promener au milieu de la foule endimanchée avec un vietnamien dénudé et gémissant, enroulé dans un sac à voile d’un blanc douteux, comme si ce fait donc n’était pas déjà, à lui seul, suffisamment infamant, s’y ajoutait la circonstance aggravante que le brûlé, ne pouvant se redresser, marchait courbé. Cette courbure réduisant considérablement son champ visuel, j’étais obligé de le guider en le tenant par la main. Après avoir essuyé quelques refus de la part de chauffeurs de taxi peu soucieux de s’exhiber en pareille compagnie, je finis par suborner le pilote d’une carriole tirée par un âne, attelage destiné, en temps normal, à promener des enfants sur le bord de mer. Une fois arrivé à l’hôpital, il nous fallut traverser un hall interminable, le dos lardé de regards inquisiteurs. Puis il y eut le front desk où je déclinai l’identité imprononçable de mon compagnon, provoquant la compassion hilare de la secrétaire quand je lui décrivis la nature du mal : « boiling water on the penis and on the balls ». Elle eut une moue horrifiée puis se pencha par-dessus le comptoir, essayant vainement de deviner le carnage dissimulé par le sac à voile…On the penis ? But it’s awful !... Mais je sentis bien que ses yeux riaient aux éclats ! Pour minorer un peu sa jubilation intérieure je précisai…But it’s not that bad. Just very painful…Puis il fallut patienter aux milieu d’autres patients, devant la porte du docteur Cornélius van Tromp. Quand vint notre tour, j’essayai lâchement d’abandonner mon camarade à son sort en le poussant dans la pièce à l’austérité toute monacale, avant de prendre la poudre d’escampette. Mais mon équipier s’accrocha à moi comme un naufragé à sa bouée. Tandis que je le déballais, il me fallut resservir mon laïus explicatif au docteur Van Tromp, un géant roux comme un orang-outang. Il hocha la tête et fit se coucher le blessé sur une espèce de brancard recouvert d’un drap blanc. Tandis qu’il manipulait le membre blessé avec les précautions que prendrait un artificier pour désamorcer une bombe, il se retourna vers moi et, me regardant par-dessus ses lunettes, fit…Boiling water, héééé (il prononça, poiling woter) ?...Je crus bon de préciser…Tea…Puis, pour bien lui faire prendre conscience que le contact avec le thé brûlant avait été direct, sans aucune forme d’intermédiaire vestimentaire, je précisai…My friend did not have any clothes on…Réfléchissant un instant, il répéta d’une voix tonitruante qui dut s’entendre jusque dans le moindre recoin de l’hôpital…Your friend was naked (il dit, nokid) to drink his tea ????...Je hochai la tête à plusieurs reprises en me demandant pourquoi je n’arrivais pas à fréquenter des gens normaux. Van Tromp prit alors une profonde inspiration comme s’il avait retenu sa respiration pendant plusieurs minutes, puis me dédia un sourire salasse…Oh, oh, oh, I see !... Ouh là, non, il ne voyait pas du tout ! Je ne lui épargnai aucun détail. La couleur de la moque de thé. La table pliante du carré. La moque posée sur la table. Une conversation tournant autour de Che Guevara que j’avais traité de crétin sanguinaire plus photogénique mort que vivant, la réaction brutale de mon équipier (nu certes, mais dans l’unique but de combattre l’étouffante chaleur régnant dans le carré) dont le genou vint heurter le mécanisme permettant de replier la table, la chute de la moque, remplie d’un excellent Lapsang des plus brûlants, sur l’entrejambe du malheureux. Van Tromp ne s’étendit pas sur ma vision du Che, après tout Cuba n’était qu’à un jet de pierre, mais me donna mille fois raison (lui-même taquinait l’espadon sur un Bertram) quant aux dangers inhérents aux tables de carré pliantes. Finalement, les brûlures s’avérèrent moins graves que prévues. Un petit second degré. Une fois le membre pansé et les remèdes prescrits, le docteur Cornélius van Tromp confia à mon ami une de ces longues chemises de nuit, fermées dans le dos par des lacets laissant entrevoir les fesses à chaque pas. Sur le chemin du port, j’eus l’impression de traverser Georgetown en compagnie d’un dément évadé d’un asile psychiatrique. Alors,  pourquoi éprouvai-je  l’étrange impression que ce stupide incident venait de sceller définitivement notre amitié ?

                                                                                                                      

 

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02 avril 2007

Tristes fins

Jusqu’au milieu du dixième et dernier jour, de l’ours, pas la moindre trace. Le lendemain de la mort du cerf, nous rejoignîmes, tous,  l’équipe des chasseurs d’ours. Désormais nous n’avions plus qu’un but dans l’existence : débusquer un ours pour le bourgeois. Si le cerf se chasse à l’affût, en comité restreint, l’ours, lui, se chasse en battue, devant soi ou posté, à la tête d’une petite armée de rabatteurs. C’était eux qui nous avaient donnés l’aubade  le premier soir. Fort heureusement, l’expérience ne fut pas renouvelée, pas même lorsque le sauvage invita tout le village à un barbecue de cerf, improvisé devant la maison des soupirs (baptisée ainsi en raison des soupirs, chaque soir plus intenses, qui saluaient l’arrivée de la sempiternelle soupe aux pois et lardons), le soir même de ce qui, au sein de notre fratrie, resta dans les annales comme « le coup du serpent à poils » ( approcher sa victime en rampant, puis, la regarder dans les yeux avant de la tuer). D’un point de vue culinaire, le cerf  grillé est une hérésie. Il faut normalement laisser la viande mariner un jour ou deux dans du vin et des fines herbes puis, le faire mijoter pendant des heures, à feu doux, mais, nécessité faisant loi, nous nous délectâmes de ce gibier fort en goût et ferme sous la dent. Il y avait sans doute aussi cette intense satisfaction qu’éprouve le mâle à manger le produit de sa chasse. D’ailleurs, nous eûmes tout loisir de nous repaître, les nuits suivantes, de la chair de ce royal gibier que la fée clochette accommoda à mille sauces, pour se racheter, sans doute, de l’indigence de sa table. J’ai l’air de me plaindre, mais j’avais fini, au bout de quelques jours, par m’accoutumer à mon nouvel environnement et j’aurais, sans problèmes, continué à partager la vie des habitants de Nepos où ne se notaient point encore ces signes avant-coureurs du progrès (machines à vapeur, poste de radio à galène) qui trahissaient le basculement prochain dans le vingtième siècle, à moins que ces signes aient couru si vite que dans leur hâte, ils soient passés devant le village, sans s’y arrêter. Le seul objet qui nous rattachait au vingtième siècle, l’Aro, avait disparu le lendemain de notre arrivée en même temps que cul de mandrill. Le soir, à la veillée, nous imaginions, à la lueur blafarde de nos lampes à pétrole, un petit groupe de népotistes poussant la jeep et son occupant dans quelque gouffre insondable. Nous avions repéré deux rabatteurs qui auraient parfaitement fait l’affaire. L’un ressemblait à un sanglier et l’autre à une fouine. La bouche du sanglier n’abritait que deux dents, deux canines du bas qui, libérées de toute contrainte spatiale, avaient cru démesurément au point de former deux défenses qui, dans les moments de relâchement mandibulaires, échappaient aux lèvres du bas pour venir s’incruster dans celles du haut. La fouine était toute en nez, une chose longue et épaisse à la fois, percée de deux orifices minuscules, surplombant une bouche totalement édentée à laquelle le menton, fuyant devant tant de laideur, conférait une moue figée en une perpétuelle expression de profonde perplexité.  Nous avions demandé à Bonkanite ce qu’il était advenu de cul de mandrill. Il avait ouvert la porte de la maison des soupirs et craché dehors avant de répondre…Oh, le cafard communiste ?...Il fit ensuite un vague geste de la main…Il est loin…Nous n’avions pas insisté.

La mort de l’ours fut ignoble. Nous suivions ses traces à flanc de colline depuis plusieurs heures, quand, surgi d’entre les fourrés,  il déboula  devant nous. Malgré les cris des rabatteurs, il franchit leur ligne.   Le bourgeois, sans doute énervé, ajusta mal son tir et fit feu à plusieurs reprises. La bête blessée s’enfuit en dévalant la pente, s’arrêtant à intervalles réguliers pour labourer de ses griffes son ventre blessé en poussant des hurlements déchirants. L’ours disparut à notre vue durant quelques secondes pour reparaître, un peu plus bas, sur un glacis dépourvu de végétation. C’est la que le sauvage mit fin à ses souffrances en le terrassant d’une balle tirée en plein cœur à plus de deux cents mètres. Personne ne trouva rien à y redire, ni le bourgeois qui avait si mal tiré, ni Bonkanite, soulagé de ne pas à avoir à partir à la poursuite d’un ours blessé. Il fallut mettre un sac sur la tête des chevaux pour les convaincre d’approcher la carriole de l’ours mort, tant leur terreur de cet animal était grande. Deux jours plus tard, nous attendions à la frontière de ce qui s’appelait encore la Yougoslavie, les quatre en rang d’oignons devant la Mercedes, que le douanier roumain eût fini de consulter nos passeports.

Cul de mandrill et l’Aro avaient refait leur apparition le soir du dixième jour avec une nouvelle alarmante : les hongrois confisquaient tous les trophées en provenance de Roumanie, non pas pour des motifs écologiques, mais pour dissuader les chasseurs de se rendre dans ce pays et les attirer dans le leur. Or nous allions voyager avec un trophée de cerf de deux mètres de haut et une peau d’ours conservée dans un baril rempli de sel. Difficile de les dissimuler ! Cul de mandrill, faisant preuve d’un esprit d’initiative sidérant, avait tout arrangé. Nous rentrerions en France par la Yougoslavie, tout simplement. Les passeports, par lui conservés durant notre séjour népotique, avaient été envoyés à Bucarest pour être munis de visas yougoslaves en un temps record et nous disposions d’une autorisation de transit pour les armes et les trophées.

Tandis que nous attendions le bon vouloir du douanier roumain qui déchiffrait, à haute voix, syllabe après syllabe, chacun de nos passeports, je songeai que je voyais sans doute Virgile pour la dernière fois. La veille, à l’hôtel Regina de Bistrita, je lui avais donné mon couteau suisse à trente lames. Il l’accepta sans mot dire et me tendit une pièce de monnaie en échange. J’en conclus que j’étais devenu son ami.  Difficile de dire s’il était triste, car Virgile avait toujours l’air triste. Moi, j’avais l’impression d’une mauvaise plaisanterie. Un ami c’est pour la vie et déjà la vie nous séparait. Peu avant de quitter l’hôtel, il me demanda si je voulais bien être son correspondant si, un jour, il décidait de passer à l’Ouest. J’acceptai avec enthousiasme et étonnement. Jusqu’ici, jamais il n’avait évoqué devant moi cette éventualité. Je ne l’avais jamais entendu se plaindre de son sort. Il m’avait juste confié son étonnement devant le fanatisme des communistes français dont il avait eu la charge. D’ailleurs il parlait très peu de lui, s’intéressant surtout aux détails de ma vie quotidienne de jeune occidental nanti, sans me croire, certainement, sur tout. .

Le douanier épela le nom et le prénom du bourgeois et lui tendit son passeport. Puis ce fut le tour du sauvage. Enfin, il prononça Esteban S*** et tendit mon passeport à….Virgile. Sans lui laisser le temps de dire un mot, le douanier se tourna vers moi et d’un mouvement dédaigneux de la main me désigna la Roumanie et l’arrêt de bus tout proche. Il dut me dire…Toi, tu rentres à la maison…ou quelque chose de ce genre. Puis il fit un mouvement du menton en direction de mes frères et de Virgile…Dis au revoir à tes amis…C’était d’autant plus absurde que, quelques minutes plus tôt, Virgile s’était adressé à ce douanier, en roumain, pour lui expliquer la raison de notre présence en Roumanie et la nature de sa mission. Sans doute, une certaine similitude des traits de nos visages aurait pu abuser un inconnu croisé furtivement dans la rue. Châtains de cheveux et hâlés de peau, nous avions tous deux un visage rond, un grand nez vaguement busqué et des oreilles passablement décollées. La même raie médiane partageait une chevelure également abondante en nous donnant, tous deux, ce faux air de premier de classe tramant quelque mauvais coup. Pour le reste, Virgile me dépassait en taille de dix bons centimètres et son incroyable superposition vestimentaire lui conférait (bien qu’il n’en fût rien) une carrure impressionnante. Alors, un douanier amnésique ou doté d’une cervelle de musaraigne ? Peut-être avait-il été déstabilisé par l’avalanche de papiers tamponnés qui s’était abattue sur lui. A moins que ce ne fut la vision de la parure du roi des cerfs couronnant la galerie de la Mercedes à la manière de la figure de proue d’un galion espagnol. Difficile à expliquer. Nous restâmes tous quatre tétanisés pendant deux ou trois interminables secondes durant lesquelles défilèrent dans ma tête, à la vitesse de l’éclair, les rocambolesques histoires de passages à l’Ouest de citoyens de l’Est. Sans trop savoir ce que je faisais, je pris le petit sac de Virgile et serrai cérémonieusement la main du sauvage…Au revoir Don…Il hésita entre sérieux et rire. Je serrai ensuite la main du bourgeois…Il faudra vous inscrire dans un club de tir, Don…Je lus dans ses yeux l’incompréhension puis la peur. Quand je me tournai vers Virgile, celui-ci fit non de la tête tout en éclatant du rire le plus jaune et le plus faux qu’il me fut donné d’entendre. Il parla avec animation au douanier. Jamais, je ne l’avais vu parler aussi vite. Il devait dire…Elle est bien bonne, on vous a bien eu, c’est ce gamin, toujours à faire des blagues stupides….Le gabelou devint très rouge, lui arracha le passeport des mains, tenta de mémoriser la photo d’identité, me scruta attentivement, regarda Virgile en fronçant les sourcils, puis revint à moi, pour finir par me tendre le passeport en nous enjoignant de monter en voiture et d’aller nous faire pendre ailleurs. Il poussa ensuite Virgile, sans ménagements, en direction de l’arrêt de bus. Virgile se retourna une dernière fois vers nous pour nous faire un petit signe d’adieu. En reculant, il pointa son index dans ma direction, puis leva le pouce en l’air. Quand la voiture démarra, il avait toujours son horrible sourire jaune aux lèvres, mais ses yeux brillaient étrangement.

Tandis que nous circulions sur la portion de route traversant  le no man’s land séparant la Roumanie de la Yougoslavie, le sauvage se tourna vers moi…Tu étais sérieux ?...Incapable d’articuler un son, tant la boule que j’avais en travers de la gorge me faisait souffrir, je haussai les épaules. Il émit un gloussement en hochant la tête…Ca aurait pu marcher…Quand la frontière yougoslave fut  en vue, le bourgeois ajouta…Je me demande juste ce que père aurait dit, si, à la place de son fils chéri, on lui avait ramené un grand roumain !... Je parvins à éclater de rire avec mes frères tandis que des larmes, difficilement contenues, troublaient ma vision.

 

 

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