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24 avril 2007

Les buveurs de coca

Je ne me rappelle plus exactement comment nous tuâmes cet interminable après-midi parisien. Evidemment, un 14 juillet tout était fermé. Après avoir laissé nos bagages à la consigne de la gare de Lyon, nous dûmes traîner sur les quais. C’était une journée magnifique. Magnifique et chaude. Nous bûmes  des litres de coca avec de la glace et une rondelle de citron à cheval sur le rebord du verre. Pour moi, le coca était la boisson de voyage par excellence. Disponible dans les coins les plus reculés de la planète, quand même l’eau minérale venait à manquer, c’était aussi un remède efficace contre les problèmes digestifs, indissociables des incursions d’un estomac occidental au sud du tropique du Cancer. Le reste de l’année, je buvais de l’eau. De toute façon, depuis que Peter était entré dans ma vie (juste dans ma vie) en la sauvant et qu’il avait décidé également de sauver mes finances en m’associant à sa Migrosmania, le choix en matière de boissons s’était tragiquement restreint. Non seulement la Migros proposait ses propres produits à des prix inférieurs de cinquante pour cent à ceux du marché, mais, en outre, son propriétaire, un calviniste des plus austères, s’était assigné la mission de sauver les masses populaires de l’abrutissement dans lequel les plongeait l’absorption de boissons alcoolisées et, puisqu’on y était, il se proposait également de les soustraire au plaisir impie provoqué par la caresse lubrique de millions de bulles sur des millions de palais assoiffés en ne proposant à la vente, outre une eau des plus plates, que des jus de carottes, betteraves et autres légumes indigestes dont je retrouvai quelques exemplaires (intacts), vingt ans plus tard,  dans un recoin poussiéreux de la cave. La mémoire est chose étrange. En commençant cette page, je me proposais d’expédier ce lointain après-midi de juillet en quelques mots : nous nous promenâmes le long des quais. Un point c’est tout. Puis vint le souvenir de cette soif inextinguible qui nous poursuivit tout au long de ce court intermède parisien. Et cette histoire de gentils garçons buveurs d’eau (ou de coca) est venue se télescoper chronologiquement avec une réflexion d’Olivier sur MSN. Il était en train de me parler du dernier ouvrage de Renaud Camus et de sa vie sexuelle agitée qui connut un pic d’activité au milieu des années soixante-dix, la période où se situe mon misérable récit. Trois mille hommes à son actif (moi, je me serais arrêté de compter au bout du millième) ! Sur le ton de l’autodérision, je lui écrivis qu’en ce qui me concernait ce serait plutôt trois. Olivier me répondit au moyen d’un rigolard  se tordant sur le sol (je hais ce machin), ajoutant que j’avais sûrement du manquer des occasions en ces temps de frénésie sexuelle. Après lui avoir souhaité bonne nuit, je me mis à réfléchir. Avais-je réellement manqué des occasions ? Le petit séminaire ? N’en parlons pas. C’était déjà tout un drame de laisser tomber un crayon, alors, à moins d’être suicidaire…Mais à l’université de Genève, je jouissais d’une liberté absolue. Alors ? Mes camarades d’étude ? Je les passai avidement en revue (nous n’étions pas plus d’une trentaine) à la recherche de l’occasion manquée. Non, franchement, je ne voyais pas. Beaucoup plus âgés que moi (en Suisse, à l’époque, dans une situation de manque chronique de main d’œuvre, les chasseurs de tête faisaient le pied de grue devant les lycées pour mettre la main sur les bacheliers à peine leur maturité obtenue. Plus tard, aux abords de la trentaine, certains d’entre eux, en manque de nourritures intellectuelles, venaient s’inscrire à l’université), la plupart de mes camarades vivait déjà en couple (un homme, une femme, quoi). En première année, il y eut bien ce petit tessinois (je dis petit car il était petit de taille, mais  devait bien avoir trente ans) aux yeux de velours et à la croupe rebondie. Une vraie chienne qui me tournait autour. Il avait un cheveu sur la langue et comme c’était un cheveu italien, le résultat était assez  poilant. Toutefois, il était agréable à regarder. Tandis qu’assis à côté de moi au dernier rang, il feignait de s’intéresser à mes notes en me susurrant des obscénités, je tentais de me concentrer sur le discours de l’éminent professeur L*** , au savoir immense, aux publications pléthoriques, dont le visage dénotant une ascèse rigoureuse et une vertu sans faille, se braquait immanquablement dans ma direction, avec la bonhomie réservée aux très jeunes disciples, à la fin de chacune de ses phrases chargées d’un sens dont la profondeur ne serait accessible à nos intelligences en devenir que bien après la fin du cours. Pénétré de l’honneur qui m’était fait, je hochais la tête avec gravité ne sachant plus très bien si ce hochement approbateur s’adressait aux propos du professeur L*** ou aux propositions licencieuses du petit tessinois. Parfois, mon attention chancelante me faisait quitter le droit chemin et je me plaisais à me l’imaginer nu (le tessinois, pas le professeur), gigotant comme un possédé sur sa peau de guanaco (m’en avait-il parlé de cette peau de guanaco !) avec un résultat des plus probants. Toutefois je n’arrivais pas  à me décider à céder au chant des sirènes, en l’occurrence une visite à son appartement pour en admirer la sublime vue sur la rade de Genève. Il y avait son côté mièvre, presque loukoumesque. Ensuite, son outrancière homosexualité parfaitement assumée qui faisait dire à mes camarades…Esteban, attention à ton petit cul…ce à quoi le tessinois répondait, sans gêne aucune…fé plouto por lé mien qué fou faire dou foufi…En fait, on ne comprenait pas grand-chose à ce qu’il racontait. Moi, je jouais au petit mâle moqueur, large d’idées et étroit de cul. D’ailleurs c’est bien ce que je faisais : je me jouais de Massimo (tel était son nom) tout en jouant avec l’idée de finir un jour sur sa foutue peau de guanaco. Comme je mettais un peu trop de temps, à son goût, pour me décider, il cessa de s’intéresser à moi et finit par ne plus du tout venir aux cours. A croire qu’il ne s’y était inscrit que pour venir y faire ses emplettes. Donc, exit le tessinois linguistiquement chevelu. Soyons bon prince, allez, hop, une occasion de perdue. Evidemment, le monde ne s’arrêtait pas aux grilles de l’université. Genève, sans être une mégapole, était tout de même une grande ville. Oui, mais voilà, une grande ville calviniste. Impossible de trouver, un bar, un café ou un restaurant ouvert après huit heures du soir. Riad, à coté de Genève, ressemblait à un luna park. En outre, pour simplifier les choses, j’habitais en rase campagne, à une quinzaine de kilomètres de la cité de Calvin.  La chose la plus amusante qui m’arriva, dans cette ville, fut d’aller voir au cinéma les Mille et une nuits de Pasolini. C’était l’après-midi et j’avais deux heures à tuer. Le film était déjà depuis un certain temps à l’affiche, aussi me retrouvai-je seul, dans l’immense salle, en compagnie d’une dame d’un certain âge, assise à quelques rangées devant moi. A chaque fois que la caméra montrait, en gros plan, le sexe d’un garçon, artistiquement lové au centre de sa toison pubienne, dans le but évident, pour le metteur en scène, d’obtenir un effet dramatique d’un érotisme à peine soutenable, la dame éclatait d’un rire hystérique tonitruant en se donnant de grandes claques sur les cuisses. Comme il y avait quand même un nombre assez important de scènes dénudées dans ce film, au bout du deuxième ou troisième sexe servi sur son lit de poils, gagné par l’hilarité de ma compagne inconnue, je me tordais sur mon siège en proie au fou rire le plus incontrôlable qui se puisse imaginer. Se prévalant de ce renfort inattendu, la dame se tournait à présent vers moi pour s’esclaffer dans le clair obscur de cette salle de cinéma déserte. Je crus bien, un instant, qu’elle allait faire une attaque lors de la scène de la castration. Le rire se transforma en un long râle syncopé et je me demandai s’il ne valait pas mieux interrompre la projection.  Sinon, Genève, question distractions, ça craignait dans les années septante ! Evidemment, j’aurais pu relancer Massimo (j’avais son adresse) et de fil en aiguille accroître le champ de mes fréquentations, mais les choses se passèrent autrement. Jaja (femme mariée, un enfant, malheureuse en ménage, certes, mais femme quand même) et Peter (buveur hétérosexuel de jus de betterave, Migrosmaniaque) devinrent mes grands amis et infléchirent sans doute le cours de ma vie (sexuelle, en tout cas). Jaja organisait chez elle de petits dîners familiaux très BCBG où ne se croisaient que des couples mariés et Peter, fort de son patronyme, m’introduisit dans une société fort huppée, mais (hélas ?) fort peu dépravée, ou, au cours de rallies, au milieu d’une débauche de jus de fruits et de canapés au saumon, au son du dernier succès de Sardou, des unions mûrement soupesées (chiffre d’affaire, patrimoine immobilier, portefeuille de titres) s’ébauchaient. Alors, qu’on ne vienne pas me parler d’occasions manquées ! Tout au plus, participai-je sur le Léman à des régates interdites au commun des mortels, ce qui me permit de parfaire mes connaissances en matière nautique. Mais tout de même ! Rétrospectivement, je me dis que si je m’étais lié d’amitié avec de jeunes dépravés comme Massimo et non avec ces deux monolithes de vertu calviniste que furent Peter et Jaja (il faut tout de même nuancer, Peter adorait s’exhiber à poil et Jaja finit par me violer dans un sordide hôtel de passe niçois), j’aurais certainement eu de nombreuses occasions (j’étais loin d’être repoussant) et au milieu de toutes ses occasions, j’aurais certainement fait la rencontre que beaucoup firent, à cette époque, avec la maladie qui devait les tuer quelques années plus tard. Ca rend brusquement ces occasions manquées beaucoup moins regrettables. Finalement l’hétéro roux et le pédé brun, éclusant leur coca en s’écrasant le nez contre la rondelle de citron à la terrasse d’un café parisien, ne formaient pas une si mauvaise paire que ça, en cette chaude fin d’après-midi du 14 juillet de l’an 1975.

 

 

 

Commentaires

Il faudrait que l'on m'explique ce que l'on peut trouver de génial à un écrivain qui nous fait l'énumération de toutes ses rencontres new-yorkaises avec en arrière plan des WC douteux et des relents de pisse et de merde. A moins qu'à la lecture, certains ne se branlent ? Va savoir... Pour ma part, je me suis arrêtée à la page 28, ça puait vraiment trop ! Mais je dois manquer de poésie !!

Écrit par : tinou | 24 avril 2007

Tinou, lisez plutôt Du sens, c'est moins en dessous de la ceinture.

Esteban, c'est une bonne chose, finalement, que tu aies rencontré si peu de garçons. Ainsi, tu ne peux pas me comparer à d'autres ni donc te rendre compte que je ne te mérite vraiment pas !

Écrit par : Olivier Bruley | 25 avril 2007

Ah! Cela se passait à New-York! Je pensais que c'était dans le Gers! Je comprends mieux...(J'ai pas le bouquin, moi)

Écrit par : manutara | 25 avril 2007

ça se passe à New York et à Paris. A l'époque, Camus ne s'était pas encore installé dans le Gers, en effet.

Écrit par : Olivier Bruley | 25 avril 2007

Chère Tinou, je vous avais bien prévenue de NE PAS commencer par ce journal ! Je pense, vu les derniers message que j'ai lu chez vous, que vous devriez lire la "Vie du chien Horla", du sieur Camus : c'est un très grand petit livre, je trouve. Et puis son "Répertoire des délicatesses du français contemporain". Et aussi le... Bon, ça va, arrête ! tu embêtes tout le monde, là...

Écrit par : didier goux | 26 avril 2007

A Didier Goux : Tiens, vous ici ? Je vous vois peu chez moi ! Par contre je vais régulièrement vous lire, mais j'ai un problème pour mettre ( et lire aussi ) les commentaires.

Écrit par : tinou | 26 avril 2007

Oui, moi aussi j'ai des problèmes pour ouvrir vos commentaires, monsieur Goux, mais il est vrai que j'ai des problèmes pour ouvrir à peu près tous les commentaires. Pour vous montrer que je vous lis, je vous souhaite donc la bienvenue sur mon blog, bien que votre commentaire soit plutôt destiné à Tinou, mais bon, un commentaire est un commentaire, on va pas chipoter...
Tinou, je suis en train de lire un dialogue entre Jean-Claude Carrière et le Dalai Lama. en anglais en plus. C'est d'un ennuyeux, tu ne peux pas t'imaginer! Et pourtant, je le lirai jusqu'à la dernière page!

Écrit par : manutara | 27 avril 2007

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