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22 avril 2007

Du Toblérone dans le nasi goreng

Le 14 juillet 1975, je ne sais plus qui nous déposa à la gare de Cornavin (Genève). Cornavin. Drôle de nom pour une gare. Chaque fois que je l’entends, je pense à Tintin.   Tandis que nous faisions la queue pour acheter notre billet de train, je songeai que ce voyage m’échappait totalement. Peter était un hyperactif. Il ne pouvait tout simplement pas passer au second plan et se laisser vivre en laissant, au passage, vivre les autres. D’habitude, cela m’allait très bien. Mais, pour un voyage c’était autre chose. La seule règle à laquelle j’acceptais de me plier était celle de l’improvisation la plus absolue. Un billet d’avion pour la destination la plus lointaine possible, quelques points de chute, de l’argent et vogue la galère. Jusqu’ici, cela ne m’avait pas si mal réussi que cela. Jean partageait mon point de vue. Pour Peter, c’était tout simplement une hérésie. D’abord il y avait les gens. Ces gens merveilleux que nous allions rencontrer, qui ne semblaient  exister que pour nous rencontrer. Peter était d’avis que, pour être certain de ne pas tomber en panne de gens comme on tombe en panne d’essence, il fallait en faire provision avant de partir. Personnellement, les gens, je m’en fichais. Déjà que je ne connaissais pas mes voisins du bord du lac et n’avais nulle intention de les faire sortir de leur anonymat dans les cinquante années à venir, je ne voyais vraiment aucune raison de me soucier de connaître des gens vivant à dix mille kilomètres de là. De toute façon, à vingt ans, je nourrissais à l’égard du genre humain l’optimisme d’un Orwell. La bêtise régnait en maîtresse sur tous les continents, à moins que je ne fusse, moi, d’une bêtise telle que la lumineuse intelligence de mes contemporains m’échappât totalement. Les deux options restent ouvertes. Dans ces conditions, pourquoi voyager,  me demanda un jour Peter avec, dans la voix, des intonations de procureur. En affectant des airs de lotus sacré trempant ses racines dans les eaux saturées en urine d’une piscine municipale, je lui répondis…Pourquoi pourquoi ?...Quoi, pourquoi pourquoi ?...me rétorqua-t-il…Sommes-nous mus par la cause de l’effet ou par  l’effet de la cause ?…dis-je d’une voix évanescente. Peter réfléchit longuement, le front plissé sous l’effet de la concentration, avant de lâcher, de sa voix haut perchée…Bah, j’en sais rien moi !...J’aimais bien mener Peter en bateau. Dans le désert. Jean, lui, était beaucoup trop intelligent pour semblable navigation. Le fait est que j’adorais voyager et que je me moquais éperdument de la raison de pareille passion. Je voyageais, victime ravie d’une étrange frénésie, semblable à celle dont sont atteints les baiseurs compulsifs. Toujours prêts à recommencer. Sans souci du lendemain. Djakarta, Borobudur, Bali sonnaient agréablement à mes oreilles. Il ne m’en fallait pas plus. Pour le reste, on verrait une fois sur place.  Ce 14 juillet 1975, je ne voulais surtout pas « faire » l’Indonésie comme on disait à l’époque, juste m’emplir de sensations déraisonnables. Mais Peter en faisait tout un nasi goreng de ce voyage. Ainsi, il contacta sa fameuse amie indonésienne à Genève. Elle  nous apprit une foule de choses intéressantes. En Indonésie, il y avait des indonésiens (un assez grand nombre, ma foi). Perdue au milieu de tous ces indonésiens, il y avait sa famille composée, elle aussi,  d’indonésiens qui savaient deux ou trois choses sur l’Indonésie. Elle allait  prévenir ses parents qui à leur tour… Par ailleurs, les petits hôtels étaient moins chers que les grands. Pour les taxis, il fallait discuter les prix avant d’y monter. Enfin, rien que des choses inattendues et passionnantes. Peter était content. C’était l’essentiel. Il avait l’adresse de gens, merveilleux certainement puisqu’ils partageaient les mêmes gênes que sa copine (qui m’avait l’air d’une parfaite mégère, entre nous soit dit) et ces gens merveilleux permettraient d’amorcer la pompe à gens, donc de ce côté-là nous étions parés. En regardant Peter noter, avec application, adresses et numéros de téléphone dans un petit carnet de moleskine noir, je me vis très nettement en train de subtiliser ce carnet, à un moment ou un autre du long vol entre Paris et Jakarta, puis le flanquer dans les toilettes de l’avion où il serait aspiré avec un bruit de succion terrifiant. J’ai horreur d’être attendu dans un pays où personne n’est supposé m’attendre.

Cornavin était un endroit improbable pour s’embarquer vers l’Indonésie. C’est pourtant ce que nous fîmes, modestement dans un premier temps, puisque nous n’allions qu’à Paris d’où, le soir même, après avoir récupéré Jean, nous devions nous envoler pour Djakarta. Dix minutes avant le départ du train, alors qu’il nous restait encore les formalités de douane à faire (de manière étrange, à Cornavin, les passagers à destination de la France sont contrôlés en territoire suisse par des douaniers français), Peter se souvint brusquement de la famille de sa copine indonésienne. Il se précipita dans une chocolaterie. En Suisse, on ne rigole pas avec les chocolats. Il y a de quoi devenir fou pour qui aime les chocolats. Il y en a de toutes les formes, de toutes les tailles, pour tous les goûts. Je nous voyais déjà trimbalant des valises de chocolat, parce que la famille de la copine aurait, sans problèmes, à elle toute seule, pu repeupler l’Auvergne ou la Corrèze. Alors forcément, moi qui savais ce qu’il allait advenir de son carnet de moleskine contenant les adresses et les numéros de téléphone, j’essayai de  dissuader Peter. Mais lui…Non, je ne peux pas arriver les mains vides…Je dois dire que ce jour là, Peter m’étonna. J’avais pensé avoir fait le tour de sa pingrerie. Déjà, le voyage en train jusqu’à Paris, au lieu de prendre l’avion, mais là, franchement…Au milieu de ce débordement chocolatier, Peter sélectionna avec des airs de grand seigneur…deux barres de Toblérone à un septante cinq chacune. Voilà ! Tenez, braves amis indonésiens. Ne finissez pas tout ! Laissez-en pour demain. Gare à l’indigestion. Ce n’est rien, ne me remerciez pas ! Un peu comme si au milieu de toutes les richesses contenues dans la caverne, Ali Baba avait sélectionné une paire de charentaises. Ce n’est pas mauvais le Toblérone. Très efficace pour combler un petit creux. Mais en cadeau, franchement…J’avais beau savoir que jamais ces chocolats n’atteindraient leurs destinataires, j’essayai tout de même d’orienter Peter vers un choix plus judicieux. C’était une question de savoir vivre. Par exemple, ce coffret rempli de dix kilos de chocolat déguisé en lingots d’or estampillés aux armes de la banque nationale suisse. Amusant en plus. Comment ? Cinquante francs ? Mais tu as perdu la tête, Esteban ! J’étais loin d’imaginer que ces deux misérables barres de Toblérone allaient se transformer en casus belli entre nous.

Nous fîmes le voyage, enfermés dans un compartiment de seconde classe, en compagnie d’une demi douzaine d’adolescents d’une exquise laideur, petits genevois surexcités à l’idée de monter à l’assaut de la grande ville française. Cela sentait l’auberge de jeunesse, le sandwich pris sur un coin de table, les musées visités en tarifs de groupe. Peter, qui ne pouvait résister à l’idée de parler à des gens, fussent-ils membres d’une caste inférieure, ne sut résister  à la tentation de leur dévoiler notre destination finale. Il se fit alors dans le compartiment un silence respectueux, durant lequel ces jeunes gens, persuadés, une minute plus tôt, de vivre une aventure inoubliable, prirent conscience, avec une certaine amertume, de la modestie de leurs aspirations. Paris leur parut brusquement beaucoup moins lointaine, infiniment moins mystérieuse. Les rires se firent plus discrets, les paroles plus rares. Notre compagnie les intimidait.   Je trouvai cela cruel. Moi, je ne leur aurais pas adressé la parole. Je me serais contenté d’écouter avec un sourire (intérieur) amusé toutes leurs rodomontades amoureuses ainsi que le récit prématuré  de leurs rocambolesques échappées dans la ville lumière.  Ils auraient continué à croire que ce quatorze juillet était le plus beau jour de leur vie.

 

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