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16 avril 2007

Les écarts types

Toute la matinée, pendant les quatre interminables heures de statistiques, une matière ignoblement abstruse, où il n’était question que d’écarts types et d’indices pondérés assénés sans modération, de manière suffisante, par un professeur que nous abhorrions, toute la matinée, donc, j’avais senti Peter fébrile. Il n’arrêtait pas de me donner des coups de coude et de m’ébouriffer les cheveux, me tirant de la malsaine torpeur dans laquelle les cours du professeur Hasenfratz ne manquaient jamais de me plonger.  

A midi donc, au Landoldt, je me jetai sur mon cordon bleu en faisant jaillir sur le menton le fromage fondu dissimulé, avec générosité, entre les deux tranches filiformes d’un veau anémique, quand Peter, délaissant son assiette, déposa devant moi, sur la nappe blanche, une petite chose en papier glacé, blanc lui aussi,  sur lequel se détachaient en bleu ultramarin les trois initiales UTA. Je déglutis péniblement, le tintement harmonieux des gamelans se muant, dans ma tête, en une cacophonie de casseroles renversées. Peter m’encouragea du regard. De mes doigts fébriles et graisseux (c’est gras, le cordon bleu), je parcourus l’intérieur du billet, mais je savais déjà ce que j’allais y trouver : Paris CDG - Djakarta - Paris CDG. Les dates ? Mes dates évidement, ou, du moins, celles de mon voyage, que, dans un accès de naïveté confinant à l’angélisme, je lui avait communiquées quelques jours auparavant. Le bénéficiaire ? Qui d’autre que Peter Machinchose en personne ? Je le voyais mal m’offrir un billet que j’avais déjà acheté ! Le montant du billet ? Pour le moins le produit de dix années de cours particuliers économisé franc(suisse) après franc (toujours aussi suisse), jour après jour  dissimulé au fond d’une boîte d’Ovomaltine posée dans sa chambre de la maison du lac sur une étagère encombrée de statuettes africaines d’origine Senoufos. Cette boite ne semblait partager la compagnie de femmes dépoitraillées et d’hommes au pénis démesuré, que dans l’unique but de se signaler à l’attention d’un improbable cambrioleur. De toute façon,  aux dernières nouvelles, cette boite était vide, ne recelant que le souvenir du parfum doucereux laissé par son ancien locataire…Alors, tu es content ?...Ce fut tout. Pas…Ca ne te dérange pas si je vous accompagne ?…ou, sur le ton de l’ironie…Tu croyais quand même pas que t’allais te débarrasser de moi aussi facilement…ou encore, dans un registre plus vulgaire…Le casse couilles de service débarque… Non, juste cela…Alors, tu es content ?…Comme si, de tous temps, il avait été convenu que Peter nous accompagnerait. Toutefois, dans sa voix, un zeste d’inquiétude. Dans son sourire encourageant, un rien de doute. J’étais content et je ne l’étais pas. Un sentiment impossible à exprimer, mais je sentis bien que le sort de notre amitié dépendait entièrement de ma capacité à montrer mon contentement et à occulter mon mécontentement…Géant !...ce fut le seul mot qui me vint à l’esprit. On disait géant à l’époque, pas super. Peter se détendit et se lâcha sur son cordon bleu qu’il attaqua comme on attaque la face Nord de l’Eiger : avec détermination et courage. J’attendis qu’il eût fini,  tournant et retournant le billet entre mes doigts, m’appliquant à lire la moindre clause édictée, en lettres minuscules, par l’IATA, qui aurait pu rendre ce voyage impossible. Ainsi, cette admirable administration aurait pu interdire aux rouquins de voyager ou, pour le moins, exiger qu’ils fussent tenus en laisse. Elle aurait pu expressément prohiber les régions tropicales aux blancs trop blancs. Elle aurait pu taxer de manière rédhibitoire les passagers mesurant plus d’un mètre quatre-vingt-dix. Mais non ! Rien n’empêchait Peter de nous accompagner. Il ne me restait plus qu’une carte à jouer. J’allais l’attaquer sur son terrain favori : l’économie. Un homme d’affaire ne vous reprochera jamais de marchander. Au contraire ! Si on veut se discréditer dans ce milieu, il suffit de mépriser l’argent. Or, si le gène du négoce semblait avoir sauté une génération dans la famille de Peter, mon ami, lui, en était amplement pourvu. S’il s’agissait d’acheter UNE boite de sauce tomate, ce sont des CENTAINES de boites qu’il nous fallait passer en revue, pour être certain, absolument certain, de se porter acquéreur de la plus grosse boite au plus petit prix en vigueur sur le marché mondial de la sauce tomate en conserve….J’attendis qu’il eût la bouche remplie d’un mélange pâteux de cordon bleu et de spatzlis pour commencer le marchandage…Bon, le billet c’est une chose. Mais pour le séjour, tu comptes faire comment ? Je te rappelle que nous restons un mois en Indonésie. Un mois, durant lequel il va falloir se loger, se nourrir, se déplacer. Question finances, avec Jean, nous sommes justes, justes (C’était vrai. Nous pouvions tout juste nous payer les meilleurs hôtels)…Pressé de me répondre, il déglutit péniblement, avala de travers, devint tout rouge, se mit à tousser, ses mains s’agitèrent frénétiquement en signe de dénégation tandis que l’indigeste magma trouvait, finalement  le chemin de son estomac. Après avoir bu un grand verre d’eau fraîche, il essaya d’introduire une main dans la poche droite de son  jean en se contorsionnant sur sa chaise comme un python insomniaque sur sa branche. Ce  jean, manifestement trop étroit au point de donner l’impression que Peter était la victime permanente d’un priapisme incurable, laissait entrevoir des genoux d’une blancheur d’albâtre par deux déchirures, pas tout à fait trous, mais ne demandant qu’à le devenir, tant la texture des quelques filaments unissant, encore, leurs rebords semblait évanescente. Evidemment, cette érosion ne devait rien aux effets de la mode mais tout à ceux du temps. Déployant des efforts acharnés,  il parvint à arracher son contenu à la poche : une enveloppe brunâtre qui rejoignit le billet d’avion sur la nappe blanche. Il me fit signe de l’ouvrir. Nous devions avoir l’air de deux dealers concluant un marché. Du bout des doigts, je l’entrouvris. Elle était pleine de dollars. …Mille septante, ma participation aux frais de voyage… tint à préciser mon ami, l’œil brillant de fierté, lui qui n’avait, sans doute jamais eu une telle somme entre les mains. Je lui rendis l’enveloppe, mais il insista pour que je garde l’argent. De toute façon, la poche de son  jean n’aurait pas résisté à un second transfert. Je me gardai bien de lui poser la question qui, depuis un moment déjà, me brûlait les lèvres comme un Havane entièrement consumé…Tu as fait comment ?... Je craignis que la réponse ne me laissât sans voie sur laquelle aiguiller le grand train que je prétendais mener durant ce voyage. Parce que mille septante dollars, c’était beaucoup, mais cela ne faisait guère qu’un peu plus de trente dollars par jour et là, ça devenait bigrement peu, même en 1975 et même en Indonésie.  Si, en outre, jetant toute forme de fierté aux orties, Peter s’était endetté auprès d’une parentèle fortunée (en réalité, il avait fait un emprunt bancaire avec remboursements sur deux ans à la banque Migros, ce qui, dans un sens, était encore pire), je ne voyais vraiment pas où je pourrais puiser le courage de lui dire, que non, décidément, j’étais désolé, mais ses mille septante dollars ne faisaient pas l’affaire. Enfin, je ferais l’appoint de ma poche et s’il fallait truquer  les comptes afin de ne pas froisser sa susceptibilité, eh bien, je les truquerais. Peter sembla lire dans mes pensées…Tu sais, je me suis renseigné auprès d’une amie indonésienne (pourquoi avait-il tant d’amis ?). On peut se loger dans de petits hôtels pour trois fois rien et manger pour quelques centimes…D’une voix d’outre tombe, je lâchai…Ouais, ouais. Evidemment....Mais, pour moi, la seule évidence était qu’au sud du tropique du Cancer, petit hôtel se traduisait par taudis, en bon français et que repas économique rimait avec colique.  Un individu normal, c'est-à-dire un individu doté d’un ego légèrement supérieur à celui du nénuphar nain, un individu qui n’aurait pas passé huit années au petit séminaire à s’entendre dire, repends-toi pour tout ce que la vie t’a offert, un tel individu aurait rendu son argent à Peter en lui disant…Ecoute mon canard, je t’aime bien, mais je ne t’ai pas invité et, de toute façon, ce voyage est bien au-dessus de tes moyens. Alors, reprends tes dollars, fais-toi rembourser ton billet et va passer tes vacances à Rimini, comme tout le monde. Il n’y a pas une raison au monde pour que tu bousilles notre voyage, à Jean et à moi, avec tes petites économies mesquines….Voilà, ce qu’un individu normal aurait dit. Mais rétrospectivement, bien qu’ayant agi anormalement, je n’éprouve aucun regret. A la lumière de ce qui se passa, les jours suivants, je puis dire qu’un refus de ma part  aurait plongé Peter dans le désespoir le plus profond.

 

 

Commentaires

Eh oui, ce n'est que moi, mais toujours aussi friande de tes histoires. Je pense que j'aurai eu la même réaction que toi. Sans doute sommes-nous trop sensibles ?

Écrit par : tinou | 18 avril 2007

Mais quel boulet, ce Peter ! Moi, son billet d'avion, je lui aurais fait bouffer au dessert !

Écrit par : Olivier Bruley | 18 avril 2007

Comment ça...que moi? D'abord je suis très content que ce soit toi, ensuite, je n'attendais personne d'autre.
Puisque je suis arrivé à ouvrir les commentaires chez moi, chose que je ne suis pas arrivé à faire sur ta page, j'en profite pour dire qu'en matière d'éducation, en dehors du libellé des problèmes de mathématiques, il y a un changement important qui s'amorce, à moins qu'il ne soit déjà achevé: le remplacement du cahier et du stylo par l'ordinateur portable. Il me semble que cela consacre, définitivement, la prééminence du matériel sur l'humain. On a vu que les marques s’étaient déjà invitées dans les cours de récréation en matière vestimentaire, à présent c’est le cœur même du système qui est gangrené. Puisqu’il s’agit de conquérir de plus en plus de parts de marchés, autant commencer le plus tôt possible en formatant la pensée des chers bambins. J’ai pris conscience que nous étions gouvernés, totalement gouvernés, par les ordinateurs en découvrant le plan de restructuration d’Airbus industries. En apprenant que la construction de l’A380 avait pris du retard et que les carnets de commandes étaient pleins, je me suis dit, chic, ils vont embaucher. Eh bien, non ! Contre toute logique économique, dix mille personnes vont perdre leur travail. J’imagine fort bien des polytechniciens entrant des milliers de données dans des ordinateurs hyper-méga-puissants et attendant, en se rongeant les ongles, qu’une réponse s’affiche sur les écrans. Ils ont bien du être un peu étonnés, juste un peu, par la réponse…VIREZ DIX MILLE HUMAINS…Mais, bon, ce qu’ordinateur veut….Cela me rappelle une anecdote. Je faisais de la randonnée dans le Sud du Chili. A ma gauche un volcan. A ma droite un lac. Impossible de se perdre. Je marchais depuis plusieurs heures, quand je devinai une silhouette, au loin. En m’approchant, je constatai qu’elle appartenait à un homme. Son comportement était étrange. Il semblait tourner en rond. En m’approchant encore je remarquai que non seulement il avait un comportement erratique mais, qu’en outre, il ne regardait pas le paysage mais marchait tête baissée en fixant sa main droite. Cent mètres encore et je me retrouvai à sa hauteur. Ce n’était pas sa main qu’il regardait, mais un appareil, un GPS. Il prit alors conscience de ma présence, sembla soulagé. C’était un gringo. Un gringo perdu. Ou plutôt, il ne comprenait rien aux indications de son GPS. Il aurait voulu comparer avec le mien. Le mien ? Oui, mon GPS. Mais je n’avais pas de GPS ! Juste une carte, mais avec de tels points de repère, il n’y avait même pas besoin de carte. Là, le gars me regarda comme si je venais de lui dire que Bush et Chirac couchaient ensemble. Horrifié, qu’il était. Quoi ! Vous partez sans GPS ? J’aurais pu lui dire que j’avais su trouver ma route sur les océans, sans GPS, alors sur terre, entre un volcan et un lac…mais cela aurait semblé prétentieux et je n’avais pas envie de lui raconter ma vie. Je me suis contenté de lui montrer le volcan et le lac sur la carte, puis le volcan et le lac tels qu’ils apparaissaient à nos yeux. Mais visiblement, il ne faisait pas confiance à ses yeux. Nous n’avions plus rien à nous dire. C’était deux conceptions du monde qui s’affrontaient. J’ai continué mon chemin, entre le lac et le volcan. Il a continué à tourner en rond en fixant son GPS. Tout ça pour dire, que la réalité n’a pas changé. Un sac de patate reste un sac de patates. Par contre les ordinateurs ont rendu cette réalité à peu près incompréhensible pour une intelligence non préalablement formatée par les ordinateurs.
Olivier, ça ne m'étonne pas! Mais tu es normal, toi....

Écrit par : manutara | 18 avril 2007

Un bémol, tout de même, pour ceux qui ne connaitraient pas don Esteban Manutara aussi bien que moi. Sans doute sait-il en effet se repérer sans GPS sur mer ou dans la brousse, mais il est parfaitement incapable de trouver son chemin dans une ville, malgré le nom des rues et les numéros aux maisons ! Il faut le voir, sur le trottoir, faisant de grands pas dans une direction, la tête haute, à la recherche de quelque horizon que les immeubles lui cachent. Puis il revient soudain sur ses pas toujours aussi grands, avec un air ahuri : on croirait assister à du théâtre de rue. Il faut dire qu'il préfèrerait mourir plutôt que de demander à quelqu'un son chemin. Et je ne parle pas des sorties d'autoroute, qu'on croirait qu'il fait exprès de rater, malgré les panneaux... Une fois, à Berlin, pour que le chauffeur de taxi nous ramène à notre hôtel, il avait donné le nom d'un autre établissement !

Écrit par : Olivier Bruley | 18 avril 2007

@ Olivier :Je me garderai bien de me moquer de Manutara... Avec mon mari et ma fille, alors que nous étions à Poznan, en Pologne, nous avons été incapables de trouver la sortie de cette fichue ville ! Au bout de deux heures à tourner et virer dans les rues avec notre voiture à la recherche d'hypothétiques panneaux indicateurs, nous avons fini par héler un taxi et dans un charabia d'anglais,de russe et d'allemand, nous lui avons fait comprendre que nous voulions qu'il nous montre la route pour Berlin ! En moins de 10mn, nous étions sur la bonne voie.
@ Manutara : imagine le chaos le jour où les ordinateurs vont buguer ! En parlant de GPS, mon ancien copain en avait un, qu'il installait dans ma voiture quand nous allions nous balader. Et le GPS ceci, et le GPS cela... Bref, il ne jurait que par son GPS. Jusqu'au jour où j'en ai eu ras le bol et j'ai suivi MON itinéraire. Son GPS ne prenait pas en compte les petites routes. Mais sur la carte, les petites routes sont indiquées ... Conclusion: nous avons mis beaucoup moins de temps que prévu tout en découvrant des coins charmants ! Lui faire admettre ça fut une autre paire de manche...

Écrit par : tinou | 18 avril 2007

J'ai mis ton commentaire sur mon blog. Bonne journée Manutara ! Je m'en vais planter des courgettes...

Écrit par : tinou | 18 avril 2007

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