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13 avril 2007

Le plat du jour

L’été 1975, nous avions décidé, mon ami d’enfance Jean et moi, de nous rendre en Indonésie pour visiter Java et Bali. Je venais de découvrir Conrad. La « Folie Almayer » (pas Alzheimer comme il m’a déjà été donné d’entendre) avait laissé en moi comme un curieux tintinnabulement de clochettes et l’écho des gamelans avait continué à résonner dans ma tête, bien après que j’eusse refermé le livre. Jean avait entrepris de prestigieuses études à plusieurs centaines de kilomètres et je ne le voyais presque plus. Ce devait être l’occasion de nous retrouver et d’évoquer le bon vieux temps. Nous avions déjà vingt ans et l’impression que la vie nous filait entre les doigts. A l’époque, Peter (ce camarade d’université qui m’avait sauvé la vie lors d’une sortie en Hobby Cat sur le Léman) s’était installé, à temps partiel, dans la maison du lac. Il allait et venait sans que je susse exactement s’il allait venir ou venait de s’en aller. La mention de ce voyage le rendait nerveux, non pas que la destination l’incommodât, mais l’idée qu’il pût se faire sans lui devait être insupportable. Bien sûr, il ne m’en dit rien, mais il accueillait chacun de mes propos sur mon futur voyage avec la moue dubitative d’un gamin à qui l’on vient de refuser un jouet convoité de longue date alors même qu’il prétend n’en point vouloir. Un jour il me dit…Je ne t’envie pas ! Quand on voit ce que les indonésiens ont fait aux chinois !...Je ne vis pas le rapport ! Une autre fois, il me brandit « Amok » de Stefan Zweig sous les yeux…Tiens regarde tes petits chéris indonésiens ! Tu te ballades tranquillement dans la rue et crac, il y a un dingue qui te plante un kriss dans le ventre ! Ah non, vraiment je ne t’envie pas !....Il fallait vraiment qu’il eût envie de m’accompagner, pour se mettre à lire (lui qui ne lisait jamais) du Zweig. Evidemment, j’aurais pu lui demander de nous accompagner. Je ne doutais pas un instant qu’il fût un excellent compagnon de voyage. Mais j’avais, très jeune, acquis la certitude que les amis de mes amis son rarement mes amis. Ainsi, si j’aimais beaucoup Jean et Peter, séparément, je me méfiais du mélange. Sachant qu’un ami contrarié peut se montrer aussi pénible qu’une épouse jalouse en période de menstrues (je connaissais des gens mariés), je ne tenais nullement  à subir les conséquences désastreuses d’une mésentente javanaise dans un ménage bancal à trois. Si j’avais su ! Le destin, ou, plutôt, l’invraisemblable entêtement de Peter en décida autrement.

 Nous déjeunions au Landoldt, notre restaurant de prédilection situé à deux pas de l’université de Genève. Nous y avions nos habitudes et le patron nous recevait avec la  componction  que l’on réserve aux bons clients que l’on souhaiterait un peu moins bons et un peu plus clients. Dans un soupir, il laissait échapper…Je suppose que ce sera un plat du jour à six nonante...Dans un murmure tout juste teinté d’une toute petite, si petite, pointe d’espoir, il ajoutait…Un peu de vin aujourd’hui ?...Puis, il se reprenait…Mais, non, bien sûr, où avais-je la tête ! Une grande carafe d’eau, comme d’habitude !... Il prenait alors le chemin de la cuisine, avec des airs de diva offusquée. Heureusement qu’il y avait le jour des côtes de bettes en gratin. Je ne sais, précisément, ce que sont les côtes de bettes, mais je détestais les côtes de bettes. Ce jour là, ignorant superbement Peter qui aurait mangé de la bouse de vache en gratin, pourvu qu’elle fût à six nonante, le patron me tendait la carte avec un sourire triomphant…Nous avons reçu un excellent foie gras. Ensuite, je me permets de vous recommander notre magret de canard aux six épices…Désinhibé, je me gavais ce jour là de tous les mets, que, dans un souci de prolétarien respect pour la bourse dégarnie de mon ami, je me refusais le reste de la semaine. Peter avait des principes. Jamais il n’aurait accepté que je l’invitasse, mais, comme il n’avait pas beaucoup d’argent et, pour respecter une stricte égalité, nous mangions, en général fort mal, au plus juste prix. Mais les côtes de bettes, ça non, je ne pouvais vraiment pas. Cette stricte égalité régnait également lors du paiement des courses que nous faisions pour les repas pris à la maison du lac. Chacun réglait la moitié des achats. La première fois, je l’emmenai dans la petite épicerie du village, un endroit où il n’était pas rare de croiser des vedettes du petit et du grand écran, qui faisaient, là, très démocratiquement, leurs courses en famille. Au moment de régler la note, qui me parut des plus modestes, je vis mon ami pâlir affreusement. Nous devînmes donc des habitués de la Migros, cet ancêtre helvétique du hard discount, où se bousculaient, aux caisses toujours encombrées, les mamas calabraises, les maçons lisboètes et les femmes de ménage andalouses. Qu’on ne s’y trompe pas, Peter n’était pas un prolétaire. Doté d’un patronyme à faire pâlir d’envie Stéphane Berne en personne, il était issu d’une prestigieuse famille qui avait choisi de partager, volontairement, l’indigence des plus pauvres. Je passai d’ailleurs des soirées délicieuses, au milieu de ces gens tout à fait exceptionnels qui portaient en eux la noblesse que d’autres affectent de porter sur eux.

Ainsi donc, outre la répugnance que j’avais à mettre en présence deux amis très chers, les rigoureux principes régissant la vie de Peter qui, jamais, n’accepterait que je l’aidasse à financer un voyage (lui-même étant incapable d’en assumer le coût), me firent penser que le chapitre, voyage en Indonésie, était définitivement clos pour Peter. Jusqu’à cette belle journée de juin, où nous nous retrouvâmes au Landoldt devant notre plat du jour à six nonante.

Commentaires

Oh flûte, déjà fini ? ...
Un voyage à trois est très périlleux. Il y en a toujours un qui se sent à l'écart ! Mais apparemment Peter ne vous accompagne pas. Enfin, attendons la suite...

Écrit par : tinou | 13 avril 2007

oui, oui, il y a une suite....

Écrit par : manutara | 15 avril 2007

Les commentaires sont fermés.