Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

07 avril 2007

De amicitia

En terminant cette très courte évocation d’un lointain voyage en Roumanie, récit que fort peu lirons, sans doute, mais cela est mieux ainsi, aux plages naturistes où les chairs s’étalent avec une telle abondance qu’on éprouve l’envie de demander à la mer de se rhabiller, je préfère les criques inaccessibles où, le corps (nu, intégralement nu, cela va sans dire) fouetté par les vents alizés, je puis me jeter en rugissant de plaisir dans les rouleaux terrifiants du Pacifique, activité qui, si l’on y réfléchit bien, n’est pas si anodine que cela, puisque, pas plus tard qu’hier, les filaments empoisonnés d’une physalie pérégrine vinrent vicieusement s’enrouler autour de mon membre et de ses dépendances, provoquant une douleur telle qu’elle manqua me faire trépasser (cette incandescence phallique en faisant remonter une autre à ma mémoire, la madeleine de Proust restant quand même un moyen mnémotechnique  beaucoup plus inoffensif), tout cela pour dire que rien n’est vraiment simple dans la vie, en mettant, donc, un point final à mon précédent billet, je songeai que l’amitié est chose étrange. S’il n’est pas anormal que, dans certaines circonstances (on ne rappellera jamais assez l’importance des circonstances), deux personnes puissent tisser entre elles des liens amicaux, la rupture de ce lien, me semble, elle, beaucoup plus incompréhensible. Ainsi Virgile n’est plus dans mon esprit qu’un lointain souvenir dont l’évocation ne provoque en moi guère plus qu’un imperceptible frisson de nostalgie, attribuable aux circonstances plutôt qu’à Virgile lui-même.

Quelques fantômes hantent ainsi ma mémoire. Tous ont été, à un moment ou un autre, au centre de mon existence, puis ont disparu sans, presque, laisser de traces. Ce sont eux que je m’efforce de faire revivre dans ces petits récits maladroits et, à travers eux, c’est une partie de moi que je ressuscite. Oh, ils ne sont pas nombreux ! Je n’ai jamais eu la fibre sociale bien développée. Le fait d’avoir pu jouir, très jeune, d’une confortable autonomie financière, n’est sans doute pas étranger à mon goût pour la solitude. A force de ne dépendre de personne, on finit par se croire seul au monde. J’ai la conviction que mes rares amis nourrissaient à mon encontre un mépris mal dissimulé en compassion ou une haine sourde se prétendant amitié. Un de mes plus beaux souvenirs reste la traversée de l’Atlantique sur « L’île de feu » avec quatre équipiers  ignorants tout de l’art de la navigation qui me vouèrent, tout au long de ce mois de lente progression vers les Indes Occidentales, une exécration tout à fait remarquable, sans doute comparable en intensité à celle que l’équipage de la Santa Maria voua à son valeureux capitaine, dans les mêmes eaux, cinq siècles auparavant. J’en ai encore les larmes (de rire) aux yeux. Trois s’en allèrent à peine l’ancre (une Danforth d’excellente facture) affourchée sur le fond boueux de la baie des Flamands (pas les gracieux oiseaux roses mais les autres, tout aussi roses mais moins gracieux). Le quatrième me suivit autour du monde, sur « L’île de feu », pendant cinq longues années durant lesquelles il ne m’épargna ni  les sarcasmes les plus grinçants, ni les invectives les plus ordurières,  ni même les chantages les plus éhontés. Ainsi, il tenta une fois d’avaler une boite de boulons de dix, sous le fallacieux prétexte que j’avais décrété que tous les psy étaient des charlatans (comment aurais-je pu savoir que sa sœur était un psychiatre jouissant d’une certaine renommée dans le milieu des psychotiques parisiens, ce qui est presque un pléonasme ?). Une autre fois, il essaya de s’étouffer avec un torchon de cuisine enfoncé dans la gorge pour me signifier son désaccord avec mon interprétation du fait colonial en Amérique du Sud. Il faut dire, qu’à cette époque, il se prenait pour la réincarnation de Tupac Amaru. En fait il était vietnamien. De Belleville. Un autre jour, il se renversa une moque de thé brûlant sur les parties. Mais là, il ne le fit pas exprès. Comme il était nu, il hurla beaucoup et jura encore plus. Nous étions en terre anglophone (Grand Cayman, une île qui lave plus blanc pour qui a une grosse lessive à faire) et il ne parlait pas anglais. Ce fut donc moi qui dus l’emmener à l’hôpital et expliquer au médecin de garde les tenants et les aboutissants de l’affaire. Il n’y a rien de plus humiliant que d’amener à l’hôpital un garçon de vingt cinq ans qui vient de se renverser une moque de thé brûlant sur les parties. D’abord, c’était un dimanche après-midi et j’ai toujours détesté les dimanche après-midi. Ensuite, il n’arrêtait pas de gémir.  Enfin, mon équipier ne pouvant supporter aucun vêtement sur la partie ébouillantée de son corps, cette partie que, justement, on cache sous une superposition de vêtements serrés quand on se promène dans la foule (plus dense à Grand Cayman, le dimanche, que n’importe quel autre jour de la semaine), je dus le traîner, quasiment nu, jusqu’à la station de taxi la plus proche. Le seul contact qui lui sembla supportable fut celui du dacron d’un sac à voile que je parvins péniblement à ficeler autour de sa taille. Comme si le fait de se promener au milieu de la foule endimanchée avec un vietnamien dénudé et gémissant, enroulé dans un sac à voile d’un blanc douteux, comme si ce fait donc n’était pas déjà, à lui seul, suffisamment infamant, s’y ajoutait la circonstance aggravante que le brûlé, ne pouvant se redresser, marchait courbé. Cette courbure réduisant considérablement son champ visuel, j’étais obligé de le guider en le tenant par la main. Après avoir essuyé quelques refus de la part de chauffeurs de taxi peu soucieux de s’exhiber en pareille compagnie, je finis par suborner le pilote d’une carriole tirée par un âne, attelage destiné, en temps normal, à promener des enfants sur le bord de mer. Une fois arrivé à l’hôpital, il nous fallut traverser un hall interminable, le dos lardé de regards inquisiteurs. Puis il y eut le front desk où je déclinai l’identité imprononçable de mon compagnon, provoquant la compassion hilare de la secrétaire quand je lui décrivis la nature du mal : « boiling water on the penis and on the balls ». Elle eut une moue horrifiée puis se pencha par-dessus le comptoir, essayant vainement de deviner le carnage dissimulé par le sac à voile…On the penis ? But it’s awful !... Mais je sentis bien que ses yeux riaient aux éclats ! Pour minorer un peu sa jubilation intérieure je précisai…But it’s not that bad. Just very painful…Puis il fallut patienter aux milieu d’autres patients, devant la porte du docteur Cornélius van Tromp. Quand vint notre tour, j’essayai lâchement d’abandonner mon camarade à son sort en le poussant dans la pièce à l’austérité toute monacale, avant de prendre la poudre d’escampette. Mais mon équipier s’accrocha à moi comme un naufragé à sa bouée. Tandis que je le déballais, il me fallut resservir mon laïus explicatif au docteur Van Tromp, un géant roux comme un orang-outang. Il hocha la tête et fit se coucher le blessé sur une espèce de brancard recouvert d’un drap blanc. Tandis qu’il manipulait le membre blessé avec les précautions que prendrait un artificier pour désamorcer une bombe, il se retourna vers moi et, me regardant par-dessus ses lunettes, fit…Boiling water, héééé (il prononça, poiling woter) ?...Je crus bon de préciser…Tea…Puis, pour bien lui faire prendre conscience que le contact avec le thé brûlant avait été direct, sans aucune forme d’intermédiaire vestimentaire, je précisai…My friend did not have any clothes on…Réfléchissant un instant, il répéta d’une voix tonitruante qui dut s’entendre jusque dans le moindre recoin de l’hôpital…Your friend was naked (il dit, nokid) to drink his tea ????...Je hochai la tête à plusieurs reprises en me demandant pourquoi je n’arrivais pas à fréquenter des gens normaux. Van Tromp prit alors une profonde inspiration comme s’il avait retenu sa respiration pendant plusieurs minutes, puis me dédia un sourire salasse…Oh, oh, oh, I see !... Ouh là, non, il ne voyait pas du tout ! Je ne lui épargnai aucun détail. La couleur de la moque de thé. La table pliante du carré. La moque posée sur la table. Une conversation tournant autour de Che Guevara que j’avais traité de crétin sanguinaire plus photogénique mort que vivant, la réaction brutale de mon équipier (nu certes, mais dans l’unique but de combattre l’étouffante chaleur régnant dans le carré) dont le genou vint heurter le mécanisme permettant de replier la table, la chute de la moque, remplie d’un excellent Lapsang des plus brûlants, sur l’entrejambe du malheureux. Van Tromp ne s’étendit pas sur ma vision du Che, après tout Cuba n’était qu’à un jet de pierre, mais me donna mille fois raison (lui-même taquinait l’espadon sur un Bertram) quant aux dangers inhérents aux tables de carré pliantes. Finalement, les brûlures s’avérèrent moins graves que prévues. Un petit second degré. Une fois le membre pansé et les remèdes prescrits, le docteur Cornélius van Tromp confia à mon ami une de ces longues chemises de nuit, fermées dans le dos par des lacets laissant entrevoir les fesses à chaque pas. Sur le chemin du port, j’eus l’impression de traverser Georgetown en compagnie d’un dément évadé d’un asile psychiatrique. Alors,  pourquoi éprouvai-je  l’étrange impression que ce stupide incident venait de sceller définitivement notre amitié ?

                                                                                                                      

 

Commentaires

Qu'est-il devenu, ce Vietnamien de Belleville ?

Écrit par : tinou | 07 avril 2007

Je l'ai revu il y a une dizaine d'années. Il avait pris quarante kilos et était chauve comme une pierre ponce. Sa vie avait l'air d'un incommensurable ennui! J'eus du mal à reconnaître en lui l'être fantasque et révolté qui avait, entre autres frasques, introduit, à mon insu, suffisemment de cannabis à bord de mon voilier pour nous faire passer de nombreuses années en prison. Je raconte d'ailleurs cette histoire sur ce blog.

Écrit par : manutara | 08 avril 2007

Ah ? Je n'ai pas dû la lire cette histoire, car cela ne me dit rien .

Écrit par : tinou | 08 avril 2007

Oui, je sais, presque personne ne me lit! C'est épouvantable!

Écrit par : manutara | 09 avril 2007

Là tu m'étonnes beaucoup ! Et si c'est vrai, je ne pense pas pas que cela t'émeuve plus que ça. Il me semble que tu as écrit que tu ne souhaitais pas voir débarquer toute une foule bigarrée sur ton blog.Mieux vaut des lecteurs assidus, même s'ils sont peu nombreux. Ton ami O... est actuellement envahi et je doute fort qu'il apprécie que des querelles externes viennent se régler sur son blog !

Écrit par : tinou | 11 avril 2007

Si, si, il adore!
Tiens, autre chose. Je ne sais pas si tu rencontres comme moi, les pires difficultés pour ouvrir les commentaires et en laisser sur haut et fort. J'ai essayé de répondre à ta question posée suite à un de mes commentaires sur ta page, mais impossible!
Donc j'en profite ici, pour te confirmer que ce sont bien les maladies qui ont décimé la population aux Marquises. Variole, lèpre et tuberculose. La variole a disparu, par contre, on découvre chaque année de nouveaux cas de lèpre, maladie qui, fort heureusement,traitée à temps, ne laisse aucune séquelle.

Écrit par : manutara | 12 avril 2007

Ah oui, la lèpre ! cette affreuse maladie qui ronge les chairs. Malheureusement ici, en France, les gens se sentent peu concernés et je ne sais pas si la fondation Raoul Follereau réussit à collecter beaucoup d'argent lors de la quête annuelle. Quand on songe à tout l'argent que les gens ont envoyé pour le tsunami et qui a été utilisé un peu n'importe comment, on ne peut que s'insurger... Alors que pour la lèpre, il suffit simplement de vacciner la population pour la protéger. Le tsunami a fortement frappé les gens parce qu'il y avait beaucoup de touristes. Mais les lépreux, ce sont les oubliés les parias, que l'on a tendance à cacher. Autrefois ne les envoyait-on pas sur des ïles éloignées ? Quand les différents organismes humanitaires passent plus de temps à se tirer dans les pattes pour être les plus reconnus au détriment des souffrances humaines, pas étonnant qu'on oublie des populations entières ( au Darfour notamment).
Je n'ai pas de problème particulier pour mettre des commentaires en ce moment.

Écrit par : tinou | 12 avril 2007

Comment ça j'adore ? Mais pas du tout, voyons ! Et puis, je ne suis pas comme toi, moi, à compter tous les soirs je nombre de visiteurs qu'on a pu laisser sur mon blogue, ni à rêver de toujours plus de commentaires !

Écrit par : Olivier Bruley | 12 avril 2007

"Le nombre de visiteurs qu'on a pu laisser su mon bogue..." Je ne sais pas ce que j'ai voulu dire exactement, mais ça ne sonne pas si mal que ça.

Écrit par : Olivier Bruley | 12 avril 2007

Sur mon bLogue ! Décidément, tu me fais dire n'importe quoi, Esteban !!!!

Écrit par : Olivier Bruley | 12 avril 2007

C'est quand même terrible les effets de la vodka!

Écrit par : manutara | 13 avril 2007

C'est quand même terrible les effets de la vodka!

Écrit par : manutara | 13 avril 2007

Mon Dieu ! La vieillesse est décidément un naufrage. Soit tu radotes, soit ton Alzheimer est déjà si avancé que tu ne te souviens plus de ce que tu viens tout juste de dire...

Écrit par : Olivier Bruley | 13 avril 2007

Pauvre manutara, aucune méchanceté ne te sera épargnée. Ah cette jeunesse ! Plus aucun respect pour les Anciens.

Écrit par : tinou | 13 avril 2007

Pensez-vous ! Il adore ça !

Écrit par : Olivier Bruley | 14 avril 2007

Des anciens? Où ça, des anciens?

Écrit par : manutara | 14 avril 2007

Des anciens? Où ça, des anciens?

Écrit par : manutara | 14 avril 2007

Les commentaires sont fermés.