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02 avril 2007

Tristes fins

Jusqu’au milieu du dixième et dernier jour, de l’ours, pas la moindre trace. Le lendemain de la mort du cerf, nous rejoignîmes, tous,  l’équipe des chasseurs d’ours. Désormais nous n’avions plus qu’un but dans l’existence : débusquer un ours pour le bourgeois. Si le cerf se chasse à l’affût, en comité restreint, l’ours, lui, se chasse en battue, devant soi ou posté, à la tête d’une petite armée de rabatteurs. C’était eux qui nous avaient donnés l’aubade  le premier soir. Fort heureusement, l’expérience ne fut pas renouvelée, pas même lorsque le sauvage invita tout le village à un barbecue de cerf, improvisé devant la maison des soupirs (baptisée ainsi en raison des soupirs, chaque soir plus intenses, qui saluaient l’arrivée de la sempiternelle soupe aux pois et lardons), le soir même de ce qui, au sein de notre fratrie, resta dans les annales comme « le coup du serpent à poils » ( approcher sa victime en rampant, puis, la regarder dans les yeux avant de la tuer). D’un point de vue culinaire, le cerf  grillé est une hérésie. Il faut normalement laisser la viande mariner un jour ou deux dans du vin et des fines herbes puis, le faire mijoter pendant des heures, à feu doux, mais, nécessité faisant loi, nous nous délectâmes de ce gibier fort en goût et ferme sous la dent. Il y avait sans doute aussi cette intense satisfaction qu’éprouve le mâle à manger le produit de sa chasse. D’ailleurs, nous eûmes tout loisir de nous repaître, les nuits suivantes, de la chair de ce royal gibier que la fée clochette accommoda à mille sauces, pour se racheter, sans doute, de l’indigence de sa table. J’ai l’air de me plaindre, mais j’avais fini, au bout de quelques jours, par m’accoutumer à mon nouvel environnement et j’aurais, sans problèmes, continué à partager la vie des habitants de Nepos où ne se notaient point encore ces signes avant-coureurs du progrès (machines à vapeur, poste de radio à galène) qui trahissaient le basculement prochain dans le vingtième siècle, à moins que ces signes aient couru si vite que dans leur hâte, ils soient passés devant le village, sans s’y arrêter. Le seul objet qui nous rattachait au vingtième siècle, l’Aro, avait disparu le lendemain de notre arrivée en même temps que cul de mandrill. Le soir, à la veillée, nous imaginions, à la lueur blafarde de nos lampes à pétrole, un petit groupe de népotistes poussant la jeep et son occupant dans quelque gouffre insondable. Nous avions repéré deux rabatteurs qui auraient parfaitement fait l’affaire. L’un ressemblait à un sanglier et l’autre à une fouine. La bouche du sanglier n’abritait que deux dents, deux canines du bas qui, libérées de toute contrainte spatiale, avaient cru démesurément au point de former deux défenses qui, dans les moments de relâchement mandibulaires, échappaient aux lèvres du bas pour venir s’incruster dans celles du haut. La fouine était toute en nez, une chose longue et épaisse à la fois, percée de deux orifices minuscules, surplombant une bouche totalement édentée à laquelle le menton, fuyant devant tant de laideur, conférait une moue figée en une perpétuelle expression de profonde perplexité.  Nous avions demandé à Bonkanite ce qu’il était advenu de cul de mandrill. Il avait ouvert la porte de la maison des soupirs et craché dehors avant de répondre…Oh, le cafard communiste ?...Il fit ensuite un vague geste de la main…Il est loin…Nous n’avions pas insisté.

La mort de l’ours fut ignoble. Nous suivions ses traces à flanc de colline depuis plusieurs heures, quand, surgi d’entre les fourrés,  il déboula  devant nous. Malgré les cris des rabatteurs, il franchit leur ligne.   Le bourgeois, sans doute énervé, ajusta mal son tir et fit feu à plusieurs reprises. La bête blessée s’enfuit en dévalant la pente, s’arrêtant à intervalles réguliers pour labourer de ses griffes son ventre blessé en poussant des hurlements déchirants. L’ours disparut à notre vue durant quelques secondes pour reparaître, un peu plus bas, sur un glacis dépourvu de végétation. C’est la que le sauvage mit fin à ses souffrances en le terrassant d’une balle tirée en plein cœur à plus de deux cents mètres. Personne ne trouva rien à y redire, ni le bourgeois qui avait si mal tiré, ni Bonkanite, soulagé de ne pas à avoir à partir à la poursuite d’un ours blessé. Il fallut mettre un sac sur la tête des chevaux pour les convaincre d’approcher la carriole de l’ours mort, tant leur terreur de cet animal était grande. Deux jours plus tard, nous attendions à la frontière de ce qui s’appelait encore la Yougoslavie, les quatre en rang d’oignons devant la Mercedes, que le douanier roumain eût fini de consulter nos passeports.

Cul de mandrill et l’Aro avaient refait leur apparition le soir du dixième jour avec une nouvelle alarmante : les hongrois confisquaient tous les trophées en provenance de Roumanie, non pas pour des motifs écologiques, mais pour dissuader les chasseurs de se rendre dans ce pays et les attirer dans le leur. Or nous allions voyager avec un trophée de cerf de deux mètres de haut et une peau d’ours conservée dans un baril rempli de sel. Difficile de les dissimuler ! Cul de mandrill, faisant preuve d’un esprit d’initiative sidérant, avait tout arrangé. Nous rentrerions en France par la Yougoslavie, tout simplement. Les passeports, par lui conservés durant notre séjour népotique, avaient été envoyés à Bucarest pour être munis de visas yougoslaves en un temps record et nous disposions d’une autorisation de transit pour les armes et les trophées.

Tandis que nous attendions le bon vouloir du douanier roumain qui déchiffrait, à haute voix, syllabe après syllabe, chacun de nos passeports, je songeai que je voyais sans doute Virgile pour la dernière fois. La veille, à l’hôtel Regina de Bistrita, je lui avais donné mon couteau suisse à trente lames. Il l’accepta sans mot dire et me tendit une pièce de monnaie en échange. J’en conclus que j’étais devenu son ami.  Difficile de dire s’il était triste, car Virgile avait toujours l’air triste. Moi, j’avais l’impression d’une mauvaise plaisanterie. Un ami c’est pour la vie et déjà la vie nous séparait. Peu avant de quitter l’hôtel, il me demanda si je voulais bien être son correspondant si, un jour, il décidait de passer à l’Ouest. J’acceptai avec enthousiasme et étonnement. Jusqu’ici, jamais il n’avait évoqué devant moi cette éventualité. Je ne l’avais jamais entendu se plaindre de son sort. Il m’avait juste confié son étonnement devant le fanatisme des communistes français dont il avait eu la charge. D’ailleurs il parlait très peu de lui, s’intéressant surtout aux détails de ma vie quotidienne de jeune occidental nanti, sans me croire, certainement, sur tout. .

Le douanier épela le nom et le prénom du bourgeois et lui tendit son passeport. Puis ce fut le tour du sauvage. Enfin, il prononça Esteban S*** et tendit mon passeport à….Virgile. Sans lui laisser le temps de dire un mot, le douanier se tourna vers moi et d’un mouvement dédaigneux de la main me désigna la Roumanie et l’arrêt de bus tout proche. Il dut me dire…Toi, tu rentres à la maison…ou quelque chose de ce genre. Puis il fit un mouvement du menton en direction de mes frères et de Virgile…Dis au revoir à tes amis…C’était d’autant plus absurde que, quelques minutes plus tôt, Virgile s’était adressé à ce douanier, en roumain, pour lui expliquer la raison de notre présence en Roumanie et la nature de sa mission. Sans doute, une certaine similitude des traits de nos visages aurait pu abuser un inconnu croisé furtivement dans la rue. Châtains de cheveux et hâlés de peau, nous avions tous deux un visage rond, un grand nez vaguement busqué et des oreilles passablement décollées. La même raie médiane partageait une chevelure également abondante en nous donnant, tous deux, ce faux air de premier de classe tramant quelque mauvais coup. Pour le reste, Virgile me dépassait en taille de dix bons centimètres et son incroyable superposition vestimentaire lui conférait (bien qu’il n’en fût rien) une carrure impressionnante. Alors, un douanier amnésique ou doté d’une cervelle de musaraigne ? Peut-être avait-il été déstabilisé par l’avalanche de papiers tamponnés qui s’était abattue sur lui. A moins que ce ne fut la vision de la parure du roi des cerfs couronnant la galerie de la Mercedes à la manière de la figure de proue d’un galion espagnol. Difficile à expliquer. Nous restâmes tous quatre tétanisés pendant deux ou trois interminables secondes durant lesquelles défilèrent dans ma tête, à la vitesse de l’éclair, les rocambolesques histoires de passages à l’Ouest de citoyens de l’Est. Sans trop savoir ce que je faisais, je pris le petit sac de Virgile et serrai cérémonieusement la main du sauvage…Au revoir Don…Il hésita entre sérieux et rire. Je serrai ensuite la main du bourgeois…Il faudra vous inscrire dans un club de tir, Don…Je lus dans ses yeux l’incompréhension puis la peur. Quand je me tournai vers Virgile, celui-ci fit non de la tête tout en éclatant du rire le plus jaune et le plus faux qu’il me fut donné d’entendre. Il parla avec animation au douanier. Jamais, je ne l’avais vu parler aussi vite. Il devait dire…Elle est bien bonne, on vous a bien eu, c’est ce gamin, toujours à faire des blagues stupides….Le gabelou devint très rouge, lui arracha le passeport des mains, tenta de mémoriser la photo d’identité, me scruta attentivement, regarda Virgile en fronçant les sourcils, puis revint à moi, pour finir par me tendre le passeport en nous enjoignant de monter en voiture et d’aller nous faire pendre ailleurs. Il poussa ensuite Virgile, sans ménagements, en direction de l’arrêt de bus. Virgile se retourna une dernière fois vers nous pour nous faire un petit signe d’adieu. En reculant, il pointa son index dans ma direction, puis leva le pouce en l’air. Quand la voiture démarra, il avait toujours son horrible sourire jaune aux lèvres, mais ses yeux brillaient étrangement.

Tandis que nous circulions sur la portion de route traversant  le no man’s land séparant la Roumanie de la Yougoslavie, le sauvage se tourna vers moi…Tu étais sérieux ?...Incapable d’articuler un son, tant la boule que j’avais en travers de la gorge me faisait souffrir, je haussai les épaules. Il émit un gloussement en hochant la tête…Ca aurait pu marcher…Quand la frontière yougoslave fut  en vue, le bourgeois ajouta…Je me demande juste ce que père aurait dit, si, à la place de son fils chéri, on lui avait ramené un grand roumain !... Je parvins à éclater de rire avec mes frères tandis que des larmes, difficilement contenues, troublaient ma vision.

 

 

Commentaires

Oui, oui, c'est toujours un moment difficile de quitter des gens que l'on a cotoyés et aimés pendant un temps et quand on sait qu'on ne les reverra sans doute plus jamais ! On y repense bien longtemps après en se demandant ce qu'ils sont devenus... On se souvient des visages encore, mais les voix ?
Pour le coup du passeport, j'ai failli rester en Allemagne de l'est car le douanier ne me reconnaissait pas. Sur le passeport, j'avais les cheveux longs, mais entre temps je m'étais fait couper les cheveux. Grosse frayeur ce jour-là ! D'autant plus que ma mère, angoissée à l'idée que je reste bloquée à la frontière, fut soudain prise d'un fou-rire nerveux ce qui ne fit qu'empirer la situation car le douanier croyait qu'on se foutait de lui...

Écrit par : tinou | 03 avril 2007

Merci, Tinou, de venir lire ma prose indigeste!

Écrit par : manutara | 04 avril 2007

Pourquoi tu dis ça ? Ta prose est loin d'être indigeste, au contraire tu décris les situations de façon si précise et vivante qu'à chaque fois j'ai l'impression de n'être pas très loin. Et puis tu nous fait voyager. Merci à toi donc !

Écrit par : tinou | 04 avril 2007

euh, pardon...fais !

Écrit par : tinou | 05 avril 2007

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