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26 mars 2007

La mort du cerf

Les dix jours qui suivirent, nous marchâmes de l’aube au coucher du soleil. Comme prévu, j’alternai chasse à l’ours et au cerf, ma caméra super 8 au poing et Virgile dans mon sillage. Les prises de vue montrent les Carpates au lever du jour, les Carpates dans la chaleur de midi, les Carpates dans les premières ombres du soir. Virgile à la conquête des Pôles, Virgile avec quelques couches de vêtements en moins, Virgile torse nu, lorsque la chaleur de midi nous forçait à nous arrêter à l’ombre de quelques arbres, sur les bords d’une rivière ou d’un torrent. Dans ce cas, après avoir avalé gloutonnement notre repas tiré du sac (pâté de groin de porc étalé sur la bon pain de la fée clochette, le tout arrosé d’un thé noir comme les pensées d’un politicien), Virgile et moi nous nous éloignions du groupe de chasseurs en remontant le cours d’eau sur un kilomètre ou deux, puis, nous étant dénudés (intégralement), nous nous jetions dans l’eau glacée. Une fois nos ablutions terminées, nous remontions sur la berge et nous couchions côte à côte.  Nous nous livrions alors à un onanisme bon enfant, entourés du gazouillis des petits oiseaux, du bruit du vent dans les feuilles et du murmure de la rivière. Pour ma défense, je puis le dire, ce fut Virgile qui initia le rituel. La première fois, il s’allongea sur le dos et, empoignant son sexe, me demanda…Tu sais faire ça ?...Pour qui me prenait-il ? Je lui répondis…Dans le fond, Virgile, tu n’es qu’un grand cochon. Je l’ai toujours su…Ne voulant pas passer pour un gamin ignare, je lui emboîtai le pas. L’exercice était stimulant. Je ne filmai point ces scènes bucoliques, d’abord parce que je ne pouvais être, à la fois,  au four et au moulin, ensuite, je pensai qu’il eût été inconvenant de filmer notre guide, membre du parti communiste, batifolant nu sur les contreforts  des Carpates. Le cinéaste doit savoir s’effacer devant l’évènement. Je fus toutefois démangé par une pointe de regret, lorsque, quelques mois plus tard, je vis à la télévision, retransmis depuis les studios de l’ORTF à Paris, un reportage montrant le grand Tabarly rampant dans le plus simple appareil sur le flotteur babord de son trimaran. C’était le flotteur qui menaçait de se détacher, mais ce furent les fesses du célèbre navigateur qui firent le tour du monde.  Un véritable métier que le cinéma ! En filmant, j’avais l’impression que chaque moment était unique, que la nature ne se parait jamais du même feuillage, que chaque rocher aurait pu figurer dans un musée d’art contemporain, tant ses formes dépassaient l’entendement. J’avais la certitude que chaque arbre, chaque buisson, chaque flaque d’eau me parlait en une langue de moi seul connue. Je ne pensais pas un seul instant que Bonkanite, le bourgeois, le sauvage, Virgile et tous ces anonymes qui nous suivaient ou nous précédaient dans notre quête, pussent, jour après jour, offrir le même visage au soleil et se fondre dans l’obscurité matinale ou vespérale de la même manière. Je fis ainsi des kilomètres de portraits et de natures mortes, qui, au visionnage, révélèrent un inextricable fouillis végétal et minéral au milieu duquel progressaient des personnages, désepéremment identiques à eux-mêmes, au point que,  deux heures d’un mortel ennui plus tard, on avait l’impression de les avoir toujours connus.  De temps en temps, la possibilité d’un animal. Une clairière vide. Un cerf ! Si, je vous assure, il y avait là un cerf ! Une bête magnifique, pas assez toutefois pour que son trophée fût jugé digne de figurer, à la place d’honneur, dans le hall d’entrée de la maison du sauvage (cette maison, belle et désolée comme une ruine romaine). Un matin, le cinquième ou le sixième, je ne sais plus, à la pointe du jour, nous vîmes le roi des cerfs traverser, à pas comptés, la clairière que nous surplombions après avoir marché une bonne partie de la nuit. L’aube et le crépuscule, telles étaient les heures du cerf des Carpates. La bête s’arrêta. Un entrelacs compliqué de bois culminait à deux mètres au dessus de son front.  Nous la vîmes renverser la tête en arrière, la pointe des andouillers supérieurs touchant le milieu du dos, puis, émettre un brame déchirant qui me fit penser à la sirène d’un paquebot en partance…Un vieux solitaire…me dit le sauvage, d’une voix légèrement tremblante. Le cerf se mit à brouter l’herbe tendre encore imprégnée de la rosée du petit matin. Tremblant d’excitation, je filmai frénétiquement l’animal, puis, le sauvage en train d’épauler et à nouveau la bête. Je n’en perdis pas une miette. Quand le sauvage chuchota…trop facile…retira de la carabine la lunette de visée, flaira le vent et partit dans la direction opposée à la clairière, j’étais là. Je filmai également sa longue approche en arc de cercle. Une bonne demi heure passée à marcher, courbé dans la végétation épaisse. Evidemment, de loin, je ne pouvais le voir nettement que durant le bref instant où il traversait un glacis dépourvu de végétation. Le reste du temps, je filmai son absence.  A intervalles réguliers, le cerf arrêtait de brouter et levait la tête. Le sauvage se figeait alors et devenait arbre, buisson ou rocher. J’étais toujours là. Je puis le dire. J’ai tout filmé. Les cassettes (quel progrès !) de super 8 s’entassaient à mes pieds. Les doigts crispés sur la poignée de la caméra. Le doux ronronnement du moteur de la Beaulieu. Le bourdonnement du zoom électrique. Je ne les ai pas rêvés, quand même ! Arrivé à la limite de la clairière, le sauvage rampa en direction de la bête avec l’agilité de l’anaconda. Dans la boite tout ça ! A une vingtaine de mètres du cerf qui avait décidé de mourir ce jour là, tant il ne voyait rien, mais c’était peut-être moins, de loin on ne peut dire avec précision, le sauvage se leva lentement et, dilatant sa cage thoracique, poussa un hurlement rauque. Le son nous parvint, atténué par la distance, mais le doute n’était pas permis. Bonkanite se signa…Il est fou…Ce fut Virgile qui parla, mais le timbre de sa voix disait…Quelle admirable folie !...Il parlait en connaisseur ! Je pensai que le cerf, épouvanté, allait s’enfuir sans demander son reste. Il n’en fut rien. D’une brusque rotation du tronc, il fit face à l’intrus, le museau au ras du sol, les bois pointés dans sa direction. Le cerf est un animal craintif. Sauf en période de rut. Là, il devient aussi agressif qu’un taureau. Décontenancé par l’étrange aspect du bipède qui lui faisait face à quelques mètres, il se mit à tourner sur lui-même, puis entreprit une prudente retraite vers la forêt, à reculons, les bois toujours pointés dans la direction de l’adversaire. Le sauvage épaula la Mannlicher et tapa du pied comme un torero dans l’arène. Ce fou voulait le faire charger. Bonkanite avait enlevé son chapeau tyrolien en cuir et en mâchonnait les rebords. Le cerf  fit front encore un instant, puis, tournant les sabots, partit vers la forêt dans un galop effréné. Il venait de reconnaître sa mort. L’œil vissé au viseur de ma caméra, j’entendis Virgile vitupérer…Mais qu’est-ce qu’il attend !... Un coup de feu retentit. Un seul. Puis le silence. Le cerf continua sa course une seconde ou deux, puis trébucha avant de s’effondrer, emporté par son élan, cul par-dessus tête. Les pattes remuèrent dans le vide, puis s’immobilisèrent, définitivement. Bonkanite jeta son chapeau en l’air et poussa un hurlement rauque, les narines dilatées, la bouche largement ouverte. Je suis certain d’avoir filmé sa joie sauvage. Quant à Virgile, il trépigna sur place comme un joueur de foot qui vient de marquer un but. Zoomant au maximum, je filmai le sauvage alors qu’il posait son fusil sur le corps encore tiède de l’animal avant de s’asseoir dans l’herbe et de se moucher. Cela dut inspirer Bonkanite, car de sa musette il sortit un olifant et se mit à y déverser son souffle puissant,  avec l’énergie de Rolland à Roncevaux. Sur le moment, je pensai que c’était un hommage posthume rendu au cerf. Virgile me détrompa. Il s’agissait d’avertir le village afin qu’on nous envoyât un attelage chargé de ramener la dépouille du cerf. Un téléphone portable avant l’heure ! Dans le lointain, en réponse, nous parvinrent deux coups de trompe espacés. En quelques minutes d’une folle course, nous fûmes auprès du sauvage et, après l’avoir félicité comme il se doit, nous nous approchâmes du cerf dont les yeux grand ouverts regardaient encore ce coin de forêt où jamais il ne parviendrait. Un beau coup de fusil.  Une bien belle bête ! Trois cents kilos pour le moins ! Un trophée digne d’un roi ou d’un sauvage! Bonkanite dégaina son couteau, l’aiguisa soigneusement sur une pierre tirée de son sac, puis, écartant les pattes arrières de l’animal, il lui trancha les couilles d’un mouvement précis du poignet. Il les brandit ensuite sous le nez de Virgile. Ce dernier pâlit atrocement en balbutiant…Notre repas du soir…Une boutade, certainement. Quand le couteau fendit la panse de l’animal, laissant se déverser la tripaille encore fumante dans l’herbe de la clairière, Virgile s’éloigna prestement.

De la mort du cerf, il ne me reste que des souvenirs. Dieu merci, j’ai bonne mémoire. Pour le reste, quelques ombres furtives (Le cerf ? Le sauvage ?) se mouvant vaguement dans un clair obscur, plutôt obscur que clair, d’ailleurs. L’intérieur de la bouche de Bonkanite, le nez pointu de Virgile collé sur l’objectif. Mes pieds, aussi, je ne sais pas pourquoi. Une histoire de réglage je crois. Pas assez d’Asa ou trop, je ne sais plus. Enfin, ce qui est certain, c’est qu’il n’y avait pas assez de lumière. Je bougeais beaucoup, aussi. Toutes les personnes qui ont vu, ou essayé de voir, mes films, ont attrapé le mal de mer. Par contre, le retour triomphant dans la charrette tirée par deux chevaux est très bien filmé.  C’était l’après-midi (l’attelage avait mis des heures à arriver) et la lumière était parfaite. Il faut aussi que j’avoue une chose :  le sauvage tenait la caméra. Il avait insisté pour que je figurasse, moi aussi, sur le film. Nous, sommes, Virgile et moi, assis sur la ridelle, jambes pendantes, tandis que la charrette progresse au pas. Malgré mes dix-neuf ans, j’ai effectivement l’air d’un petit garçon à la moue boudeuse. Virgile, qui me dépasse d’une tête, fait le V de la victoire avec la mine de celui qui vient de voir toute sa famille disparaître dans une coulée de boue. Le cerf remplit l’intérieur de la carriole. Mais on ne le voit pas. Bonkanite l’a recouvert d’une épaisse couche de branchages, pour le protéger des mouches…

 

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22 mars 2007

Un lit pour deux

En franchissant le seuil, je me retournai et vis la puissante silhouette du garde chasse se fondre dans l’obscurité dans un crissement de gravier torturé. A l’intérieur, il n’y avait que le sauvage et Virgile. Tous deux  étaient assis à table. Armes et bagages s’entassaient dans un coin de la pièce.  Le sauvage nettoyait l’objectif de sa lunette de visée avec son éternel mouchoir à carreaux et Virgile le regardait faire tout en fumant une Camel, sa tête de dépressif nonchalamment posée sur les avant-bras, tandis que le reste du corps hésitait entre le vide et la chaise. En me voyant, entrer, il se mit à fredonner le chant des partisans… Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?…. C’était étrange. Ce chant m’avait toujours beaucoup plus donné envie d’être français que la Marseillaise et ses rodomontades guerrières. Virgile chantait (relativement juste) en sourdine, d’une voix légèrement rauque.  Je m’assis, pris une cigarette dans le paquet qu’il avait subtilisé à la réserve du bourgeois, extirpai la Camel fumante d’entre ses doigts et l’y fichai à nouveau quand j’eus allumé la mienne. Il ne cligna pas même des yeux pendant l’opération, mais continua à chanter à mi-voix …Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades… hypnotisé par le mouvement giratoire du mouchoir à carreaux sur l’objectif de la lunette. Je songeai que beaucoup de jeunes français de ma génération ne connaissaient pas ce chant sublime. En secouant l’exquise torpeur, qui, peu à peu, m’envahissait, je décidai de revenir sur terre en essayant de faire le point à haute voix. Ca volait moins haut que les corbeaux sur la plaine, mais, il n’en demeurait pas moins que les évènements prenaient un tour inquiétant. Le bourgeois portait des caleçons tricolores, le sauvage astiquait de l’optique de précision avec un mouchoir que j’aurais hésité à utiliser pour essuyer une jauge à huile, Virgile était manifestement fou, Bonkanite était gigantesque, sa femme minuscule, cul de mandrill avait disparu, les toilettes étaient à un kilomètre, l’eau au fond d’un puits glacé, j’avais faim et froid. Virgile s’arrêta de chanter et leva la tête …Tu oublies une chose…Le sauvage interrompit son nettoyage…Oui, et ça va pas te plaire…Quoi encore ?...Dites-lui, Virgile…Oui, dis-moi !...Virgile gloussa comme un dindon…Il n’y a qu’un lit pour deux…Hein !!!!!!!!... Il pointa son index vers la chambre du bourgeois…Un lit pour tes grands frères (il insista de manière exagérée sur le grand)…Puis il désigna la porte contiguë… Un lit pour toi et moi…Je me précipitai dans la chambre et dus me rendre à l’évidence. Un lit pour deux. Un grand lit, certes, qui occupait presque toute la pièce (minuscule, il est vrai, un débarras tout au plus), mais un seul lit tout de même ! Virgile m’avait rejoint. Il posa une main sur mon épaule, d’un air faussement désolé…Tu sais, à Bucarest, mes deux frères et moi, nous partageons le même lit et il est beaucoup plus étroit !...Je me dégageai, d’une rotation brusque du torse…Ouais, ça tombe bien, tu vas pouvoir dormir avec le sauvage et le bourgeois !....La voix du sauvage me parvint, lointaine et légèrement courroucée…Ne fais l’enfant. Tu feras comme tout le monde, pour une fois !...Alors que nous rejoignions le séjour, la porte d’entrée s’ouvrit pour laisser passer la fée clochette suivie de son mari. Ils venaient accompagnés d’une dizaine d’hommes à la mine renfrognée.  Ils entrèrent, un par un,  se découvrirent, nous saluèrent avec cérémonie, puis se regroupèrent au fond de la salle de séjour, dans un endroit dont l’indigente lumière de nos lampes à pétrole n’arrivait pas tout à fait à percer les ténèbres sans que, pour autant, celles-ci fussent complètes. On devinait qu’une forme de vie s’organisait dans cette zone d’ombre, sans trop savoir à quoi s’en tenir. J’oublie un détail : aucun d’entre eux n’arriva les mains vides, mais chacun laissa sur la table un élément du puzzle qui, une fois assemblé, devait constituer notre repas du soir. Ainsi s’entassèrent devant nous,  une nappe blanche, des serviettes de table, des assiettes, des couverts, une soupière fumante, du pain, du vin, un thermos de thé,  du sel, du poivre, des fruits (des prunes),une cruche d’eau, des verres. Evidemment, les ingrédients de notre dîner n’arrivèrent pas dans un ordre dicté par la logique, mais dans un désordre suggéré par le hasard. Ainsi, il est fort possible que les prunes fussent arrivées en premier et la nappe en dernier. J’ignore si parmi ces gens, il s’en trouvait un en particulier, responsable de faire la soupe, un autre d’amener les assiettes ou un autre encore de se charger de la salière, chacun gardant en sa demeure les objets et les ingrédients dévolus à sa fonction, ou s’ils se retrouvaient tous dans une cuisine commune et, se saisissant chacun du premier objet ou aliment venu, l’emportaient dans la nuit, avec des mines de conspirateur. La soupe, une substance verdâtre, épaisse comme de la poix, où surnageaient des lardons velus comme des maçons portugais, eh bien, cette soupe était délicieuse. Une merveille. Le sauvage aima tellement qu’il s’en mit jusque dans les cheveux, s’interrompant à intervalles réguliers pour s’éponger de son mouchoir à carreaux, mouchoir avec lequel il ne manquerait pas de nettoyer l’objectif de son Nikon dès que la table aurait été débarrassée. Le thé était, lui aussi, succulent, âpre sans être râpeux. Compte tenu d’un certains nombre de facteurs logistiques, je préférai m’abstenir de goûter aux prunes, préférant les céder, non sans une certaine perfidie, à Virgile, mon voisin de table. L’heure n’était pas aux épanchements, mais à la plus stricte retenue ! Et les autres, tous les autres ? Eh bien, Bonkanite s’assit à notre table et nous regarda dîner. De temps en temps, il nous encourageait du regard et de la voix, lorsque la cuillère hésitait entre l’assiette et la bouche…Allez, allez, mangez…La fée clochette allait de l’un à l’autre, remplissant son écuelle ou son verre. Entre deux remplissages, elle nous regardait dîner. Quant aux inconnus de l’ombre, dans l’incapacité de voir avec précision leur visage, je ne le jurerais pas, mais leur silence me laissa supposer qu’eux aussi nous regardaient dîner. Au début, le sauvage, qui est la bonté faite homme, essaya bien de les impliquer dans nos agapes en leur faisant signe d’approcher, de s’asseoir, de partager notre repas, mais Bonkanite les écarta du revers de la main…Oh, ceux là ? Ne vous souciez pas d’eux, Don ! Mangez, mangez...Mais visiblement ça ne passait pas. Le sauvage leva sur moi ses yeux bleus délavés et me dit…C’est gênant. Je sens leur regard sur nous ! Si au moins ils parlaient !...Je réfléchis un instant…Si ça se trouve, ils ont empoisonné la nourriture et attendent que nous tombions raides morts. Ils ont déjà fait disparaître cul de mandrill, l’œil de Bucarest…Virgile,  lança un regard soupçonneux à son assiette et dit lugubrement…Et l’œil était dans la soupe...J’eus une idée…On pourrait leur demander de chanter…C’était absurde, d’autant plus que je déteste le chant. Mais Virgile, sans me laisser le temps de l’en empêcher, transmis ma demande à Bonkanite. Celui-ci hocha la tête en signe d’approbation, se leva et, frappant dans ses mains avec un bruit de tonnerre, entonna en rugissant un chant qui aurait coupé l’appétit à un naufragé du radeau de la Méduse. Bientôt d’autre voix, plus discrètes, Dieu merci, s’élevèrent des ténèbres. Mais le résultat était effrayant et nous eûmes du mal à garder notre sérieux quand tous les chanteurs se mirent à frapper, en cadence, le plancher de leurs sabots en caoutchouc. Essayant de surmonter le vacarme, Virgile me hurla à l’oreille…C’est une ballade romantique…Nous nous hâtâmes donc d’achever notre repas. Ceci fait, la fée clochette libéra un espace au centre de la table où Bonkanite déploya une carte de la région. Les membres de la chorale nous rejoignirent et formèrent un cercle autour de nous. J’épargne au lecteur les détails du plan de bataille, d’autant plus que l’apparition d’une bouteille de Tuica, à l’ingestion de laquelle tous furent conviés, vint considérablement compliquer l’affaire. Pour résumer, un groupe partirait à l’aube traquer l’ours, tandis qu’un autre, toujours à l’aube, se mettrait en quête du cerf. Restait à déterminer qui tirerait l’ours et qui chasserait le cerf, puisque chaque chasseur ne se voyait alloué qu’un seul exemplaire d’une seule espèce.  Sachant que le bourgeois tenait à son ours,  le sauvage décida de s’occuper du cerf. Ne chassant pas, mais chargé de la partie cinématographique de l’expédition, j’hésitai encore à me joindre à l’un ou l’autre groupe. Ce fut le sauvage qui décida pour moi, en m’intégrant dans son équipe pour le lendemain, libre à moi de rejoindre celle du bourgeois un autre jour. Virgile, lui aussi, alternerait les plaisirs, partageant ses silences de manière équitable entre le chasseur d’ours et le chasseur de cerf. Quand la réunion fut terminée, c'est-à-dire quand la dernière goutte de Tuica eut disparu au fond du dernier gosier, nos hôtes prirent congé en nous souhaitant bonne nuit, ce qui prit un temps considérable, chacun insistant pour nous  donner son opinion sur la meilleure manière de passer une bonne nuit. Le sauvage et Virgile allèrent se coucher, tandis que je décidai de profiter de la lumière des lampes à pétrole pour lire, résolu à retarder le plus possible le moment de rejoindre Virgile dans notre lit commun.

 

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18 mars 2007

Mauvaises surprises

Le bourgeois, toujours endormi, reposait au creux d’un lit vaste comme une plate-forme pétrolière, sur une mer de couvertures bariolées, crochetées à la main, ou au pied, en un mot des couvertures dans la confection desquelles nulle machine n’était intervenue, pour la bonne et simple raison que le temps, dans sa fuite inexorable, semblait avoir oublié ce village à l’orée du paléolithique supérieur. Bonkanite, dont la tête frôlait le plafond, nous dédia un sourire bonasse. Au chevet de l’alcoolique, s’activait l’être adulte le plus menu qu’il m’eût été donné de contempler jusque là. Ce n’était pas une naine. Une lilliputienne plutôt.  Ses membres avaient des proportions harmonieuses et son visage sans âge, encadré par un foulard bleu finement brodé, exsudait l’amour et la bonté. Cela seul eût suffi à la qualifier de belle. Mais elle était réellement belle. Dans une envolée de jupons, elle virevolta autour du bourgeois, lui retirant ses chaussures, ses chaussettes, lui dégrafant sa ceinture. Ses doigts minuscules  défirent un à un les boutons de son pantalon, s’activant avec une agilité prodigieuse, puis, déployant une force insoupçonnable dans un corps aussi chenu, elle fit glisser le pantalon sur les jambes blanches du bourgeois. Elle gloussa avec espièglerie en découvrant son caleçon aux couleurs de la république. Tiens, je ne savais pas le bourgeois aussi cocardier ! Elle s’attaqua ensuite au haut. Pulls et chemise volèrent, laissant le bourgeois flotter nu sur sa mer de couvertures, si l’on fait exception du pavillon national, flottant sans entraves sur une virilité aux dimensions modestes. Du moins me l’imaginai-je ainsi. Avec l’aide de Bonkanite, elle mit le bourgeois sous l’amas de couvertures glacées (j’eus froid pour lui), le borda soigneusement, puis, reprenant sa lampe, la fée clochette nous fit signe de la suivre en silence. En passant devant moi, elle se haussa sur la pointe des pieds et ma caressa la joue du revers de la main, me susurrant des mots que je devinai chargés d’une infinie tendresse. De retour dans le salon, je demandai à Virgile, resté désespérément muet jusque là, comme assommé par la réalité que des territoires entiers de son pays, véritables terrae incognitae, eussent échappé à la mainmise du vingtième siècle, je lui demandai donc le sens des mots qu’elle m’avait adressés. D’une voix pleine de rire (il faisait trop sombre pour voir son visage) il me répondit…Tu es sur que tu veux savoir ?…Oui…Quand tu seras devenu un homme, tu seras certainement aussi beau que ton frère…Je lui flanquai un coup sur les fesses (des fesses bien fermes) du plat de la main…C’est faux, elle a du dire que j’étais bien plus beau que lui…Il me caressa la joue du bout des doigts et d’une voix censée imiter celle de la fée clochette, mais qui ne réussit, au mieux, qu’à évoquer celle d’une pédale outrancièrement efféminée, il me susurra…Petit garçon, va !....En hurlant…chienne bolchevique…je mis mes mains autour de son cou, un cou dont la tiédeur m’étonna chez un garçon aussi froid, puis, faisant semblant de vouloir l’étrangler, je le secouai pour de vrai. Il se laissa faire en émettant des borborygmes effrayants.

 Deux lampes à pétrole avaient fait leur apparition sur la table, faisant surgir de l’obscurité de nouvelles ombres qui ne firent que souligner, avec cruauté, la nudité des lieux. En même temps qu’une envie pressante, une question me taraudait : où se trouvaient les toilettes ?  Bonkanite me fit signe de le suivre dehors tandis que je me saisis de ma torche électrique, brusquement animé d’une tendresse sans borne pour cet objet qui, depuis ma plus tendre enfance, m’avait aidé à combattre ma crainte des ténèbres. Alors que nous traversions la cour, l’air me parut tiède et la nuit hospitalière. Je remarquai que le corps de cul de mandrill avait disparu de l’endroit où il avait été jeté sans managements, quelques minutes plus tôt, une éternité….  Nous arrivâmes dans ce qui me sembla être un potager au milieu duquel une guérite montait la garde. Dépourvue de porte, elle s’ouvrait sur une caisse percée d’un trou aux dimensions généreuses. Devant ma silencieuse prostration, Bonkanite fit le geste de  baisser son pantalon et de s’asseoir sur un siège imaginaire. Il émit un gémissement poussif, puis un soupir de soulagement. Au cas où je n’aurais pas compris…Je lui sus gré de m’épargner la phase de nettoyage. De toute façon, le papier brillait par son absence, à moins que l’on se résignât à utiliser les anciens numéros du bulletin mensuel de la coopérative agricole du district de Bistrita, éparpillés ça et là, sans aucun souci de chronologie, auquel cas on s’exposait au risque de voir s’imprimer sur les fesses, à l’envers,  les dernières statistiques de la production de choux ou de betteraves. Sans grandes illusions, je fis le geste de me laver les mains en les frottant l’une contre l’autre et improvisai en en sabir de mon cru…limpiescu manu und le restu si possiblu…La tête dans les étoiles, Bonkanite me contempla avec intérêt, répétant mon geste en produisant le son d’une toile émeri sur une planche mal dégrossie. J’espérais juste que ce geste n’eût point, pour un roumain, quelque signification ambiguë. Pour lever le doute, je m’aspergeai d’eau en me renversant un seau imaginaire sur la tête (à ce stade, j’avais fait le deuil d’une salle de bain, mais je conservai, chevillée au corps, l’espérance de découvrir, cachée dans la végétation,  une guérite dévolue aux ablutions, équipée ne serait-ce que d’un seau percé dont le contenu aurait, au préalable, parcouru les canalisations d’un antique alambic, afin de lui assurer une tiédeur supportable), puis je me savonnai avec un savon d’autant moins réel que nous n’avions emporté aucun exemplaire de ce bien que nous pensions (pauvres fous !) de consommation courante, même de l’autre côté du rideau de fer. Cette fois, Bonkanite avait compris ! Toutefois,  d’un geste de la main, il m’invita courtoisement à faire, d’abord, ce pour quoi j’étais venu. Allez savoir pourquoi, l’envie m’en était passée. Je lui fis comprendre que cela pouvait attendre…deux ou trois jours. De son pas de sept lieues, il m’entraîna à sa suite jusqu’au milieu de la cour. Là, les bras écartés, avec la fierté de celui qui fait découvrir à l’ami étranger un équipement de haute technologie produit par le fleuron de l’industrie nationale, Bonkanite me désigna le puits et le seau posé sur la margelle. Avant que je pusse l’en empêcher, il envoya le seau au fond du puits, puis le remonta au moyen du treuil, son grand corps s’agitant à la manière d’un piston à la course démesurée. Saisissant par l’anse le seau rempli d’une eau qui exhalait un doux parfum de vase, il le tint devant moi, m’encourageant d’un mouvement du menton. Pour lui faire plaisir, j’y plongeai mes mains, les agitai pour me persuader qu’elles continuaient à se trouver au bout de mes bras, puis, du bout des doigts, m’aspergeai le visage. Voilà qui suffirait pour aujourd’hui. Les mains et le visage anesthésiés par le froid, je retournai dans la maison.

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13 mars 2007

La lampe tempête

Bonkanite guida la voiture jusque dans une cour sommairement empierrée. Les phares éclairèrent furtivement la façade tarabiscotée d’une isba sortie d’un conte grotesque d’Edgar Alan Poe, puis vinrent s’arrêter sur la margelle d’un puits surmontée d’un treuil auquel s’enroulait une grosse corde de chanvre. Posé sur la margelle, un seau en bois. Il y a avait quelque chose de menaçant dans ce seau en bois. Lorsque le sauvage éteignit le moteur de la jeep ainsi que les phares, nous fûmes plongés dans l’obscurité et le silence d’un caveau de famille dont tous les locataires se seraient enfuis, ne laissant derrière eux que des cercueils vides aux couvercles entrouverts. Le sauvage descendit de voiture et se moucha.  Je réussis à mettre la main sur mon sac à dos et à en extraire une torche électrique. Le pinceau lumineux qui en jaillit vint frapper le visage hagard de Virgile. On aurait dit un pendu récemment décroché de la plus haute branche d’un baobab. Je ne connais rien de plus déprimant qu’un baobab. Je sautai au bas de la jeep, ouvrit la ridelle et tentai d’attirer Virgile à ma suite en le tirant par un pan de son manteau…Va causer au monsieur. Tu as intérêt à revenir avec des nouvelles encourageantes. Parce que, là, je sens que je vais me mettre à hurler… Virgile se contorsionna hors de l’Aro et s’immobilisa à côté de moi en regardant le ciel…Au moins, les étoiles continuent à briller…Bonkanite s’était éloigné du groupe et urinait abondamment, le fouet enroulé autour du cou. . On aurait dit les chutes du Zambèze pendant la mousson d’été. Virgile attendit respectueusement la décrue, puis engagea la conversation. J’avais l’impression d’assister à une fable de La Fontaine : le chêne et le roseau, le loup et l’agneau, fables auxquelles j’aurais bien pu en ajouter une de mon cru, la plainte du vent dans les sassafras et le roulement du tonnerre sur les pentes de l’Annapurna. Pour éviter de sombrer dans une dépression virgilienne, je commençai à décharger la jeep en essayant d’opérer un tri par genre. Tâche absurde, puisque j’arrachai tous ces objets à l’étreinte protectrice de l’Aro, pour les entasser à même le sol. L’homme devrait  vivre nu sans avoir à s’encombrer de toute cette foultitude d’objets inutiles qui, à peine acquis, deviennent obsolètes. A condition de ne pas vivre dans les Carpates. Un froid de gueux descendait des montagnes et je m’interrompis pour enfiler deux ou trois pulls. Dans un monde parfait, à la place de cette masure lugubre, plongée dans d’éternelles ténèbres, nos yeux éblouis auraient du être en train de contempler un ancien palais brillant de mille feux, une demeure qui aurait abrité les frasques de quelque boyard sanguinaire, une armée de serviteurs auraient du s’agiter autour de nous, se confondant en courbettes obséquieuses et en saluts de bienvenue interminablement réitérés. Je tirai la malle Vuiton du bourgeois hors de la voiture et la fit tomber sans ménagement sur une terre ingrate que j’imaginai jonchée d’immondices. Ce fut sans ménagement également, que Bonkanite tira cul de mandrill de l’habitacle pour le jeter sur la terre ferme entre crottin de cheval et bouses de vache. Le malheureux poussa un cri déchirant, puis se rendormit.  Bonkanite hurla…Brioche, Brioche…ou quelque chose d’approchant, puis il jura (un mot comportant autant de R, ne pouvait être qu’un juron) et s’en fut à grandes enjambées vers la maison. Le sauvage essaya de ranimer le bourgeois qui, privé de l’épaule de cul de mandrill, s’était affalé de tout son long sur la banquette avant de l’Aro. Le sauvage vouait (voue toujours) au bourgeois un amour incompréhensible (pour moi)  frisant l’idolâtrie. C’est avec la tendresse d’une mère réveillant doucement son enfant, qu’il se pencha sur le visage couperosé du bourgeois en lui murmurant…Réveille-toi, nous sommes arrivés…Sans résultat, cela va de soi. Le sauvage se tourna vers moi, sincèrement inquiet…Il fait peut-être une attaque ?....C’est vrai qu’il était déjà vieux (trente ans), qu’il bouffait comme un cochon, buvait comme un trou et fumait comme un turc. Ses artères devaient ressembler au tunnel du Mont-blanc, un jour de départ en vacances. J’écartai fermement le sauvage…Laisse moi faire…Je me perchai sur le bourgeois et lui pinçai son gros nez-éponge, pour commencer, histoire de voir s’il respirait encore. Il se mit à ronfler en bavant. Ecoeurant. Je lui collai ensuite une paire de gifle. Il se mit à rire bêtement et essaya de se tourner sur le côté. Je lui collai un genou sur le ventre et appuyai de tout mon poids, pour l’empêcher de tomber, évidemment. Je le giflai à nouveau, plus fort cette fois. Il avait l’air d’aimer et, moi,  cela me fit un bien énorme. Le sauvage protesta. Je le rassurai, le bourgeois vivrait. Bonkanite revint accompagné d’une lampe tempête. Elle le suivait respectueusement à quelques pas, presque au ras du sol, de sorte que le visage de Bonkanite resta dans l’obscurité. La lampe parlait, ou, si je veux être précis, bien que s’agissant sans doute possible d’une honnête lampe à pétrole, elle gazouillait comme un enfant espiègle. Laissant son maître dans l’ombre, elle s’approcha du sauvage, s’éleva un peu dans les airs en poussant une exclamation étonnée (le sauvage faisait toujours cet effet à qui le voyait pour la première fois), puis elle vola vers moi, émit une lamentation de mère juive (oyoyoyoyoyoiiiiiii !!!!!!!!!), me prit par la main, me força à me baisser et me déposa finalement un baiser frisquet sur le front, tandis que son pouce y traçait le signe de la croix. Après un brusque virage sur la droite, elle s’arrêta devant Virgile qui subit le même traitement, avec, en prime, une longue allocution, pleine de trémolos et de pathos. Pendant ce temps, Bonkanite s’était saisi du bourgeois avec toute la douceur dont il était capable et, dans un éclat de rire homérique, entrecoupé d’un flot de paroles où le terme Tuica revenait avec la régularité d’une taxe, il le jeta sur ses épaules, tête et jambes pendantes, puis, l’achemina vers la maison, précédé de la lampe tempête. Virgile dit…Allez…. et leur emboîta le pas. Après avoir grimpé les quelques marches d’un escalier en bois des plus sommaires, nous pénétrâmes dans la maison. Il y régnait un froid plus vif qu’à l’extérieur. Le froid de l’enfermement. Je promenai le rayon de ma lampe torche sur les murs fait de bois brut, où l’écorce adhérait encore par endroits, puis, sur le sol aux planches disjointes, enfin, sur la table et les quelques chaises qui composaient l’unique mobilier de ce petit séjour qui, déjà, menaçait de nous paraître interminable. Des ombres dansaient à la lueur de la lampe tempête dans l’entrebâillement d’une porte en même temps que nous parvenaient des pépiements attendris. Sans doute la chambre dévolue au bourgeois. A côté, une autre porte était, elle,  hermétiquement close. Sans doute la chambre des propriétaires. Mais où étaient les autres chambres ? Les trois autres chambres, au moins ? Et les toilettes ? La salle de bain ? D’un commun accord, nous poussâmes la porte qui laissait filtrer de la lumière, nous attendant sans doute à être les témoins de quelque funeste sabbat. Elfes carpatiques se gavant de la chair du bourgeois ?...

 

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11 mars 2007

Bonkanite

Nous arrivâmes à la nuit tombante, entre chien et chat. A Nepos, il n’y avait pas de chats visibles, rien que des chiens. Notre arrivée fut saluée par un millier d’aboiements. C’est incroyable ce qu’un aboiement peut ne pas ressembler à un autre aboiement. Il y a l’aboiement bonasse du chien qu’on aurait voulu méchant, mais qui, dans le fond, ne l’a jamais été et qu’on maintient en vie dans l’espoir qu’il le devienne un jour. Alors, il aboie. Sans conviction. Il y a l’aboiement en rafale de la bête hargneuse qui s’agite, en un va et vient incessant, au bout de la chaîne amarrée par un mousqueton sur un câble tendu entre deux poteaux. C’est le chien téléphérique. Il y a l’aboiement du roquet mordeur qui ne s’attaque qu’aux êtres et  objets en mouvement : le pied d’un cycliste, le mollet d’un marcheur qui très vite se transforme en coureur, fatale erreur car le roquet mordeur est d’autant plus frénétique que l’objet de son courroux se meut plus rapidement. Mais de tous les objets en mouvement, il y en a un qui le met dans un état proche de l’hystérie : ce sont les roues de voiture. Le roquet mordeur a, en général,  une existence très brève.  Il y a aussi l’aboiement de la femelle en chaleur. Une chose affreuse ! Ce n’est pas à proprement parler un aboiement, mais un long hululement repris en chœur par tous les mâles de la région. C’est inoffensif, mais à la longue, ça rend fou…Et puis, il y a tous les aboiements intra muros. Ceux que l’on devine dans l’entrebâillement d’une porte ou derrière les mouvements d’un rideau. Les chiens aboyèrent, l’Aro passa. Dans le crépuscule de cette journée de fin d’été, il me sembla voir des ombres regagner furtivement l’illusoire protection de masures misérables, serrées les unes contre les autres comme pour conjurer l’insupportable tristesse dégagée par ce village des Carpates. Pas un chat dans l’unique ruelle. Pas une lumière, pas un feu, pas une lampe à pétrole, pas une bougie, pas même le bout incandescent d’une cigarette. Juste ces chiens qui attendaient, sans doute, que l’un d’entre nous s’aventurât hors de la jeep pour le déchiqueter. Et les chiens ne fument pas. Par contre,  je vis leurs yeux jeter des lueurs sanglantes dans la lumière des phares. Discrètement, je sortis un douze de son étui, le montai, puis essayai de trouver des cartouches parmi l’amoncellement de choses inutiles au milieu desquelles, au fil des heures de route, Virgile et moi avions tenté de nous faire une place. Pour la première fois depuis le début du voyage, je sentis le sauvage inquiet. Il arrêta la voiture. Aussitôt nous fûmes entourés par la meute hurlante. Panique à bord. Moi…les cartouches, bordel où sont les cartouches…Le sauvage…Dans la petite caisse en bois, mais attends avant d’arroser à tort et à travers…Moi…Mais laquelle, il y en a des centaines…Virgile…Don, il faut faire demi-tour, ces chiens sont très méchants…Moi…Pousse ton cul, t’es assis sur les chevrotines…Virgile….Quelles chèvres ?....Le sauvage, très fort…Allez, couchés, les chiens. Il y a quelqu’un ?....Moi, très énervé…Je trouve pas les munitions. Je leur fous un bas sur la tête à ces chiens,  ou quoi ?...Virgile…Attention, un chien ! Il essaie de monter par l’arrière. Démarrez Don…Le sauvage…Peux pas. La route se termine là. Esteban, file lui un coup de crosse, à ce con…Moi…A Virgile ?...Le sauvage…Non, au chien, imbécile…La bête, un molosse (pas un mâtin de Naples, mais un soir des Carpates) aboyait à l’intérieur de la voiture, les deux pattes avant appuyées sur la ridelle,  nous diffusant en pleine figure son souffle putride. Je lui envoyai un coup de crosse sur le museau. Le chien....kai, kai, kai….

Un coup de feu claqua, puis un autre et un autre encore. Les aboiements se transformèrent en glapissements pitoyables. La meute se dispersa en tous sens.  Une voix tonitrua. Une voix venue du fond des âges. La voix du boyard mâtant la révolte de ses serfs à coups de knout. C’est ainsi que nous apparut Bonkanite. Du haut de ses deux mètres, il mit en fuite les derniers chiens de quelques coups savamment appliqués de son long fouet. Dire que Bonkanite était impressionnant, serait rester bien en deçà de la vérité. Il était monumental. Tout était puissant en lui. Ses cheveux drus coupés à ras,  son vaste front sillonné de rides profondes, ses yeux verts, son nez gaullien, sa moustache stalinienne, son cou de buffle, son torse de gladiateur. Passons sur les jambes, je n’ai pas de mots pour les décrire. Qu’il fasse chaud ou froid, je le vis toujours revêtu d’une chemise à carreaux en flanelle et d’un pantalon kaki en velours côtelé. Sur la tête, il portait en permanence une espèce de drôle de chapeau tyrolien en cuir. Mais la nuit avait fini par tomber et, sur le moment, nous ne vîmes qu’une montagne de chair sur laquelle roulait avec fracas une avalanche de mots. Insultes pour les chiens, bienvenue pour nous. Bonkanite était notre guide de chasse local, l’homme qui allait nous prendre en charge, nous loger, nous nourrir, nous faire tirer la bête de nos rêves avant de nous renvoyer, entiers, dans nos foyers. En désignant cul de mandrill du menton je demandai à Virgile…Et lui, c’est qui, en fin de compte?...Officiellement, le guide de chasse du district, officieusement, heu, enfin tu peux te faire une idée…L’homme de Bucarest ?...Il haussa les épaules…C’est toi qui l’a dit…Je contemplai le profil simiesque de l’homme de Bucarest ivre mort. Ils avaient vraiment du souci à se faire, à Bucarest ! Bonkanite s’assit sur le capot de l’Aro, les pieds sur la pare-choc,  faisant gémir  tôle et  amortisseurs. D’un mouvement impérieux du bras il fit signe au sauvage de faire demi-tour. Nous remontâmes la sinistre ruelle de terre battue pour venir nous arrêter devant une maison plus grande que les autres, située un peu à l’écart.

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07 mars 2007

Le mauvais larron

Le reste du trajet s’effectua sans histoires. Ce fut juste très long. De manière récurrente, le sauvage devait ranger l’Aro sur le côté pour laisser passer un attelage identique à celui du demeuré, à moins que nous ne nous vissions obligés à en suivre un sur plusieurs kilomètres au bout desquels la piste s’élargissait suffisamment pour que nous pussions le dépasser. Les Carpates offrent des paysages identiques à ceux des Pyrénées, mais, comme à cette époque je n’avais encore jamais mis les pieds dans les Pyrénées (sans doute parce qu’elles étaient trop proches pour être jugées dignes d’intérêt), je trouvai que la nature environnante ne ressemblait à rien de ce que j’avais vu jusque là. De toute façon, enfermé dans un mutisme profond, je boudais et le paysage ne me parût, de prime abord, pas aussi extraordinaire que cela. Des arbres et des rochers, rien de bien excitant ! A intervalles réguliers, Virgile, vautré en face de moi sur la caisse de verroteries, envoyait, de la pointe de ses godillots ferrés hors d’âge, de discrets coups sur mes rangers « cero kilometro » (comme disent les chiliens) dans une vaine tentative de rétablir un contact visuel avec moi. Pour résister aux cahots qui nous envoyaient en tous sens, il se tenait agrippé aux montants de la capote, les bras largement écartés. Avec son sourire de vieil homme qui a eu la mer mauvaise, on aurait dit un crucifié. Pas le Christ, bien entendu, mais un des larrons, le mauvais larron (Virgile était membre du parti communiste, après tout), celui qui, ayant eu une existence misérable, faite de petits larcins minables, avait fini par se faire prendre et condamner, non seulement à la crucifixion, ce qui était déjà en soi une manière relativement désagréable de finir sa vie, mais se voyait, en outre, voué à la damnation éternelle pour un jeu de mots hasardeux.  La vie est injuste ! La mort aussi. Il aurait du imiter son voisin de croix, le bon larron,  qui, dix sept siècle avant Pascal, avait décidé de faire le pari de croire, n’ayant, lui, pour le coup, plus grand-chose à perdre. Il avait, sans doute, tué  père et mère, violé sa petite sœur, profané la tombe de ses grands parents, mais peu importe, il gagna le salut éternel. Jésus avait le sens de l’humour. J’en suis convaincu. En livrant à ses disciples, avec la désinvolture de celui qui énonce une évidence, la parabole des riches, du chameau et du chas de l’aiguille, il savait qu’il allait donner du travail à des générations de théologiens. Il savait que l’Eglise serait riche, que les princes de l’Eglise seraient riches, que les rois seraient riches, pour faire court, il savait que tous ceux qui seraient à même de propager la nouvelle foi seraient riches et puissants, parce que les pauvres, hein,  on sait ce que c’est, on se méfie d’eux, c’est instinctif, toujours à quémander, pas très propres sur eux, humbles avec ça, aucun sens du marketing, alors comment voulez-vous…. ? Les riches, les puissants, par contre, arrivent, chevauchant fièrement leurs destriers caparaçonnés, arborant leurs armures dorées, à la tête d’armées invincibles (dans la version récente ils arrivent dans leurs limousines de vingt mètres de long à la tête d’armées de comptables et d’avocats) et vous collent sous le nez , le crucifix d’un côté, l’épée de l’autre ( plus récemment, le DVD ( 500$ ttc)  enregistré en direct par le messie d’un côté, la lettre de licenciement de l’autre)…convertis-toi pauvre mécréant…alors forcément, on se laisse convaincre, on se dit que l’un dans l’autre ça fait pas un pli, vaut mieux obtempérer, la foi vient en payant. Mais là où le système confine au sublime, c’est  que pas un seul, je dis bien pas un seul de ces puissants du Gold Gotha ne verra l’ombre du début du commencement du moindre centimètre carré de paradis. Même pas pour services rendus ? Même pas. Oh allez, ne soyez pas chiens ! Non, non…. Les textes sont sans ambiguïté à ce propos. Rappelez- vous du chameau coincé dans le chas de l’aiguille. A poil les riches et hop, en enfer. J’ai un faible pour les représentations infernales du haut Moyen Age. Et qui va aller au paradis ? Hein ? Hé oui ! Les pauvres, les miséreux, les pouilleux, les ratés, les recalés de l’histoire, les abstinents de la société de consommation.  C’est comme ça ! Alors, depuis deux mille ans, on essaie de faire passer ce maudit chameau par le chas de l’aiguille. Hélas ! Le chameau semble frappé d’obésité alors que le chas de l’aiguille, lui, rétrécit. Quel rapport avec une partie de chasse en Roumanie ? Aucun, si ce n’est que j’avais en face de moi l’image désarticulée du mauvais larron qui semblait aller à dos de chameau et, de fil en aiguille, j’en étais arrivé à me poser la question de savoir, si Virgile, sa dépression, son vieux manteau jeté telle une peau vergeturée sur une succession de pelures laineuses, n’étaient pas, en matière de salut éternel, une valeur beaucoup plus sûre que moi et mes rangers « cero kilometro ». Evidemment, je suis athée (tout petit déjà…) mais il m’arrive de jouer au loto. Et puis, je déteste voyager en voiture. Je suis un marin. La voûte étoilée du firmament (il y a quelque chose de maternel dans ce mot désuet) étalée à l’infini sur une mer phosphorescente me donne un avant goût de paradis, même sans un radis, alors que l’intérieur d’une Aro brinquebalante et surchauffée me parlait déjà d’enfer. Enfin, les pires choses n’ayant jamais de fin, nous finîmes par arriver à Nepos. Si ce n’était pas l’enfer, ça y ressemblait foutrement.

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04 mars 2007

La piste

Nous remontâmes dans l’Aro et suivîmes  le demeuré et sa charrette par un chemin de traverse qui longeait la rivière sur un peu plus d’un kilomètre. La mère tournait le dos à la route, et, donc,  nous faisait face, ce qui était un peu ridicule. Elle n’arrêta pas un instant de parler sans que nous sachions très bien si elle s’adressait à son fils ou à nous. De toute façon, le bruit du moteur nous empêchait de saisir ses paroles. Le chemin, à peine plus qu’un sentier, était constellé de  cratères boueux. A chaque cahot, la charrette prenait une gîte inquiétante, la matrouchka, projetée en l’air, émettait un couinement strident et retombait de guingois dans son fauteuil. Les roues arrière de la jeep se mirent à patiner. Le sauvage manoeuvra un levier…Je crabote…dit-il. Virgile me jeta un regard interrogateur…Il crabote…répondis-je. Il haussa les épaules d’un air résigné…Bon, crabotons alors…Cela suffit à nous faire rechuter dans une hilarité absurde. La voiture sembla habitée d’un souffle nouveau. Les quatre roues motrices à la force démultipliée arrachèrent l’Aro à sa gangue de boue et nous rattrapâmes lentement nos guides. Au bout du chemin, il n’y avait toujours pas de pont, mais un gué que nous traversâmes à la suite du demeuré. Les roues de la charrette disparurent dans la rivière. Puis ce fut au tour du plancher d’être submergé. Quand l’eau atteignit le poitrail des chevaux, deux magnifiques bêtes de trait, ceux-ci hésitèrent, piaffèrent,  ne sachant s’il fallait se mettre à nager ou continuer à marteler le fond du gué de leurs puissants sabots. Nous imaginâmes, un instant, la mère emportée par les flots, amarrée à son fauteuil. Le fils se leva (il était très grand), et, saisissant son fouet, le fit claquer à deux reprises aux oreilles de ses bêtes, prenant grand soin de ne pas les toucher. Deux détonations puissantes. On devait pouvoir tuer avec un tel fouet ! Les bêtes se mirent à tirer avec un enthousiasme renouvelé. Le fils nous fit un signe énergique du bras pour nous encourager à le suivre. Dans cette attitude de commandement, le demeuré ne me sembla plus si demeuré que ça. Splendide, plutôt, tandis qu’il arrachait aux éléments son attelage et  sa petite mère, après avoir atteint la rive opposée. L’Aro gravit à son tour la berge, dégueulant l’eau de la rivière par tous les interstices comme un vaisseau de haut rang, puis, s’arrêta à quelque distance de l’attelage. La piste était là, devant nous, pas même honteuse de s’être interrompue par une étrange divagation pour continuer, discrètement, à dérouler son cours sinueux là où plus personne ne l’attendait. Qu’était-ce donc ? Deux ingénieurs des ponts et chaussés, qui s’étant disputés, avaient, chacun de son côté, poursuivi leur route sans jamais la rattraper vraiment ?  Le sauvage descendit de voiture et, tandis qu’il remerciait notre guide, à sa manière, en flattant l’encolure des chevaux, je plongeai fébrilement dans la caisse de verroteries, cherchant désespérément, au milieu des bas, des rasoirs, des montres bon marché, un objet qui pût être d’une quelconque utilité à nos sauveteurs. Je sentis peser sur moi le regard condescendant  de Virgile, ainsi qu’une chaleur désagréable me monter à la tête. Mais qu’est ce qu’il fichait là, à me regarder du haut de sa dépression, au lieu d’aller faire la conversation à la petite mère et à son fils ? Il était payé pour ça, non ? N’y tenant plus, je relevai la tête, rouge, sans doute, comme le défunt Kroutchev à une cession de l’ONU…Tu me trouves minable, hein ? Pathétique ? C’est ça, je suis pathétique. Le petit bourgeois occidental et sa conception de la générosité...Virgile fit la moue…Tu fais les questions et les réponses ! Non, je te regardais remuer tes petites fesses. Donne-moi  une cartouche de cigarettes, ça suffira… Luisant comme une balise bâbord, je lui tendis la cartouche de Camel avec laquelle il m’asséna une tape amicale sur le sommet du crâne. Tandis qu’il déployait ses longues jambes pour sauter à terre, je fouillai dans ma poche et en sortis mon couteau suisse à trente lames. Une pièce unique, ou presque. Je lui mis de force dans la main…Donne ça à l’idiot. J’y tiens beaucoup. Ca, c’est un vrai cadeau…Il émit un sifflement admiratif tout en soupesant l’objet, puis me le rendit…Non, ça c’est pour moi, tu me le donneras. Le dernier jour…Son outrecuidance m’épata…Pourquoi ? T’as pas besoin de cadeau, toi,  t’es payé pour nous supporter…Virgile garda un moment le silence. Il regarda le sauvage mimer, un peu plus loin,  la mort du cerf  devant l’idiot impassible et la matrouchka ravie. Il désigna le bourgeois, toujours endormi…C’est lui qui paye, donc je n’attends aucun cadeau de sa part...Puis il pointa son menton dans la direction du sauvage-cerf, qu’une balle de calibre 7,62 venait de terrasser…Lui, c’est un esprit pur (il employa d’abord un mot roumain). Un esprit pur ne fait pas de cadeaux…Ce fut mon tour, ensuite…Toi tu n’es qu’un petit garçon. Un petit garçon mal élevé qui croit tout savoir…J’eus l’impression qu’on venait de me renverser un seau d’eau glacée sur la tête…Ah oui, et pourquoi le petit garçon mal élevé t’offrirait son couteau suisse à trente lames ? Hein, dis-moi pourquoi ?...Il réfléchit un instant…Parce que nous allons devenir amis…J’étais furieux et flatté à la fois…Ton amitié, tu peux te la mettre là où je pense. Figure-toi que le petit garçon était encore, il y a moins d’un mois, en Thaïlande ! Tout seul ! Enfin avec un ami. Hein ? Ca t’en bouche un coin ? Et puis, on est allé voir les filles. Elles ont des seins gros comme ça (ce qui était doublement faux). Et pas poilue pour un sou…Virgile émit un ricanement désagréable tout en gesticulant en direction de ma braguette…Des filles ? Qu’est-ce que tu as fait avec elles? Tu leur a montré ton petit machin ?...Je me l’imaginai se tortillant au bout d’un pal tout en cherchant vainement une réplique cinglante. Je m’explique : c’était LUI qui se tortillait et MOI qui cherchais une réplique, parce que je doute, qu’au bout d’un pal, on ait encore le cœur à la polémique. Mais rien ne vint. Jamais on ne m’avait manqué à ce point de respect ! Virgile dut voir les larmes de rage monter dans mes yeux…Il m’ébouriffa les cheveux, puis, retirant vivement la main avant que je pusse la saisir pour la mordre, lui casser le bras, enfin lui faire un truc terrible, il s’éloigna  en direction de la charrette avec la cartouche de cigarettes tout en secouant la tête et en répétant stupidement…La Thaïlande, la Thaïlande…

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01 mars 2007

Le rire de Virgile

Reprenant du poil de la bête, je me tournai vers le sauvage…Dommage, que tu n’aies pas eu ton fusil…Il eut l’air étonné…Pourquoi ?...Ben pour tuer l’ours, pardi !...Il leva les yeux au ciel…On ne tue pas une bête, comme ça, par hasard, juste parce qu’elle croise notre route. On  la piste, on la traque, on marche des jours, des nuits, parfois, on apprend à la connaître. Est-ce un vieux mâle ou au contraire une femelle pleine, à moins qu’elle ne soit accompagnée de ses petits ? Je ne tue jamais les femelles. Seulement les mâles, vieux de préférence, pour les trophées. Les hommes, en vieillissant, perdent leurs cheveux. Les animaux, eux, ajoutent de la corne à la corne, du poil au poil. Quand enfin, après des jours d’effort, on le tient au bout de la mire, à moins qu’il ne surgisse au détour d’un layon, alors là, oui, on peut décider d’appuyer sur la détente ou au contraire, de le laisser s’enfuir. Sinon, autant tuer une vache dans un pré…

Beaucoup de paroles pour un sauvage, mais le sauvage était comme cela. Il théorisait beaucoup. Cela aurait été trop simple de prendre son fusil et de tirer dans le tas ! Non, il y avait tout un cérémonial à respecter et si dans le feu de l’action on risquait de se prendre un coup de corne, de dent ou de griffes, c’était encore mieux. Bien mieux. Les mécanismes qui mouvaient le sauvage étaient d’une grande complexité. Le bourgeois, sous son apparente sophistication,  était d’un usage beaucoup plus simple. Lui, assurément, aurait  tiré sur l’ours, couché, bien à l’abri sur l’autre rive.

Virgile était assis sur le marchepied de l’Aro, la tête sur les genoux. Il nous regarda approcher d’un air hébété et malheureux c'est-à-dire qu’il avait l’air parfaitement normal. Il n’évoqua pas plus la beuverie du matin qu’il ne l’aurait fait pour une banale crevaison ou un plat trop épicé. Très énervé, je le tirai pas le bras en trépignant comme un gamin de dix ans…Un ours, on a vu un ours ! Gros et plein de poils !...Une lueur de contrariété passa dans son regard de malheureux hébété. Il regarda le sauvage pour avoir un avis digne de foi sur la question. La Tuica pouvait donner aux hallucinations le visage de la réalité, surtout pour qui n’y était pas habitué. Le sauvage hocha la tête et s’empressa d’ajouter…Mais il est loin maintenant !...Virgile n’eut pas l’air soulagé pour autant, juste un peu moins angoissé. Le sauvage s’approcha de Virgile et lui tendit la carte routière de cul de mandrill…Vous voyez, j’ai suivi cette piste. Il devrait y avoir un pont, là ! Il y a bien la rivière mais pas le pont…Virgile haussa les épaules, l’air de dire, ce sont des choses qui arrivent. Puis il sourit, enfin, je pense que c’était un sourire, même s’il eût été plus juste de le qualifier de grimace. Son visage se plissa comme celui d’un nouveau né, tandis que ses lèvres s’écartèrent sous l’effet d’une poussée interne incontrôlable. Je crus qu’il allait vomir. La grimace fut suivie d’un râle venu du tréfonds de ses bronches. Le rire de Virgile était une chose terrible à entendre. Le vieil homme d’Hemingway dut avoir ce genre de rire en se rendant compte que de son bel espadon, il ne restait rien d’autre que la tête et l’épine dorsale. Entre deux râles, Virgile parvint à laisser échapper de sa voix évanescente…Le plus étonnant, ce n’est pas qu’ils aient oublié de construire le pont, mais qu’ils aient pensé à le faire figurer sur les cartes… Après avoir ri un court instant avec lui, par solidarité, je suppose, le sauvage demanda à Virgile…On fait quoi, maintenant ?... Virgile leva les bras au ciel, en signe d’impuissance…Vous savez, moi, d’habitude, je suis affecté au tourisme politique. Une usine ou un hôtel qui disparaissent, ce n’est pas un problème, j’ai vite fait d’en trouver un autre, mais un pont…Il fut à nouveau secoué de spasmes douloureux. Quand le sauvage eut fini de se moucher, il désigna cul de mandrill…Et lui, il n’aurait pas une idée sur la question…Virgile se leva en vacillant. Ayant atteint l’avant de la voiture, après un temps qui nous parut interminable, il ouvrit la portière et  secoua le garde chasse tendrement enlacé au bourgeois. Il y eut des grognements, puis un échange de paroles vaseuses en roumain, après quoi, cul de mandrill se rendormit profondément. Virgile se laissa retomber sur le marchepied. Le sauvage avec une pointe d’impatience dans la voix…Qu’est-ce qu’il a dit ?... L’interprète le regarda droit dans les yeux, des larmes aux coins des paupières…Sic transit gloria mundi…Le sauvage laissa échapper un rire cristallin qui raisonna longtemps au fond de la vallée…Non, sans blague ?...Virgile secoua la tête et tomba à genoux, tremblant de la tête aux pieds…Non, il a dit que c’était pas lui qui avait piqué le pont…Pendant la demi-heure qui suivit, nous fûmes trop occupés à nous tordre de rire pour nous soucier du pont, de la rivière, des ours ou des cerfs. A chaque accalmie, il nous suffisait de nous regarder pour recommencer à rire. Nous crûmes être définitivement calmés, quand le sauvage reprit la carte, l’étudia avec soin, puis scruta la rive opposée, avec de vraies jumelles cette fois…Le plus ennuyeux, dans cette histoire, ce n’est pas l’absence de pont, après tout, on pourrait essayer de passer à gué, mais c’est l’absence de piste, parce que là, en face, il n’y a rien que des rochers !...Virgile laissa échapper un vagissement…Ils ont aussi piqué la piste  !... A nouveau, nous nous roulions dans l’herbe en hurlant de rire. Nous retrouvions, à grand peine, notre sérieux, lorsque cul de mandrill, à moins qu’il ne se fût agi du bourgeois, lâcha un pet retentissant. Nous crûmes mourir ! Nous devions offrir un spectacle lamentable au curieux attelage qui se présenta devant nous. Une jolie charrette en bois tirée par une paire de chevaux s’arrêta à la hauteur de l’Aro. Dans notre hystérie collective, nous ne l’avions pas entendue arriver. Le cocher semblait tiré d’une nouvelle de Pouchkine avec sa chemise blanche boutonnée sur le côté et ses pantalons noirs bouffants. Aux pieds, il portait de drôles de sabots noirs, qui,  au lieu d’être en bois, semblaient avoir été confectionnés dans de la chambre à air. Les quatre pneumatiques ornant les essieux de la charrette constituaient, d’ailleurs,  la seule concession faite à la modernité. Le cocher nous contemplait du haut de son char avec le regard inexpressif de celui qui s’interdit de penser. Apparemment, il appliquait la même censure à la parole, car il resta muet à toutes les sollicitations verbales de Virgile. Celle qui s’égosillait comme une pintade du Mississipi était sa passagère, une femme d’un certain âge, vêtue comme une matrouchka. Assise à l’arrière,  dans un vieux fauteuil amarré aux montants de la charrette par de grosses cordes de chanvre, elle tournait le dos à la route. Elle et Virgile s’immergèrent dans un long conciliabule dont le résultat fut qu’elle ne s’occupait pas de ce genre de choses (les ponts et les pistes) mais que, par contre, son fils était au courant de tout. Malheureusement il ne parlait pas. Nous n’avions qu’à les suivre...Sourd et muet ?...hasardai-je…Non, il est idiot…me répondit Virgile, comme si la chose allait de soi.

 

 

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