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26 mars 2007

La mort du cerf

Les dix jours qui suivirent, nous marchâmes de l’aube au coucher du soleil. Comme prévu, j’alternai chasse à l’ours et au cerf, ma caméra super 8 au poing et Virgile dans mon sillage. Les prises de vue montrent les Carpates au lever du jour, les Carpates dans la chaleur de midi, les Carpates dans les premières ombres du soir. Virgile à la conquête des Pôles, Virgile avec quelques couches de vêtements en moins, Virgile torse nu, lorsque la chaleur de midi nous forçait à nous arrêter à l’ombre de quelques arbres, sur les bords d’une rivière ou d’un torrent. Dans ce cas, après avoir avalé gloutonnement notre repas tiré du sac (pâté de groin de porc étalé sur la bon pain de la fée clochette, le tout arrosé d’un thé noir comme les pensées d’un politicien), Virgile et moi nous nous éloignions du groupe de chasseurs en remontant le cours d’eau sur un kilomètre ou deux, puis, nous étant dénudés (intégralement), nous nous jetions dans l’eau glacée. Une fois nos ablutions terminées, nous remontions sur la berge et nous couchions côte à côte.  Nous nous livrions alors à un onanisme bon enfant, entourés du gazouillis des petits oiseaux, du bruit du vent dans les feuilles et du murmure de la rivière. Pour ma défense, je puis le dire, ce fut Virgile qui initia le rituel. La première fois, il s’allongea sur le dos et, empoignant son sexe, me demanda…Tu sais faire ça ?...Pour qui me prenait-il ? Je lui répondis…Dans le fond, Virgile, tu n’es qu’un grand cochon. Je l’ai toujours su…Ne voulant pas passer pour un gamin ignare, je lui emboîtai le pas. L’exercice était stimulant. Je ne filmai point ces scènes bucoliques, d’abord parce que je ne pouvais être, à la fois,  au four et au moulin, ensuite, je pensai qu’il eût été inconvenant de filmer notre guide, membre du parti communiste, batifolant nu sur les contreforts  des Carpates. Le cinéaste doit savoir s’effacer devant l’évènement. Je fus toutefois démangé par une pointe de regret, lorsque, quelques mois plus tard, je vis à la télévision, retransmis depuis les studios de l’ORTF à Paris, un reportage montrant le grand Tabarly rampant dans le plus simple appareil sur le flotteur babord de son trimaran. C’était le flotteur qui menaçait de se détacher, mais ce furent les fesses du célèbre navigateur qui firent le tour du monde.  Un véritable métier que le cinéma ! En filmant, j’avais l’impression que chaque moment était unique, que la nature ne se parait jamais du même feuillage, que chaque rocher aurait pu figurer dans un musée d’art contemporain, tant ses formes dépassaient l’entendement. J’avais la certitude que chaque arbre, chaque buisson, chaque flaque d’eau me parlait en une langue de moi seul connue. Je ne pensais pas un seul instant que Bonkanite, le bourgeois, le sauvage, Virgile et tous ces anonymes qui nous suivaient ou nous précédaient dans notre quête, pussent, jour après jour, offrir le même visage au soleil et se fondre dans l’obscurité matinale ou vespérale de la même manière. Je fis ainsi des kilomètres de portraits et de natures mortes, qui, au visionnage, révélèrent un inextricable fouillis végétal et minéral au milieu duquel progressaient des personnages, désepéremment identiques à eux-mêmes, au point que,  deux heures d’un mortel ennui plus tard, on avait l’impression de les avoir toujours connus.  De temps en temps, la possibilité d’un animal. Une clairière vide. Un cerf ! Si, je vous assure, il y avait là un cerf ! Une bête magnifique, pas assez toutefois pour que son trophée fût jugé digne de figurer, à la place d’honneur, dans le hall d’entrée de la maison du sauvage (cette maison, belle et désolée comme une ruine romaine). Un matin, le cinquième ou le sixième, je ne sais plus, à la pointe du jour, nous vîmes le roi des cerfs traverser, à pas comptés, la clairière que nous surplombions après avoir marché une bonne partie de la nuit. L’aube et le crépuscule, telles étaient les heures du cerf des Carpates. La bête s’arrêta. Un entrelacs compliqué de bois culminait à deux mètres au dessus de son front.  Nous la vîmes renverser la tête en arrière, la pointe des andouillers supérieurs touchant le milieu du dos, puis, émettre un brame déchirant qui me fit penser à la sirène d’un paquebot en partance…Un vieux solitaire…me dit le sauvage, d’une voix légèrement tremblante. Le cerf se mit à brouter l’herbe tendre encore imprégnée de la rosée du petit matin. Tremblant d’excitation, je filmai frénétiquement l’animal, puis, le sauvage en train d’épauler et à nouveau la bête. Je n’en perdis pas une miette. Quand le sauvage chuchota…trop facile…retira de la carabine la lunette de visée, flaira le vent et partit dans la direction opposée à la clairière, j’étais là. Je filmai également sa longue approche en arc de cercle. Une bonne demi heure passée à marcher, courbé dans la végétation épaisse. Evidemment, de loin, je ne pouvais le voir nettement que durant le bref instant où il traversait un glacis dépourvu de végétation. Le reste du temps, je filmai son absence.  A intervalles réguliers, le cerf arrêtait de brouter et levait la tête. Le sauvage se figeait alors et devenait arbre, buisson ou rocher. J’étais toujours là. Je puis le dire. J’ai tout filmé. Les cassettes (quel progrès !) de super 8 s’entassaient à mes pieds. Les doigts crispés sur la poignée de la caméra. Le doux ronronnement du moteur de la Beaulieu. Le bourdonnement du zoom électrique. Je ne les ai pas rêvés, quand même ! Arrivé à la limite de la clairière, le sauvage rampa en direction de la bête avec l’agilité de l’anaconda. Dans la boite tout ça ! A une vingtaine de mètres du cerf qui avait décidé de mourir ce jour là, tant il ne voyait rien, mais c’était peut-être moins, de loin on ne peut dire avec précision, le sauvage se leva lentement et, dilatant sa cage thoracique, poussa un hurlement rauque. Le son nous parvint, atténué par la distance, mais le doute n’était pas permis. Bonkanite se signa…Il est fou…Ce fut Virgile qui parla, mais le timbre de sa voix disait…Quelle admirable folie !...Il parlait en connaisseur ! Je pensai que le cerf, épouvanté, allait s’enfuir sans demander son reste. Il n’en fut rien. D’une brusque rotation du tronc, il fit face à l’intrus, le museau au ras du sol, les bois pointés dans sa direction. Le cerf est un animal craintif. Sauf en période de rut. Là, il devient aussi agressif qu’un taureau. Décontenancé par l’étrange aspect du bipède qui lui faisait face à quelques mètres, il se mit à tourner sur lui-même, puis entreprit une prudente retraite vers la forêt, à reculons, les bois toujours pointés dans la direction de l’adversaire. Le sauvage épaula la Mannlicher et tapa du pied comme un torero dans l’arène. Ce fou voulait le faire charger. Bonkanite avait enlevé son chapeau tyrolien en cuir et en mâchonnait les rebords. Le cerf  fit front encore un instant, puis, tournant les sabots, partit vers la forêt dans un galop effréné. Il venait de reconnaître sa mort. L’œil vissé au viseur de ma caméra, j’entendis Virgile vitupérer…Mais qu’est-ce qu’il attend !... Un coup de feu retentit. Un seul. Puis le silence. Le cerf continua sa course une seconde ou deux, puis trébucha avant de s’effondrer, emporté par son élan, cul par-dessus tête. Les pattes remuèrent dans le vide, puis s’immobilisèrent, définitivement. Bonkanite jeta son chapeau en l’air et poussa un hurlement rauque, les narines dilatées, la bouche largement ouverte. Je suis certain d’avoir filmé sa joie sauvage. Quant à Virgile, il trépigna sur place comme un joueur de foot qui vient de marquer un but. Zoomant au maximum, je filmai le sauvage alors qu’il posait son fusil sur le corps encore tiède de l’animal avant de s’asseoir dans l’herbe et de se moucher. Cela dut inspirer Bonkanite, car de sa musette il sortit un olifant et se mit à y déverser son souffle puissant,  avec l’énergie de Rolland à Roncevaux. Sur le moment, je pensai que c’était un hommage posthume rendu au cerf. Virgile me détrompa. Il s’agissait d’avertir le village afin qu’on nous envoyât un attelage chargé de ramener la dépouille du cerf. Un téléphone portable avant l’heure ! Dans le lointain, en réponse, nous parvinrent deux coups de trompe espacés. En quelques minutes d’une folle course, nous fûmes auprès du sauvage et, après l’avoir félicité comme il se doit, nous nous approchâmes du cerf dont les yeux grand ouverts regardaient encore ce coin de forêt où jamais il ne parviendrait. Un beau coup de fusil.  Une bien belle bête ! Trois cents kilos pour le moins ! Un trophée digne d’un roi ou d’un sauvage! Bonkanite dégaina son couteau, l’aiguisa soigneusement sur une pierre tirée de son sac, puis, écartant les pattes arrières de l’animal, il lui trancha les couilles d’un mouvement précis du poignet. Il les brandit ensuite sous le nez de Virgile. Ce dernier pâlit atrocement en balbutiant…Notre repas du soir…Une boutade, certainement. Quand le couteau fendit la panse de l’animal, laissant se déverser la tripaille encore fumante dans l’herbe de la clairière, Virgile s’éloigna prestement.

De la mort du cerf, il ne me reste que des souvenirs. Dieu merci, j’ai bonne mémoire. Pour le reste, quelques ombres furtives (Le cerf ? Le sauvage ?) se mouvant vaguement dans un clair obscur, plutôt obscur que clair, d’ailleurs. L’intérieur de la bouche de Bonkanite, le nez pointu de Virgile collé sur l’objectif. Mes pieds, aussi, je ne sais pas pourquoi. Une histoire de réglage je crois. Pas assez d’Asa ou trop, je ne sais plus. Enfin, ce qui est certain, c’est qu’il n’y avait pas assez de lumière. Je bougeais beaucoup, aussi. Toutes les personnes qui ont vu, ou essayé de voir, mes films, ont attrapé le mal de mer. Par contre, le retour triomphant dans la charrette tirée par deux chevaux est très bien filmé.  C’était l’après-midi (l’attelage avait mis des heures à arriver) et la lumière était parfaite. Il faut aussi que j’avoue une chose :  le sauvage tenait la caméra. Il avait insisté pour que je figurasse, moi aussi, sur le film. Nous, sommes, Virgile et moi, assis sur la ridelle, jambes pendantes, tandis que la charrette progresse au pas. Malgré mes dix-neuf ans, j’ai effectivement l’air d’un petit garçon à la moue boudeuse. Virgile, qui me dépasse d’une tête, fait le V de la victoire avec la mine de celui qui vient de voir toute sa famille disparaître dans une coulée de boue. Le cerf remplit l’intérieur de la carriole. Mais on ne le voit pas. Bonkanite l’a recouvert d’une épaisse couche de branchages, pour le protéger des mouches…

 

Commentaires

Dommage quand même qu'il ait tiré au moment où le cerf s'enfuyait... Pourquoi n'a -t-il pas tiré au moment où le cerf lui faisait face ?

Écrit par : tinou | 27 mars 2007

Parce qu'il est beaucoup plus difficile de tirer un animal en mouvement qu'un animal arrêté et le sauvage recherchait la difficulté.

Écrit par : manutara | 28 mars 2007

Qui donc est en possession de ces cassettes, maintentant ? J'aimerais bien les voir, enfin, ce qui est visible...

Écrit par : Olivier Bruley | 05 avril 2007

C'est moi qui les ai. Elles ont fait le tour du monde avec moi sur mon voilier. L'avantage de ces vieux films, c'est que, contrairement aux cassettes vidéo, ils ne s'abiment pas avec le temps. Par contre, mon vieux projecteur super 8 a rendu l'âme et cela fait au moins dix ans que je ne les ai plus visionnés.

Écrit par : manutara | 05 avril 2007

Faudra les rapporter. On se trouvera un nouveau projecteur.

Écrit par : Olivier Bruley | 06 avril 2007

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