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22 mars 2007

Un lit pour deux

En franchissant le seuil, je me retournai et vis la puissante silhouette du garde chasse se fondre dans l’obscurité dans un crissement de gravier torturé. A l’intérieur, il n’y avait que le sauvage et Virgile. Tous deux  étaient assis à table. Armes et bagages s’entassaient dans un coin de la pièce.  Le sauvage nettoyait l’objectif de sa lunette de visée avec son éternel mouchoir à carreaux et Virgile le regardait faire tout en fumant une Camel, sa tête de dépressif nonchalamment posée sur les avant-bras, tandis que le reste du corps hésitait entre le vide et la chaise. En me voyant, entrer, il se mit à fredonner le chant des partisans… Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?…. C’était étrange. Ce chant m’avait toujours beaucoup plus donné envie d’être français que la Marseillaise et ses rodomontades guerrières. Virgile chantait (relativement juste) en sourdine, d’une voix légèrement rauque.  Je m’assis, pris une cigarette dans le paquet qu’il avait subtilisé à la réserve du bourgeois, extirpai la Camel fumante d’entre ses doigts et l’y fichai à nouveau quand j’eus allumé la mienne. Il ne cligna pas même des yeux pendant l’opération, mais continua à chanter à mi-voix …Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades… hypnotisé par le mouvement giratoire du mouchoir à carreaux sur l’objectif de la lunette. Je songeai que beaucoup de jeunes français de ma génération ne connaissaient pas ce chant sublime. En secouant l’exquise torpeur, qui, peu à peu, m’envahissait, je décidai de revenir sur terre en essayant de faire le point à haute voix. Ca volait moins haut que les corbeaux sur la plaine, mais, il n’en demeurait pas moins que les évènements prenaient un tour inquiétant. Le bourgeois portait des caleçons tricolores, le sauvage astiquait de l’optique de précision avec un mouchoir que j’aurais hésité à utiliser pour essuyer une jauge à huile, Virgile était manifestement fou, Bonkanite était gigantesque, sa femme minuscule, cul de mandrill avait disparu, les toilettes étaient à un kilomètre, l’eau au fond d’un puits glacé, j’avais faim et froid. Virgile s’arrêta de chanter et leva la tête …Tu oublies une chose…Le sauvage interrompit son nettoyage…Oui, et ça va pas te plaire…Quoi encore ?...Dites-lui, Virgile…Oui, dis-moi !...Virgile gloussa comme un dindon…Il n’y a qu’un lit pour deux…Hein !!!!!!!!... Il pointa son index vers la chambre du bourgeois…Un lit pour tes grands frères (il insista de manière exagérée sur le grand)…Puis il désigna la porte contiguë… Un lit pour toi et moi…Je me précipitai dans la chambre et dus me rendre à l’évidence. Un lit pour deux. Un grand lit, certes, qui occupait presque toute la pièce (minuscule, il est vrai, un débarras tout au plus), mais un seul lit tout de même ! Virgile m’avait rejoint. Il posa une main sur mon épaule, d’un air faussement désolé…Tu sais, à Bucarest, mes deux frères et moi, nous partageons le même lit et il est beaucoup plus étroit !...Je me dégageai, d’une rotation brusque du torse…Ouais, ça tombe bien, tu vas pouvoir dormir avec le sauvage et le bourgeois !....La voix du sauvage me parvint, lointaine et légèrement courroucée…Ne fais l’enfant. Tu feras comme tout le monde, pour une fois !...Alors que nous rejoignions le séjour, la porte d’entrée s’ouvrit pour laisser passer la fée clochette suivie de son mari. Ils venaient accompagnés d’une dizaine d’hommes à la mine renfrognée.  Ils entrèrent, un par un,  se découvrirent, nous saluèrent avec cérémonie, puis se regroupèrent au fond de la salle de séjour, dans un endroit dont l’indigente lumière de nos lampes à pétrole n’arrivait pas tout à fait à percer les ténèbres sans que, pour autant, celles-ci fussent complètes. On devinait qu’une forme de vie s’organisait dans cette zone d’ombre, sans trop savoir à quoi s’en tenir. J’oublie un détail : aucun d’entre eux n’arriva les mains vides, mais chacun laissa sur la table un élément du puzzle qui, une fois assemblé, devait constituer notre repas du soir. Ainsi s’entassèrent devant nous,  une nappe blanche, des serviettes de table, des assiettes, des couverts, une soupière fumante, du pain, du vin, un thermos de thé,  du sel, du poivre, des fruits (des prunes),une cruche d’eau, des verres. Evidemment, les ingrédients de notre dîner n’arrivèrent pas dans un ordre dicté par la logique, mais dans un désordre suggéré par le hasard. Ainsi, il est fort possible que les prunes fussent arrivées en premier et la nappe en dernier. J’ignore si parmi ces gens, il s’en trouvait un en particulier, responsable de faire la soupe, un autre d’amener les assiettes ou un autre encore de se charger de la salière, chacun gardant en sa demeure les objets et les ingrédients dévolus à sa fonction, ou s’ils se retrouvaient tous dans une cuisine commune et, se saisissant chacun du premier objet ou aliment venu, l’emportaient dans la nuit, avec des mines de conspirateur. La soupe, une substance verdâtre, épaisse comme de la poix, où surnageaient des lardons velus comme des maçons portugais, eh bien, cette soupe était délicieuse. Une merveille. Le sauvage aima tellement qu’il s’en mit jusque dans les cheveux, s’interrompant à intervalles réguliers pour s’éponger de son mouchoir à carreaux, mouchoir avec lequel il ne manquerait pas de nettoyer l’objectif de son Nikon dès que la table aurait été débarrassée. Le thé était, lui aussi, succulent, âpre sans être râpeux. Compte tenu d’un certains nombre de facteurs logistiques, je préférai m’abstenir de goûter aux prunes, préférant les céder, non sans une certaine perfidie, à Virgile, mon voisin de table. L’heure n’était pas aux épanchements, mais à la plus stricte retenue ! Et les autres, tous les autres ? Eh bien, Bonkanite s’assit à notre table et nous regarda dîner. De temps en temps, il nous encourageait du regard et de la voix, lorsque la cuillère hésitait entre l’assiette et la bouche…Allez, allez, mangez…La fée clochette allait de l’un à l’autre, remplissant son écuelle ou son verre. Entre deux remplissages, elle nous regardait dîner. Quant aux inconnus de l’ombre, dans l’incapacité de voir avec précision leur visage, je ne le jurerais pas, mais leur silence me laissa supposer qu’eux aussi nous regardaient dîner. Au début, le sauvage, qui est la bonté faite homme, essaya bien de les impliquer dans nos agapes en leur faisant signe d’approcher, de s’asseoir, de partager notre repas, mais Bonkanite les écarta du revers de la main…Oh, ceux là ? Ne vous souciez pas d’eux, Don ! Mangez, mangez...Mais visiblement ça ne passait pas. Le sauvage leva sur moi ses yeux bleus délavés et me dit…C’est gênant. Je sens leur regard sur nous ! Si au moins ils parlaient !...Je réfléchis un instant…Si ça se trouve, ils ont empoisonné la nourriture et attendent que nous tombions raides morts. Ils ont déjà fait disparaître cul de mandrill, l’œil de Bucarest…Virgile,  lança un regard soupçonneux à son assiette et dit lugubrement…Et l’œil était dans la soupe...J’eus une idée…On pourrait leur demander de chanter…C’était absurde, d’autant plus que je déteste le chant. Mais Virgile, sans me laisser le temps de l’en empêcher, transmis ma demande à Bonkanite. Celui-ci hocha la tête en signe d’approbation, se leva et, frappant dans ses mains avec un bruit de tonnerre, entonna en rugissant un chant qui aurait coupé l’appétit à un naufragé du radeau de la Méduse. Bientôt d’autre voix, plus discrètes, Dieu merci, s’élevèrent des ténèbres. Mais le résultat était effrayant et nous eûmes du mal à garder notre sérieux quand tous les chanteurs se mirent à frapper, en cadence, le plancher de leurs sabots en caoutchouc. Essayant de surmonter le vacarme, Virgile me hurla à l’oreille…C’est une ballade romantique…Nous nous hâtâmes donc d’achever notre repas. Ceci fait, la fée clochette libéra un espace au centre de la table où Bonkanite déploya une carte de la région. Les membres de la chorale nous rejoignirent et formèrent un cercle autour de nous. J’épargne au lecteur les détails du plan de bataille, d’autant plus que l’apparition d’une bouteille de Tuica, à l’ingestion de laquelle tous furent conviés, vint considérablement compliquer l’affaire. Pour résumer, un groupe partirait à l’aube traquer l’ours, tandis qu’un autre, toujours à l’aube, se mettrait en quête du cerf. Restait à déterminer qui tirerait l’ours et qui chasserait le cerf, puisque chaque chasseur ne se voyait alloué qu’un seul exemplaire d’une seule espèce.  Sachant que le bourgeois tenait à son ours,  le sauvage décida de s’occuper du cerf. Ne chassant pas, mais chargé de la partie cinématographique de l’expédition, j’hésitai encore à me joindre à l’un ou l’autre groupe. Ce fut le sauvage qui décida pour moi, en m’intégrant dans son équipe pour le lendemain, libre à moi de rejoindre celle du bourgeois un autre jour. Virgile, lui aussi, alternerait les plaisirs, partageant ses silences de manière équitable entre le chasseur d’ours et le chasseur de cerf. Quand la réunion fut terminée, c'est-à-dire quand la dernière goutte de Tuica eut disparu au fond du dernier gosier, nos hôtes prirent congé en nous souhaitant bonne nuit, ce qui prit un temps considérable, chacun insistant pour nous  donner son opinion sur la meilleure manière de passer une bonne nuit. Le sauvage et Virgile allèrent se coucher, tandis que je décidai de profiter de la lumière des lampes à pétrole pour lire, résolu à retarder le plus possible le moment de rejoindre Virgile dans notre lit commun.

 

Commentaires

Alors toi non plus tu n'aimes pas dormir avec quelqu'un dans ton lit!

Écrit par : Olivier Bruley | 22 mars 2007

J'imagine bien la petite fée Clochette s'affairant dans ce monde de brutes - je ne parle pas de toi et de tes frères - mais des rustres de cette région. Il faut aimer !

Écrit par : tinou | 23 mars 2007

Si, si, nous aussi nous étions des brutes....

Écrit par : manutara | 23 mars 2007

Esteban est une brute, je le confirme, et ce n'est certes pas en vivant chez les sauvages qu'il s'est civilisé!

Écrit par : Olivier Bruley | 23 mars 2007

Toujours heureuse de te lire ... mais tu te fais rare ces dernires temps.
Cher Ange gardien (passé je suppose en tant qu'Archange gardien à cause de Don Esteban ) Es-tu là, j'ai besoin de ta protection, je sais par Olivier que tu es un peu aileurs. .. Je vais plutôt mal, ma vie de petite vieille est difficile, je voudrais un signe, non de l'au delà, mais juste pour savoir que je ne suis pas toute seule au monde ! Une petite BA ... rien de plus ? Obn me demandait il y a quelques jours quel serait le miracle le plus étonnant que je voudrais vivre et j'ai pensé : renconter, par pur hasard Don Esteban et Sancho Olivier dans un aéroport (pas vexé Olivier ?). Jamais lu Don Quichotte, mais il me srmble que c'est une grande lacune : je vais m'y mettre.
Je vous aime. A bientôt ...

Écrit par : maola | 23 juin 2007

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