Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

18 mars 2007

Mauvaises surprises

Le bourgeois, toujours endormi, reposait au creux d’un lit vaste comme une plate-forme pétrolière, sur une mer de couvertures bariolées, crochetées à la main, ou au pied, en un mot des couvertures dans la confection desquelles nulle machine n’était intervenue, pour la bonne et simple raison que le temps, dans sa fuite inexorable, semblait avoir oublié ce village à l’orée du paléolithique supérieur. Bonkanite, dont la tête frôlait le plafond, nous dédia un sourire bonasse. Au chevet de l’alcoolique, s’activait l’être adulte le plus menu qu’il m’eût été donné de contempler jusque là. Ce n’était pas une naine. Une lilliputienne plutôt.  Ses membres avaient des proportions harmonieuses et son visage sans âge, encadré par un foulard bleu finement brodé, exsudait l’amour et la bonté. Cela seul eût suffi à la qualifier de belle. Mais elle était réellement belle. Dans une envolée de jupons, elle virevolta autour du bourgeois, lui retirant ses chaussures, ses chaussettes, lui dégrafant sa ceinture. Ses doigts minuscules  défirent un à un les boutons de son pantalon, s’activant avec une agilité prodigieuse, puis, déployant une force insoupçonnable dans un corps aussi chenu, elle fit glisser le pantalon sur les jambes blanches du bourgeois. Elle gloussa avec espièglerie en découvrant son caleçon aux couleurs de la république. Tiens, je ne savais pas le bourgeois aussi cocardier ! Elle s’attaqua ensuite au haut. Pulls et chemise volèrent, laissant le bourgeois flotter nu sur sa mer de couvertures, si l’on fait exception du pavillon national, flottant sans entraves sur une virilité aux dimensions modestes. Du moins me l’imaginai-je ainsi. Avec l’aide de Bonkanite, elle mit le bourgeois sous l’amas de couvertures glacées (j’eus froid pour lui), le borda soigneusement, puis, reprenant sa lampe, la fée clochette nous fit signe de la suivre en silence. En passant devant moi, elle se haussa sur la pointe des pieds et ma caressa la joue du revers de la main, me susurrant des mots que je devinai chargés d’une infinie tendresse. De retour dans le salon, je demandai à Virgile, resté désespérément muet jusque là, comme assommé par la réalité que des territoires entiers de son pays, véritables terrae incognitae, eussent échappé à la mainmise du vingtième siècle, je lui demandai donc le sens des mots qu’elle m’avait adressés. D’une voix pleine de rire (il faisait trop sombre pour voir son visage) il me répondit…Tu es sur que tu veux savoir ?…Oui…Quand tu seras devenu un homme, tu seras certainement aussi beau que ton frère…Je lui flanquai un coup sur les fesses (des fesses bien fermes) du plat de la main…C’est faux, elle a du dire que j’étais bien plus beau que lui…Il me caressa la joue du bout des doigts et d’une voix censée imiter celle de la fée clochette, mais qui ne réussit, au mieux, qu’à évoquer celle d’une pédale outrancièrement efféminée, il me susurra…Petit garçon, va !....En hurlant…chienne bolchevique…je mis mes mains autour de son cou, un cou dont la tiédeur m’étonna chez un garçon aussi froid, puis, faisant semblant de vouloir l’étrangler, je le secouai pour de vrai. Il se laissa faire en émettant des borborygmes effrayants.

 Deux lampes à pétrole avaient fait leur apparition sur la table, faisant surgir de l’obscurité de nouvelles ombres qui ne firent que souligner, avec cruauté, la nudité des lieux. En même temps qu’une envie pressante, une question me taraudait : où se trouvaient les toilettes ?  Bonkanite me fit signe de le suivre dehors tandis que je me saisis de ma torche électrique, brusquement animé d’une tendresse sans borne pour cet objet qui, depuis ma plus tendre enfance, m’avait aidé à combattre ma crainte des ténèbres. Alors que nous traversions la cour, l’air me parut tiède et la nuit hospitalière. Je remarquai que le corps de cul de mandrill avait disparu de l’endroit où il avait été jeté sans managements, quelques minutes plus tôt, une éternité….  Nous arrivâmes dans ce qui me sembla être un potager au milieu duquel une guérite montait la garde. Dépourvue de porte, elle s’ouvrait sur une caisse percée d’un trou aux dimensions généreuses. Devant ma silencieuse prostration, Bonkanite fit le geste de  baisser son pantalon et de s’asseoir sur un siège imaginaire. Il émit un gémissement poussif, puis un soupir de soulagement. Au cas où je n’aurais pas compris…Je lui sus gré de m’épargner la phase de nettoyage. De toute façon, le papier brillait par son absence, à moins que l’on se résignât à utiliser les anciens numéros du bulletin mensuel de la coopérative agricole du district de Bistrita, éparpillés ça et là, sans aucun souci de chronologie, auquel cas on s’exposait au risque de voir s’imprimer sur les fesses, à l’envers,  les dernières statistiques de la production de choux ou de betteraves. Sans grandes illusions, je fis le geste de me laver les mains en les frottant l’une contre l’autre et improvisai en en sabir de mon cru…limpiescu manu und le restu si possiblu…La tête dans les étoiles, Bonkanite me contempla avec intérêt, répétant mon geste en produisant le son d’une toile émeri sur une planche mal dégrossie. J’espérais juste que ce geste n’eût point, pour un roumain, quelque signification ambiguë. Pour lever le doute, je m’aspergeai d’eau en me renversant un seau imaginaire sur la tête (à ce stade, j’avais fait le deuil d’une salle de bain, mais je conservai, chevillée au corps, l’espérance de découvrir, cachée dans la végétation,  une guérite dévolue aux ablutions, équipée ne serait-ce que d’un seau percé dont le contenu aurait, au préalable, parcouru les canalisations d’un antique alambic, afin de lui assurer une tiédeur supportable), puis je me savonnai avec un savon d’autant moins réel que nous n’avions emporté aucun exemplaire de ce bien que nous pensions (pauvres fous !) de consommation courante, même de l’autre côté du rideau de fer. Cette fois, Bonkanite avait compris ! Toutefois,  d’un geste de la main, il m’invita courtoisement à faire, d’abord, ce pour quoi j’étais venu. Allez savoir pourquoi, l’envie m’en était passée. Je lui fis comprendre que cela pouvait attendre…deux ou trois jours. De son pas de sept lieues, il m’entraîna à sa suite jusqu’au milieu de la cour. Là, les bras écartés, avec la fierté de celui qui fait découvrir à l’ami étranger un équipement de haute technologie produit par le fleuron de l’industrie nationale, Bonkanite me désigna le puits et le seau posé sur la margelle. Avant que je pusse l’en empêcher, il envoya le seau au fond du puits, puis le remonta au moyen du treuil, son grand corps s’agitant à la manière d’un piston à la course démesurée. Saisissant par l’anse le seau rempli d’une eau qui exhalait un doux parfum de vase, il le tint devant moi, m’encourageant d’un mouvement du menton. Pour lui faire plaisir, j’y plongeai mes mains, les agitai pour me persuader qu’elles continuaient à se trouver au bout de mes bras, puis, du bout des doigts, m’aspergeai le visage. Voilà qui suffirait pour aujourd’hui. Les mains et le visage anesthésiés par le froid, je retournai dans la maison.

Commentaires

De mieux en mieux, ce Virgile.

Écrit par : Olivier Bruley | 18 mars 2007

J'ai appris que tu étais malade. Prends bien soin de toi ! Amitiés

Écrit par : tinou | 19 mars 2007

Merci, Tinou, mais l'expérience m'a appris que lorsqu'on était malade, il ne fallait surtout pas prendre soin de soi! Bien au contraire, il faut redoubler d'activité et traiter la maladie par le mépris!

Écrit par : manutara | 19 mars 2007

Ah! cet Esteban! Quel homme!

Écrit par : Olivier Bruley | 20 mars 2007

Puisque c'est comme ça, je vais raconter la blague de l'anniversaire de Néron... Hein?... Non?...Bon, bon...

Écrit par : manutara | 20 mars 2007

C'est la blague la plus nulle que j'aie jamais entendue. On ne peut rire que de celui qui la raconte...

Écrit par : Olivier Bruley | 21 mars 2007

Les commentaires sont fermés.