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13 mars 2007

La lampe tempête

Bonkanite guida la voiture jusque dans une cour sommairement empierrée. Les phares éclairèrent furtivement la façade tarabiscotée d’une isba sortie d’un conte grotesque d’Edgar Alan Poe, puis vinrent s’arrêter sur la margelle d’un puits surmontée d’un treuil auquel s’enroulait une grosse corde de chanvre. Posé sur la margelle, un seau en bois. Il y a avait quelque chose de menaçant dans ce seau en bois. Lorsque le sauvage éteignit le moteur de la jeep ainsi que les phares, nous fûmes plongés dans l’obscurité et le silence d’un caveau de famille dont tous les locataires se seraient enfuis, ne laissant derrière eux que des cercueils vides aux couvercles entrouverts. Le sauvage descendit de voiture et se moucha.  Je réussis à mettre la main sur mon sac à dos et à en extraire une torche électrique. Le pinceau lumineux qui en jaillit vint frapper le visage hagard de Virgile. On aurait dit un pendu récemment décroché de la plus haute branche d’un baobab. Je ne connais rien de plus déprimant qu’un baobab. Je sautai au bas de la jeep, ouvrit la ridelle et tentai d’attirer Virgile à ma suite en le tirant par un pan de son manteau…Va causer au monsieur. Tu as intérêt à revenir avec des nouvelles encourageantes. Parce que, là, je sens que je vais me mettre à hurler… Virgile se contorsionna hors de l’Aro et s’immobilisa à côté de moi en regardant le ciel…Au moins, les étoiles continuent à briller…Bonkanite s’était éloigné du groupe et urinait abondamment, le fouet enroulé autour du cou. . On aurait dit les chutes du Zambèze pendant la mousson d’été. Virgile attendit respectueusement la décrue, puis engagea la conversation. J’avais l’impression d’assister à une fable de La Fontaine : le chêne et le roseau, le loup et l’agneau, fables auxquelles j’aurais bien pu en ajouter une de mon cru, la plainte du vent dans les sassafras et le roulement du tonnerre sur les pentes de l’Annapurna. Pour éviter de sombrer dans une dépression virgilienne, je commençai à décharger la jeep en essayant d’opérer un tri par genre. Tâche absurde, puisque j’arrachai tous ces objets à l’étreinte protectrice de l’Aro, pour les entasser à même le sol. L’homme devrait  vivre nu sans avoir à s’encombrer de toute cette foultitude d’objets inutiles qui, à peine acquis, deviennent obsolètes. A condition de ne pas vivre dans les Carpates. Un froid de gueux descendait des montagnes et je m’interrompis pour enfiler deux ou trois pulls. Dans un monde parfait, à la place de cette masure lugubre, plongée dans d’éternelles ténèbres, nos yeux éblouis auraient du être en train de contempler un ancien palais brillant de mille feux, une demeure qui aurait abrité les frasques de quelque boyard sanguinaire, une armée de serviteurs auraient du s’agiter autour de nous, se confondant en courbettes obséquieuses et en saluts de bienvenue interminablement réitérés. Je tirai la malle Vuiton du bourgeois hors de la voiture et la fit tomber sans ménagement sur une terre ingrate que j’imaginai jonchée d’immondices. Ce fut sans ménagement également, que Bonkanite tira cul de mandrill de l’habitacle pour le jeter sur la terre ferme entre crottin de cheval et bouses de vache. Le malheureux poussa un cri déchirant, puis se rendormit.  Bonkanite hurla…Brioche, Brioche…ou quelque chose d’approchant, puis il jura (un mot comportant autant de R, ne pouvait être qu’un juron) et s’en fut à grandes enjambées vers la maison. Le sauvage essaya de ranimer le bourgeois qui, privé de l’épaule de cul de mandrill, s’était affalé de tout son long sur la banquette avant de l’Aro. Le sauvage vouait (voue toujours) au bourgeois un amour incompréhensible (pour moi)  frisant l’idolâtrie. C’est avec la tendresse d’une mère réveillant doucement son enfant, qu’il se pencha sur le visage couperosé du bourgeois en lui murmurant…Réveille-toi, nous sommes arrivés…Sans résultat, cela va de soi. Le sauvage se tourna vers moi, sincèrement inquiet…Il fait peut-être une attaque ?....C’est vrai qu’il était déjà vieux (trente ans), qu’il bouffait comme un cochon, buvait comme un trou et fumait comme un turc. Ses artères devaient ressembler au tunnel du Mont-blanc, un jour de départ en vacances. J’écartai fermement le sauvage…Laisse moi faire…Je me perchai sur le bourgeois et lui pinçai son gros nez-éponge, pour commencer, histoire de voir s’il respirait encore. Il se mit à ronfler en bavant. Ecoeurant. Je lui collai ensuite une paire de gifle. Il se mit à rire bêtement et essaya de se tourner sur le côté. Je lui collai un genou sur le ventre et appuyai de tout mon poids, pour l’empêcher de tomber, évidemment. Je le giflai à nouveau, plus fort cette fois. Il avait l’air d’aimer et, moi,  cela me fit un bien énorme. Le sauvage protesta. Je le rassurai, le bourgeois vivrait. Bonkanite revint accompagné d’une lampe tempête. Elle le suivait respectueusement à quelques pas, presque au ras du sol, de sorte que le visage de Bonkanite resta dans l’obscurité. La lampe parlait, ou, si je veux être précis, bien que s’agissant sans doute possible d’une honnête lampe à pétrole, elle gazouillait comme un enfant espiègle. Laissant son maître dans l’ombre, elle s’approcha du sauvage, s’éleva un peu dans les airs en poussant une exclamation étonnée (le sauvage faisait toujours cet effet à qui le voyait pour la première fois), puis elle vola vers moi, émit une lamentation de mère juive (oyoyoyoyoyoiiiiiii !!!!!!!!!), me prit par la main, me força à me baisser et me déposa finalement un baiser frisquet sur le front, tandis que son pouce y traçait le signe de la croix. Après un brusque virage sur la droite, elle s’arrêta devant Virgile qui subit le même traitement, avec, en prime, une longue allocution, pleine de trémolos et de pathos. Pendant ce temps, Bonkanite s’était saisi du bourgeois avec toute la douceur dont il était capable et, dans un éclat de rire homérique, entrecoupé d’un flot de paroles où le terme Tuica revenait avec la régularité d’une taxe, il le jeta sur ses épaules, tête et jambes pendantes, puis, l’achemina vers la maison, précédé de la lampe tempête. Virgile dit…Allez…. et leur emboîta le pas. Après avoir grimpé les quelques marches d’un escalier en bois des plus sommaires, nous pénétrâmes dans la maison. Il y régnait un froid plus vif qu’à l’extérieur. Le froid de l’enfermement. Je promenai le rayon de ma lampe torche sur les murs fait de bois brut, où l’écorce adhérait encore par endroits, puis, sur le sol aux planches disjointes, enfin, sur la table et les quelques chaises qui composaient l’unique mobilier de ce petit séjour qui, déjà, menaçait de nous paraître interminable. Des ombres dansaient à la lueur de la lampe tempête dans l’entrebâillement d’une porte en même temps que nous parvenaient des pépiements attendris. Sans doute la chambre dévolue au bourgeois. A côté, une autre porte était, elle,  hermétiquement close. Sans doute la chambre des propriétaires. Mais où étaient les autres chambres ? Les trois autres chambres, au moins ? Et les toilettes ? La salle de bain ? D’un commun accord, nous poussâmes la porte qui laissait filtrer de la lumière, nous attendant sans doute à être les témoins de quelque funeste sabbat. Elfes carpatiques se gavant de la chair du bourgeois ?...

 

Commentaires

En lisant ton texte, je pense à l'histoire du Petit Poucet. C'est tout à fait la maison de l'ogre... Il ne manque plus que ses filles !

Écrit par : tinou | 13 mars 2007

Non, pas de filles, dans cette histoire. C'était déjà bien assez tragique comme ça!

Écrit par : manutara | 14 mars 2007

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