Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

11 mars 2007

Bonkanite

Nous arrivâmes à la nuit tombante, entre chien et chat. A Nepos, il n’y avait pas de chats visibles, rien que des chiens. Notre arrivée fut saluée par un millier d’aboiements. C’est incroyable ce qu’un aboiement peut ne pas ressembler à un autre aboiement. Il y a l’aboiement bonasse du chien qu’on aurait voulu méchant, mais qui, dans le fond, ne l’a jamais été et qu’on maintient en vie dans l’espoir qu’il le devienne un jour. Alors, il aboie. Sans conviction. Il y a l’aboiement en rafale de la bête hargneuse qui s’agite, en un va et vient incessant, au bout de la chaîne amarrée par un mousqueton sur un câble tendu entre deux poteaux. C’est le chien téléphérique. Il y a l’aboiement du roquet mordeur qui ne s’attaque qu’aux êtres et  objets en mouvement : le pied d’un cycliste, le mollet d’un marcheur qui très vite se transforme en coureur, fatale erreur car le roquet mordeur est d’autant plus frénétique que l’objet de son courroux se meut plus rapidement. Mais de tous les objets en mouvement, il y en a un qui le met dans un état proche de l’hystérie : ce sont les roues de voiture. Le roquet mordeur a, en général,  une existence très brève.  Il y a aussi l’aboiement de la femelle en chaleur. Une chose affreuse ! Ce n’est pas à proprement parler un aboiement, mais un long hululement repris en chœur par tous les mâles de la région. C’est inoffensif, mais à la longue, ça rend fou…Et puis, il y a tous les aboiements intra muros. Ceux que l’on devine dans l’entrebâillement d’une porte ou derrière les mouvements d’un rideau. Les chiens aboyèrent, l’Aro passa. Dans le crépuscule de cette journée de fin d’été, il me sembla voir des ombres regagner furtivement l’illusoire protection de masures misérables, serrées les unes contre les autres comme pour conjurer l’insupportable tristesse dégagée par ce village des Carpates. Pas un chat dans l’unique ruelle. Pas une lumière, pas un feu, pas une lampe à pétrole, pas une bougie, pas même le bout incandescent d’une cigarette. Juste ces chiens qui attendaient, sans doute, que l’un d’entre nous s’aventurât hors de la jeep pour le déchiqueter. Et les chiens ne fument pas. Par contre,  je vis leurs yeux jeter des lueurs sanglantes dans la lumière des phares. Discrètement, je sortis un douze de son étui, le montai, puis essayai de trouver des cartouches parmi l’amoncellement de choses inutiles au milieu desquelles, au fil des heures de route, Virgile et moi avions tenté de nous faire une place. Pour la première fois depuis le début du voyage, je sentis le sauvage inquiet. Il arrêta la voiture. Aussitôt nous fûmes entourés par la meute hurlante. Panique à bord. Moi…les cartouches, bordel où sont les cartouches…Le sauvage…Dans la petite caisse en bois, mais attends avant d’arroser à tort et à travers…Moi…Mais laquelle, il y en a des centaines…Virgile…Don, il faut faire demi-tour, ces chiens sont très méchants…Moi…Pousse ton cul, t’es assis sur les chevrotines…Virgile….Quelles chèvres ?....Le sauvage, très fort…Allez, couchés, les chiens. Il y a quelqu’un ?....Moi, très énervé…Je trouve pas les munitions. Je leur fous un bas sur la tête à ces chiens,  ou quoi ?...Virgile…Attention, un chien ! Il essaie de monter par l’arrière. Démarrez Don…Le sauvage…Peux pas. La route se termine là. Esteban, file lui un coup de crosse, à ce con…Moi…A Virgile ?...Le sauvage…Non, au chien, imbécile…La bête, un molosse (pas un mâtin de Naples, mais un soir des Carpates) aboyait à l’intérieur de la voiture, les deux pattes avant appuyées sur la ridelle,  nous diffusant en pleine figure son souffle putride. Je lui envoyai un coup de crosse sur le museau. Le chien....kai, kai, kai….

Un coup de feu claqua, puis un autre et un autre encore. Les aboiements se transformèrent en glapissements pitoyables. La meute se dispersa en tous sens.  Une voix tonitrua. Une voix venue du fond des âges. La voix du boyard mâtant la révolte de ses serfs à coups de knout. C’est ainsi que nous apparut Bonkanite. Du haut de ses deux mètres, il mit en fuite les derniers chiens de quelques coups savamment appliqués de son long fouet. Dire que Bonkanite était impressionnant, serait rester bien en deçà de la vérité. Il était monumental. Tout était puissant en lui. Ses cheveux drus coupés à ras,  son vaste front sillonné de rides profondes, ses yeux verts, son nez gaullien, sa moustache stalinienne, son cou de buffle, son torse de gladiateur. Passons sur les jambes, je n’ai pas de mots pour les décrire. Qu’il fasse chaud ou froid, je le vis toujours revêtu d’une chemise à carreaux en flanelle et d’un pantalon kaki en velours côtelé. Sur la tête, il portait en permanence une espèce de drôle de chapeau tyrolien en cuir. Mais la nuit avait fini par tomber et, sur le moment, nous ne vîmes qu’une montagne de chair sur laquelle roulait avec fracas une avalanche de mots. Insultes pour les chiens, bienvenue pour nous. Bonkanite était notre guide de chasse local, l’homme qui allait nous prendre en charge, nous loger, nous nourrir, nous faire tirer la bête de nos rêves avant de nous renvoyer, entiers, dans nos foyers. En désignant cul de mandrill du menton je demandai à Virgile…Et lui, c’est qui, en fin de compte?...Officiellement, le guide de chasse du district, officieusement, heu, enfin tu peux te faire une idée…L’homme de Bucarest ?...Il haussa les épaules…C’est toi qui l’a dit…Je contemplai le profil simiesque de l’homme de Bucarest ivre mort. Ils avaient vraiment du souci à se faire, à Bucarest ! Bonkanite s’assit sur le capot de l’Aro, les pieds sur la pare-choc,  faisant gémir  tôle et  amortisseurs. D’un mouvement impérieux du bras il fit signe au sauvage de faire demi-tour. Nous remontâmes la sinistre ruelle de terre battue pour venir nous arrêter devant une maison plus grande que les autres, située un peu à l’écart.

Commentaires

A propos de ton frère, " le sauvage", est-il resté comme tu le décris ou bien, l'âge aidant, s'est-il quelque peu embourgeoisé ? Je comprendrai que tu ne répondes pas, ma question est un peu indiscrète.

Écrit par : tinou | 11 mars 2007

Et bien, le sauvage n'a en rien changé.A soixante ans, il a toujours une silhouette de jeune homme surmontée d'une impressionnante crinière dépourvue du moindre cheveu blanc. Son appartement, situé dans un immeuble huppé, ressemble à la caverne de l'homme de Cromagnon. Le sol est en ciment brut. Il dort sur un matelas jeté à même le sol. Quelques caisses tiennent lieu de chaises. Dans la cuisine, une superposition de strates graisseuses a rendu le carrelage aussi collant que du papier tue-mouche. La baignoire sert de classeur pour sa collection d'insectes. Partout, des livres anciens s'entassent de manière aléatoire. Levé à l'aube, il marche huit heures par jour, poursuivant la vie animale sur la terre entière. Juste une chose: depuis vingt ans, la caméra et l'appareil photo ont remplacé le fusil et la carabine.

Écrit par : manutara | 11 mars 2007

Un homme hors du commun en somme ? C'est bien, c'est tellement rare...

Écrit par : tinou | 11 mars 2007

Les commentaires sont fermés.