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07 mars 2007

Le mauvais larron

Le reste du trajet s’effectua sans histoires. Ce fut juste très long. De manière récurrente, le sauvage devait ranger l’Aro sur le côté pour laisser passer un attelage identique à celui du demeuré, à moins que nous ne nous vissions obligés à en suivre un sur plusieurs kilomètres au bout desquels la piste s’élargissait suffisamment pour que nous pussions le dépasser. Les Carpates offrent des paysages identiques à ceux des Pyrénées, mais, comme à cette époque je n’avais encore jamais mis les pieds dans les Pyrénées (sans doute parce qu’elles étaient trop proches pour être jugées dignes d’intérêt), je trouvai que la nature environnante ne ressemblait à rien de ce que j’avais vu jusque là. De toute façon, enfermé dans un mutisme profond, je boudais et le paysage ne me parût, de prime abord, pas aussi extraordinaire que cela. Des arbres et des rochers, rien de bien excitant ! A intervalles réguliers, Virgile, vautré en face de moi sur la caisse de verroteries, envoyait, de la pointe de ses godillots ferrés hors d’âge, de discrets coups sur mes rangers « cero kilometro » (comme disent les chiliens) dans une vaine tentative de rétablir un contact visuel avec moi. Pour résister aux cahots qui nous envoyaient en tous sens, il se tenait agrippé aux montants de la capote, les bras largement écartés. Avec son sourire de vieil homme qui a eu la mer mauvaise, on aurait dit un crucifié. Pas le Christ, bien entendu, mais un des larrons, le mauvais larron (Virgile était membre du parti communiste, après tout), celui qui, ayant eu une existence misérable, faite de petits larcins minables, avait fini par se faire prendre et condamner, non seulement à la crucifixion, ce qui était déjà en soi une manière relativement désagréable de finir sa vie, mais se voyait, en outre, voué à la damnation éternelle pour un jeu de mots hasardeux.  La vie est injuste ! La mort aussi. Il aurait du imiter son voisin de croix, le bon larron,  qui, dix sept siècle avant Pascal, avait décidé de faire le pari de croire, n’ayant, lui, pour le coup, plus grand-chose à perdre. Il avait, sans doute, tué  père et mère, violé sa petite sœur, profané la tombe de ses grands parents, mais peu importe, il gagna le salut éternel. Jésus avait le sens de l’humour. J’en suis convaincu. En livrant à ses disciples, avec la désinvolture de celui qui énonce une évidence, la parabole des riches, du chameau et du chas de l’aiguille, il savait qu’il allait donner du travail à des générations de théologiens. Il savait que l’Eglise serait riche, que les princes de l’Eglise seraient riches, que les rois seraient riches, pour faire court, il savait que tous ceux qui seraient à même de propager la nouvelle foi seraient riches et puissants, parce que les pauvres, hein,  on sait ce que c’est, on se méfie d’eux, c’est instinctif, toujours à quémander, pas très propres sur eux, humbles avec ça, aucun sens du marketing, alors comment voulez-vous…. ? Les riches, les puissants, par contre, arrivent, chevauchant fièrement leurs destriers caparaçonnés, arborant leurs armures dorées, à la tête d’armées invincibles (dans la version récente ils arrivent dans leurs limousines de vingt mètres de long à la tête d’armées de comptables et d’avocats) et vous collent sous le nez , le crucifix d’un côté, l’épée de l’autre ( plus récemment, le DVD ( 500$ ttc)  enregistré en direct par le messie d’un côté, la lettre de licenciement de l’autre)…convertis-toi pauvre mécréant…alors forcément, on se laisse convaincre, on se dit que l’un dans l’autre ça fait pas un pli, vaut mieux obtempérer, la foi vient en payant. Mais là où le système confine au sublime, c’est  que pas un seul, je dis bien pas un seul de ces puissants du Gold Gotha ne verra l’ombre du début du commencement du moindre centimètre carré de paradis. Même pas pour services rendus ? Même pas. Oh allez, ne soyez pas chiens ! Non, non…. Les textes sont sans ambiguïté à ce propos. Rappelez- vous du chameau coincé dans le chas de l’aiguille. A poil les riches et hop, en enfer. J’ai un faible pour les représentations infernales du haut Moyen Age. Et qui va aller au paradis ? Hein ? Hé oui ! Les pauvres, les miséreux, les pouilleux, les ratés, les recalés de l’histoire, les abstinents de la société de consommation.  C’est comme ça ! Alors, depuis deux mille ans, on essaie de faire passer ce maudit chameau par le chas de l’aiguille. Hélas ! Le chameau semble frappé d’obésité alors que le chas de l’aiguille, lui, rétrécit. Quel rapport avec une partie de chasse en Roumanie ? Aucun, si ce n’est que j’avais en face de moi l’image désarticulée du mauvais larron qui semblait aller à dos de chameau et, de fil en aiguille, j’en étais arrivé à me poser la question de savoir, si Virgile, sa dépression, son vieux manteau jeté telle une peau vergeturée sur une succession de pelures laineuses, n’étaient pas, en matière de salut éternel, une valeur beaucoup plus sûre que moi et mes rangers « cero kilometro ». Evidemment, je suis athée (tout petit déjà…) mais il m’arrive de jouer au loto. Et puis, je déteste voyager en voiture. Je suis un marin. La voûte étoilée du firmament (il y a quelque chose de maternel dans ce mot désuet) étalée à l’infini sur une mer phosphorescente me donne un avant goût de paradis, même sans un radis, alors que l’intérieur d’une Aro brinquebalante et surchauffée me parlait déjà d’enfer. Enfin, les pires choses n’ayant jamais de fin, nous finîmes par arriver à Nepos. Si ce n’était pas l’enfer, ça y ressemblait foutrement.

Commentaires

Mon Dieu... Sodomite ET blasphémateur... Quelle honte! Ce qui est terrible avec les athées satisfaits d'eux-mêmes, c'est qu'ils ont une vision du monde affreusement terre à terre. Aucune élévation d'esprit! Ils rabaissent les plus grandes choses au ras des paquerettes. Avec eux, tout s'explique! Pas un trou, pas un vide, pas une absence qu'ils ne comblent de leur bon sens. Le monde est pour eux une énigme entièrement résolue, où il n'est donc plus de place pour aucune forme de poésie, de mystère ni de doute. Nous avions déjà parlé de cela: alors que je regarde mon athéisme comme un manque, à cause duquel, en quelque sorte, je ne puis être pleinement l'homme que je devrais; pour toi, au contraire, il semblerait que le manque de preuve de l'inexistence de Dieu ne t'empêche pas le moins du monde d'être sûr de son inexistence. Pire, on croirait que Son absence fait justement de toi un homme comblé! Mais être comblé par de l'absence, c'est être complètement vide, c'est se livrer corps et âme au néant.

Écrit par : Olivier Bruley | 08 mars 2007

Quand j'aurai, provisoirement, cessé d'être pauvre, j'achèterai de nouveau un voilier, un petit voilier, que je baptiserai "Vers le néant" parce que les voiliers ont un nom mais ne savent pas trop où ils vont. J'irai aussi faire du ski. Dans les Sodomites. Heu, pardon. Dans les Dolomites...

Écrit par : manutara | 09 mars 2007

Et pourquoi n'appellerait-on pas ton voilier Pélagie? ç'a tout de même plus d'allure!

Écrit par : Olivier Bruley | 10 mars 2007

Je ne suis pas superstitieuse, mais appeler ton voilier " vers le néant " n'incite pas tellement à monter dessus !

Écrit par : tinou | 10 mars 2007

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