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04 mars 2007

La piste

Nous remontâmes dans l’Aro et suivîmes  le demeuré et sa charrette par un chemin de traverse qui longeait la rivière sur un peu plus d’un kilomètre. La mère tournait le dos à la route, et, donc,  nous faisait face, ce qui était un peu ridicule. Elle n’arrêta pas un instant de parler sans que nous sachions très bien si elle s’adressait à son fils ou à nous. De toute façon, le bruit du moteur nous empêchait de saisir ses paroles. Le chemin, à peine plus qu’un sentier, était constellé de  cratères boueux. A chaque cahot, la charrette prenait une gîte inquiétante, la matrouchka, projetée en l’air, émettait un couinement strident et retombait de guingois dans son fauteuil. Les roues arrière de la jeep se mirent à patiner. Le sauvage manoeuvra un levier…Je crabote…dit-il. Virgile me jeta un regard interrogateur…Il crabote…répondis-je. Il haussa les épaules d’un air résigné…Bon, crabotons alors…Cela suffit à nous faire rechuter dans une hilarité absurde. La voiture sembla habitée d’un souffle nouveau. Les quatre roues motrices à la force démultipliée arrachèrent l’Aro à sa gangue de boue et nous rattrapâmes lentement nos guides. Au bout du chemin, il n’y avait toujours pas de pont, mais un gué que nous traversâmes à la suite du demeuré. Les roues de la charrette disparurent dans la rivière. Puis ce fut au tour du plancher d’être submergé. Quand l’eau atteignit le poitrail des chevaux, deux magnifiques bêtes de trait, ceux-ci hésitèrent, piaffèrent,  ne sachant s’il fallait se mettre à nager ou continuer à marteler le fond du gué de leurs puissants sabots. Nous imaginâmes, un instant, la mère emportée par les flots, amarrée à son fauteuil. Le fils se leva (il était très grand), et, saisissant son fouet, le fit claquer à deux reprises aux oreilles de ses bêtes, prenant grand soin de ne pas les toucher. Deux détonations puissantes. On devait pouvoir tuer avec un tel fouet ! Les bêtes se mirent à tirer avec un enthousiasme renouvelé. Le fils nous fit un signe énergique du bras pour nous encourager à le suivre. Dans cette attitude de commandement, le demeuré ne me sembla plus si demeuré que ça. Splendide, plutôt, tandis qu’il arrachait aux éléments son attelage et  sa petite mère, après avoir atteint la rive opposée. L’Aro gravit à son tour la berge, dégueulant l’eau de la rivière par tous les interstices comme un vaisseau de haut rang, puis, s’arrêta à quelque distance de l’attelage. La piste était là, devant nous, pas même honteuse de s’être interrompue par une étrange divagation pour continuer, discrètement, à dérouler son cours sinueux là où plus personne ne l’attendait. Qu’était-ce donc ? Deux ingénieurs des ponts et chaussés, qui s’étant disputés, avaient, chacun de son côté, poursuivi leur route sans jamais la rattraper vraiment ?  Le sauvage descendit de voiture et, tandis qu’il remerciait notre guide, à sa manière, en flattant l’encolure des chevaux, je plongeai fébrilement dans la caisse de verroteries, cherchant désespérément, au milieu des bas, des rasoirs, des montres bon marché, un objet qui pût être d’une quelconque utilité à nos sauveteurs. Je sentis peser sur moi le regard condescendant  de Virgile, ainsi qu’une chaleur désagréable me monter à la tête. Mais qu’est ce qu’il fichait là, à me regarder du haut de sa dépression, au lieu d’aller faire la conversation à la petite mère et à son fils ? Il était payé pour ça, non ? N’y tenant plus, je relevai la tête, rouge, sans doute, comme le défunt Kroutchev à une cession de l’ONU…Tu me trouves minable, hein ? Pathétique ? C’est ça, je suis pathétique. Le petit bourgeois occidental et sa conception de la générosité...Virgile fit la moue…Tu fais les questions et les réponses ! Non, je te regardais remuer tes petites fesses. Donne-moi  une cartouche de cigarettes, ça suffira… Luisant comme une balise bâbord, je lui tendis la cartouche de Camel avec laquelle il m’asséna une tape amicale sur le sommet du crâne. Tandis qu’il déployait ses longues jambes pour sauter à terre, je fouillai dans ma poche et en sortis mon couteau suisse à trente lames. Une pièce unique, ou presque. Je lui mis de force dans la main…Donne ça à l’idiot. J’y tiens beaucoup. Ca, c’est un vrai cadeau…Il émit un sifflement admiratif tout en soupesant l’objet, puis me le rendit…Non, ça c’est pour moi, tu me le donneras. Le dernier jour…Son outrecuidance m’épata…Pourquoi ? T’as pas besoin de cadeau, toi,  t’es payé pour nous supporter…Virgile garda un moment le silence. Il regarda le sauvage mimer, un peu plus loin,  la mort du cerf  devant l’idiot impassible et la matrouchka ravie. Il désigna le bourgeois, toujours endormi…C’est lui qui paye, donc je n’attends aucun cadeau de sa part...Puis il pointa son menton dans la direction du sauvage-cerf, qu’une balle de calibre 7,62 venait de terrasser…Lui, c’est un esprit pur (il employa d’abord un mot roumain). Un esprit pur ne fait pas de cadeaux…Ce fut mon tour, ensuite…Toi tu n’es qu’un petit garçon. Un petit garçon mal élevé qui croit tout savoir…J’eus l’impression qu’on venait de me renverser un seau d’eau glacée sur la tête…Ah oui, et pourquoi le petit garçon mal élevé t’offrirait son couteau suisse à trente lames ? Hein, dis-moi pourquoi ?...Il réfléchit un instant…Parce que nous allons devenir amis…J’étais furieux et flatté à la fois…Ton amitié, tu peux te la mettre là où je pense. Figure-toi que le petit garçon était encore, il y a moins d’un mois, en Thaïlande ! Tout seul ! Enfin avec un ami. Hein ? Ca t’en bouche un coin ? Et puis, on est allé voir les filles. Elles ont des seins gros comme ça (ce qui était doublement faux). Et pas poilue pour un sou…Virgile émit un ricanement désagréable tout en gesticulant en direction de ma braguette…Des filles ? Qu’est-ce que tu as fait avec elles? Tu leur a montré ton petit machin ?...Je me l’imaginai se tortillant au bout d’un pal tout en cherchant vainement une réplique cinglante. Je m’explique : c’était LUI qui se tortillait et MOI qui cherchais une réplique, parce que je doute, qu’au bout d’un pal, on ait encore le cœur à la polémique. Mais rien ne vint. Jamais on ne m’avait manqué à ce point de respect ! Virgile dut voir les larmes de rage monter dans mes yeux…Il m’ébouriffa les cheveux, puis, retirant vivement la main avant que je pusse la saisir pour la mordre, lui casser le bras, enfin lui faire un truc terrible, il s’éloigna  en direction de la charrette avec la cartouche de cigarettes tout en secouant la tête et en répétant stupidement…La Thaïlande, la Thaïlande…

Commentaires

"Non, je te regardais remuer tes petites fesses." Il a vraiment dit ça?

Écrit par : Olivier Bruley | 05 mars 2007

Non, j'édulcore...

Écrit par : manutara | 05 mars 2007

Les commentaires sont fermés.