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01 mars 2007

Le rire de Virgile

Reprenant du poil de la bête, je me tournai vers le sauvage…Dommage, que tu n’aies pas eu ton fusil…Il eut l’air étonné…Pourquoi ?...Ben pour tuer l’ours, pardi !...Il leva les yeux au ciel…On ne tue pas une bête, comme ça, par hasard, juste parce qu’elle croise notre route. On  la piste, on la traque, on marche des jours, des nuits, parfois, on apprend à la connaître. Est-ce un vieux mâle ou au contraire une femelle pleine, à moins qu’elle ne soit accompagnée de ses petits ? Je ne tue jamais les femelles. Seulement les mâles, vieux de préférence, pour les trophées. Les hommes, en vieillissant, perdent leurs cheveux. Les animaux, eux, ajoutent de la corne à la corne, du poil au poil. Quand enfin, après des jours d’effort, on le tient au bout de la mire, à moins qu’il ne surgisse au détour d’un layon, alors là, oui, on peut décider d’appuyer sur la détente ou au contraire, de le laisser s’enfuir. Sinon, autant tuer une vache dans un pré…

Beaucoup de paroles pour un sauvage, mais le sauvage était comme cela. Il théorisait beaucoup. Cela aurait été trop simple de prendre son fusil et de tirer dans le tas ! Non, il y avait tout un cérémonial à respecter et si dans le feu de l’action on risquait de se prendre un coup de corne, de dent ou de griffes, c’était encore mieux. Bien mieux. Les mécanismes qui mouvaient le sauvage étaient d’une grande complexité. Le bourgeois, sous son apparente sophistication,  était d’un usage beaucoup plus simple. Lui, assurément, aurait  tiré sur l’ours, couché, bien à l’abri sur l’autre rive.

Virgile était assis sur le marchepied de l’Aro, la tête sur les genoux. Il nous regarda approcher d’un air hébété et malheureux c'est-à-dire qu’il avait l’air parfaitement normal. Il n’évoqua pas plus la beuverie du matin qu’il ne l’aurait fait pour une banale crevaison ou un plat trop épicé. Très énervé, je le tirai pas le bras en trépignant comme un gamin de dix ans…Un ours, on a vu un ours ! Gros et plein de poils !...Une lueur de contrariété passa dans son regard de malheureux hébété. Il regarda le sauvage pour avoir un avis digne de foi sur la question. La Tuica pouvait donner aux hallucinations le visage de la réalité, surtout pour qui n’y était pas habitué. Le sauvage hocha la tête et s’empressa d’ajouter…Mais il est loin maintenant !...Virgile n’eut pas l’air soulagé pour autant, juste un peu moins angoissé. Le sauvage s’approcha de Virgile et lui tendit la carte routière de cul de mandrill…Vous voyez, j’ai suivi cette piste. Il devrait y avoir un pont, là ! Il y a bien la rivière mais pas le pont…Virgile haussa les épaules, l’air de dire, ce sont des choses qui arrivent. Puis il sourit, enfin, je pense que c’était un sourire, même s’il eût été plus juste de le qualifier de grimace. Son visage se plissa comme celui d’un nouveau né, tandis que ses lèvres s’écartèrent sous l’effet d’une poussée interne incontrôlable. Je crus qu’il allait vomir. La grimace fut suivie d’un râle venu du tréfonds de ses bronches. Le rire de Virgile était une chose terrible à entendre. Le vieil homme d’Hemingway dut avoir ce genre de rire en se rendant compte que de son bel espadon, il ne restait rien d’autre que la tête et l’épine dorsale. Entre deux râles, Virgile parvint à laisser échapper de sa voix évanescente…Le plus étonnant, ce n’est pas qu’ils aient oublié de construire le pont, mais qu’ils aient pensé à le faire figurer sur les cartes… Après avoir ri un court instant avec lui, par solidarité, je suppose, le sauvage demanda à Virgile…On fait quoi, maintenant ?... Virgile leva les bras au ciel, en signe d’impuissance…Vous savez, moi, d’habitude, je suis affecté au tourisme politique. Une usine ou un hôtel qui disparaissent, ce n’est pas un problème, j’ai vite fait d’en trouver un autre, mais un pont…Il fut à nouveau secoué de spasmes douloureux. Quand le sauvage eut fini de se moucher, il désigna cul de mandrill…Et lui, il n’aurait pas une idée sur la question…Virgile se leva en vacillant. Ayant atteint l’avant de la voiture, après un temps qui nous parut interminable, il ouvrit la portière et  secoua le garde chasse tendrement enlacé au bourgeois. Il y eut des grognements, puis un échange de paroles vaseuses en roumain, après quoi, cul de mandrill se rendormit profondément. Virgile se laissa retomber sur le marchepied. Le sauvage avec une pointe d’impatience dans la voix…Qu’est-ce qu’il a dit ?... L’interprète le regarda droit dans les yeux, des larmes aux coins des paupières…Sic transit gloria mundi…Le sauvage laissa échapper un rire cristallin qui raisonna longtemps au fond de la vallée…Non, sans blague ?...Virgile secoua la tête et tomba à genoux, tremblant de la tête aux pieds…Non, il a dit que c’était pas lui qui avait piqué le pont…Pendant la demi-heure qui suivit, nous fûmes trop occupés à nous tordre de rire pour nous soucier du pont, de la rivière, des ours ou des cerfs. A chaque accalmie, il nous suffisait de nous regarder pour recommencer à rire. Nous crûmes être définitivement calmés, quand le sauvage reprit la carte, l’étudia avec soin, puis scruta la rive opposée, avec de vraies jumelles cette fois…Le plus ennuyeux, dans cette histoire, ce n’est pas l’absence de pont, après tout, on pourrait essayer de passer à gué, mais c’est l’absence de piste, parce que là, en face, il n’y a rien que des rochers !...Virgile laissa échapper un vagissement…Ils ont aussi piqué la piste  !... A nouveau, nous nous roulions dans l’herbe en hurlant de rire. Nous retrouvions, à grand peine, notre sérieux, lorsque cul de mandrill, à moins qu’il ne se fût agi du bourgeois, lâcha un pet retentissant. Nous crûmes mourir ! Nous devions offrir un spectacle lamentable au curieux attelage qui se présenta devant nous. Une jolie charrette en bois tirée par une paire de chevaux s’arrêta à la hauteur de l’Aro. Dans notre hystérie collective, nous ne l’avions pas entendue arriver. Le cocher semblait tiré d’une nouvelle de Pouchkine avec sa chemise blanche boutonnée sur le côté et ses pantalons noirs bouffants. Aux pieds, il portait de drôles de sabots noirs, qui,  au lieu d’être en bois, semblaient avoir été confectionnés dans de la chambre à air. Les quatre pneumatiques ornant les essieux de la charrette constituaient, d’ailleurs,  la seule concession faite à la modernité. Le cocher nous contemplait du haut de son char avec le regard inexpressif de celui qui s’interdit de penser. Apparemment, il appliquait la même censure à la parole, car il resta muet à toutes les sollicitations verbales de Virgile. Celle qui s’égosillait comme une pintade du Mississipi était sa passagère, une femme d’un certain âge, vêtue comme une matrouchka. Assise à l’arrière,  dans un vieux fauteuil amarré aux montants de la charrette par de grosses cordes de chanvre, elle tournait le dos à la route. Elle et Virgile s’immergèrent dans un long conciliabule dont le résultat fut qu’elle ne s’occupait pas de ce genre de choses (les ponts et les pistes) mais que, par contre, son fils était au courant de tout. Malheureusement il ne parlait pas. Nous n’avions qu’à les suivre...Sourd et muet ?...hasardai-je…Non, il est idiot…me répondit Virgile, comme si la chose allait de soi.

 

 

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