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26 février 2007

L'ours

Ce fut la chaleur qui me réveilla. La chaleur et le silence. Une chaleur silencieuse. J’avais l’impression d’être en carton. Cerveau de carton, langue de carton, jambes de carton. Dur et mou à la fois. Je soulevai ma tête de carton. Deux inconnus, la tête de l’un sur l’épaule de l’autre, ronflaient sur la banquette avant. Un inconnu dormait à mes côtés, enveloppé dans un caban boutonné jusqu’au cou. Il paraissait frigorifié. Par le pare-brise, je vis, de dos, un inconnu assis sur le capot. Il était torse nu et portait un pantalon de treillis militaire. Trop d’inconnus dans cette équation. Je m’extirpai de l’habitacle surchauffé. Pas d’un seul tenant, mais morceau par morceau. Je n’essayai pas même de me mettre debout, mais optai pour la marche à quatre pattes. Je fis le tour de la jeep, à moins que ce ne soit la jeep qui ait tourné autour de moi, je ne puis l’affirmer avec certitude. Je  m’arrêtai, haletant, à la hauteur du pare-choc. Avec sa calandre et ses gros phares inquisiteurs, la voiture avait l’air fâché. L’inconnu au torse nu mangeait tout en consultant une carte étalée sur ses genoux. Sa tête à la chevelure broussailleuse me disait vaguement quelque chose. Ce bref effort m’avait épuisé.  Je transpirais abondamment et une soif cartonneuse me dévorait. J’ignorais où j’étais et ce que je faisais dans cette étrange voiture au museau allongé, arrêtée sur cette piste qui se terminait au bord de cette rivière dont la fraîcheur et la bonne santé contrastaient douloureusement avec mon état moribond. Si je levais la tête, je pouvais apercevoir des montagnes, mais j’évitai de les regarder pour ne pas attirer leur attention. Avec les montagnes, on ne savait jamais. C’était plein d’arbres aussi, des arbres couverts de feuilles qui remuaient en produisant un froissement agaçant. L’inconnu du capot qui me disait vaguement quelque chose s’aperçut de ma présence. Il me tendit une tranche de viande noirâtre…Un petit coup de saucisson à l’ours, Esteban ?...Je vomis longuement, ce qui me fit du bien. Puis, j’avançai à reculons une main implorante vers l’inconnu du capot, sans le regarder toutefois : il me donnait le vertige, là haut, sur son capot…Soif, boire…Il m’offrit une bouteille d’eau minérale que je saisis en tendant le bras derrière le dos. Elle était pleine. Je commençai à boire et ne m’arrêtai que lorsque la bouteille fut vide. Toujours sans le regarder, je demandai à l’inconnu…Où sommes-nous ?...Sais pas ! Devrait y avoir un pont au-dessus de cette rivière, normalement, mais dans ce putain de pays rien n’est normal…Ce n’est pas ce que je voulais entendre….Qui êtes-vous, monsieur ?... L’inconnu se mit en colère. Il sauta du capot…Bon, ça suffit les conneries maintenant…Il me saisit par le col de ma chemise, me mit debout et me traîna jusqu’à la rivière distante d’une cinquantaine de mètres. Un drôle de bruit de castagnettes andalouses dans ma tête. Arrivé sur la berge, je me débattis, tombai sur le sol,  tentai de m’échapper en rampant, mais il me rattrapa et  me plongea à mi-corps dans l’eau glacée en me maintenant la tête sous l’eau. La rivière n’était pas profonde à cet endroit. Je pouvais sentir les galets et la vase sur mon visage tandis mes jambes envoyaient des ruades sans rencontrer autre chose que le vide. En me tirant par les cheveux, il me ressortit la tête de l’eau…Ca y est ? Tu es réveillé ?…La tignasse de l’inconnu était constellée de gouttelettes d’eau que le soleil faisait luire comme une auréole. Une goutte avait glissé le long de l’arrête de son nez. Elle se refusait à tomber, s’allongeant interminablement, telle une obscène stalactite nasale. Je ne sais pourquoi, mais je ne pouvais détacher les yeux de cette goutte. L’inconnu rompit le charme en sortant de la poche de son treillis un horrible mouchoir à carreaux dans lequel il se moucha bruyamment. Le froid ne m’avait pas réveillé, mais à moitié tué, ce qui me fit prendre conscience, que, peut-être, j’étais encore à moitié vivant. A genoux sur la berge, je peinai à retrouver mon souffle. Toutefois,  l’enveloppe de carton se déchirait. Très petit à petit. Le sauvage, le bourgeois, cul de mandrill, le spécialiste, Virgile, la Roumanie, tout cela afflua à mon cerveau tuméfié en même temps que le flot sanguin que je sentais bouillonner dans mes veines. Le sauvage scrutait, en aval, la rive opposée. Brusquement, il m’attira dans les fourrés. Je n’y comprenais plus rien. Il me chuchota à l’oreille…Un ours…Un ours ? Ou ça ?...Là, de l’autre côté de la rivière, à côté de l’éboulis. Sous le gros rocher pointu… Ecarquillant douloureusement les yeux, je parvins, péniblement, à faire une mise au point. Oh, oui ! C’était bien un ours. Une bête énorme. Je pensai au corps martyrisé du spécialiste. Mon premier réflexe fut de prendre mes jambes à mon cou, mais le sauvage me plaqua au sol…Ne bouge pas. Il ne nous a pas vus. Nous sommes sous son vent. Les ours voient mal, mais ont un odorat très affûté. Par contre, ils détectent très bien les mouvements. Un beau mâle de sept ou huit ans. Regarde, il va pêcher…Effectivement, l’ours s’approcha de la berge en remuant sa grosse tête de gauche à droite, comme le spécialiste quand il traînait Virgile pour aller le fracasser contre un arbre. L’ours resta  un long moment à observer la surface, puis, brusquement, il bondit dans l’eau et de ses pattes avant envoya en l’air un objet argenté qui atterrit au milieu des rochers…Une truite arc-en ciel… Le sauvage avait entouré ses yeux de ses pouces et index réunis, confectionnant ainsi des jumelles improvisées (c’est très efficace). Je fus étonné qu’il ne me donnât point l’âge et le sexe de la truite. L’ours joua un peu avec son poisson, puis le dévora comme s’il ne s’était agi que d’une vulgaire cacahuète. Il se dressa ensuite sur les pattes arrière et regarda dans notre direction en humant l’air. Le sauvage eut l’air contrarié…Le vent a tourné, il nous a senti…Je voulus m’enfuir, mais mes jambes me refusèrent tout service. Je tremblais comme un Iliouchine au décollage. Dans un râle, je laissai échapper…Nous sommes morts…Le sauvage sourit et me désigna l’ours…De vous deux, c’est lui le plus effrayé. Tu n’as rien à craindre, on ne lui interdit pas la retraite et il n’est pas blessé. Tu vas le voir détaler. Dommage, j’aurais voulu le photographier…L’ours se laissa retomber sur ses pattes avant et partit au petit trot en bondissant avec agilité d’un rocher à l’autre. Il s’arrêta à la lisière de la forêt, puis, ayant tourné une dernière fois la tête dans notre direction, disparut au milieu des arbres.

 

Commentaires

Dur et mou à la fois... J'ai parfois l'impression que tu tends des perches pour me faire dire des obscénités.

Écrit par : Olivier Bruley | 26 février 2007

Captivant ton récit ! On pense au film de Jean-Jacques Annaud. C'est beau un ours dans son élément naturel !
Les derniers que j'ai vus étaient captifs et on leur ponctionnait la bile de la vésicule pour en faire des aphrodisiaques !

Écrit par : tinou | 26 février 2007

Olivier, sachant que tu es l'un de mes deux lecteurs, je prends toujours soin de te tendre des perches afin de te rendre mes récits plus accessibles.
Oui Tinou, c'est vrai que c'est beau un animal dans son milieu naturel. Je n'ai jamais compris cet engouement pour les jardins zoologiques qui, finalement, ne font que rabaisser l'animal en le mettant à la portée des humains.

Écrit par : manutara | 27 février 2007

Vous n'avez pas tué d'ours, finalement?

Écrit par : Olivier Bruley | 28 février 2007

Attends la suite....

Écrit par : manutara | 28 février 2007

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