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24 février 2007

Ivresses

J’ai un souvenir assez vague du voyage qui nous mena à Nepos, au cœur des Carpates. Ca tournait, encore et toujours.  Mais la route n’y était pour rien. Je dois avouer que, dans la datcha du spécialiste, j’avais, à plusieurs reprises, tâté de la bouteille de Johnny, moi qui ne buvais jamais. Il faut me comprendre. Je voulais juste jouer à l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. J’avais également sifflé un demi paquet de Camel, gagné par la tabagie généralisée. Nous étions tous bien, d’ailleurs, dans cette atmosphère imprégnée de franche camaraderie intergénérationnelle et de la fumée d’une centaine de cigarettes capitalistes. N’éprouvant nulle hâte à voir l’un d’entre nous se faire étriper par un quelconque ours acariâtre, j’aurais voulu que cet instant s’éternisât à jamais. Seul le sauvage resta sobre. Il était pressé d’en découdre, lui qui avait foudroyé sans ciller un buffle en plein élan dans la savane rhodésienne d’une unique balle savamment ajustée qui fit s’effondrer l’animal à ses pieds, au point qu’il nous confia avoir senti la chaleur de son haleine à moins qu’il ne se fût agi du souffle de la mort. Mais le spécialiste, passablement imbibé à ce stade de la discussion, n’en démordait pas : le buffle n’était pour lui qu’une vache hystérique, alors que l’ours… Nous eûmes toutes les difficultés du monde à l’empêcher de se dénuder totalement pour nous montrer, dans son intégralité, l’étendue des ravages causés par sa rencontre avec l’ours brun des Carpates. Pour achever de nous impressionner, le spécialiste, lorgnant le fond de la bouteille de Johnny désespérément vide, nous assura que lors d’une chasse, par lui organisée, il avait vu Brejnev pointer son arme en direction du Conducator et faire feu. N’écoutant que son courage, le spécialiste s’était jeté devant son maître, encaissant la balle à sa place. Dans la cuisse. Brejnev tirait déjà bas, à l’époque.  Avant que nous puissions intervenir, le pantalon gisait sur les chevilles de note hôte, laissant à nu la cuisse que la balle avait traversée de part en part. Vrai ou faux ? Je l’ignore. Toujours est-il que la blessure avait indubitablement été occasionnée par un projectile et que le spécialiste semblait jouir d’un régime de faveur dans ce pays où des familles entières s’entassaient dans quelques mètres carrés. Une bouteille de Tuica fit son apparition. Il fallut se montrer courtois, laisser se fendiller cette rigidité que me reprochait le bourgeois à l’égard de ce qu’il appelait les plaisirs de la vie, le torchage de gueule en l’occurrence. Je ne fis qu’imprégner mes lèvres, mais la brûlure et le goût de kérosène me poursuivirent pendant des heures. Oui, j’avais déjà goûté du kérosène. En quantité infinitésimale, il est vrai.  Je prenais, à l’époque, des cours de pilotage. Avant chaque vol, il fallait actionner une purge située sous les ailes de l’avion et goûter du bout de la langue un échantillon du liquide recueilli sur un doigt afin de s’assurer que toute l’eau, fruit de la condensation dans les réservoirs, avait bien été éliminée. A la réflexion je dus en avaler une gorgée ou deux. Peut-être trois. Je parle de la Tuica, pas du kérosène.

Ce jour là, au milieu de discours enflammés et d’embrassades désordonnées et réitérées,

 la France et la Roumanie se jurèrent une amitié sans faille sur le perron de la maison du tueur d’ours. Je ne sais pas d’où sortaient tous ces gens, mais ils faisaient un raffut de tous les diables ! Le plus ivre d’entre nous était, bien entendu, celui qui devait nous conduire sains et saufs sur une centaine de kilomètres de route de montagne bordée de précipices insondables. Cul de mandrill, dont le visage avait pris une effrayante teinte mauve, dut tirer plusieurs bords avant que de pouvoir atteindre l’Aro et y grimper en hurlant, vive la France. Le bourgeois était rouge comme une balise de détresse et souriait béatement.  Virgil, blanc comme un cierge de Pâques, oscillait dangereusement d’avant en arrière. Le sauvage se mouchait à s’en arracher le nez.  Moi, et bien moi, je ne sais plus trop si ce n’est que j’essayais désespérément de saisir un point fixe dans la folle sarabande de visages et d’objets qui dansaient autour de moi. A un moment, on dut m’enfourner à l’arrière de la  jeep car je me retrouvai assis sur la malle du bourgeois, les pieds sur le ventre de Virgile, au milieu d’un inextricable entrelacs de cartons, de valises, d’étuis à fusil dont rien ne semblait pouvoir entraver l’absurde mouvement giratoire. Le sauvage prit place au volant. A ses côtés, le bourgeois et cul de mandrill ne tarderaient pas à sombrer dans une torpeur comateuse. Le moteur aboya, la première hurla, l’Aro fit un bond en avant. Par la lunette arrière, il me sembla voir le spécialiste nous envoyer des baisers à la volée tout en dansant une gigue endiablée au milieu d’un massif de rhododendrons. Je lui fis signe, mentalement, car j’eus l’impression que si je bougeais mon bras il allait certainement se détacher de mon corps pour s’envoler par la fenêtre. Je m’allongeai sur le plancher entre Virgile et la malle du bourgeois. Se coucher bien à plat et tout finirait par retrouver sa place. Enfin, c’est ce que je faisais en début de croisière quand mal amariné, j’étais terrassé par le mal de mer. Mais cela continuait à tourner. Je finis par perdre conscience.

Commentaires

bonjour
j'ai travaillé en Russie...il est vrai que certaines de nos soirées etaient aussi bien arrosées ...
bon Dimanche

Écrit par : bernard | 24 février 2007

Les soirées bien arrosées, je veux bien! Mais les matinées...?

Écrit par : manutara | 25 février 2007

Jejeje, que charro de agua dulce!!!

Écrit par : Olivier Bruley | 25 février 2007

Les commentaires sont fermés.