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21 février 2007

Le spécialiste

La journée qui suivit fut étrange. Un voyage dans le temps. Il nous fallut d’abord abandonner la Mercedes, confiée au parking du Regina,  pour nous entasser avec tout notre fourbi dans une jeep Aro conduite par un individu auquel je n’aurais pas donné l’heure s’il me l’avait demandée. Je l’avais découvert une heure plus tôt,  installé à la table du petit déjeuner en grande conversation avec le sauvage. En l’absence de Virgile, venu me chercher, cette conversation ne pouvait être que muette, ce qui ne l’empêchait pas d’être parlante. Le sauvage était à quatre pattes et grognait de manière menaçante tout en fouissant la moquette du groin. Sans aucun doute un potamochère du Gabon.  L’individu auquel je n’aurais pas donné l’heure avait reculé sa chaise et faisait…oh, oh, oh ....Tout en rondeur, il était revêtu d’un pantalon bouffant vert olive pris dans des godillots montants et d’une chemise d’uniforme grise. Sur la tête, une casquette identique à celle dont les gendarmes s’affublent depuis quelques temps en France. Dans le visage  dissymétrique, l’œil droit regardait l’œil gauche par en dessous, de manière sournoise et l’œil gauche fixait  un nez obscène,  applati comme une noix de beurre sur une tartine.  A mon entrée, il se désintéressa du sauvage grognant pour me saluer. Il se leva péniblement, retomba sur sa chaise, parvint finalement à en décoller et lança …oh, oh, oh !...puis  me broya la main dans sa grosse patte velue tout en m’envoyant une grande claque dans le dos. Ses yeux roulèrent de manière effrayante dans leurs orbites, puis se fixèrent en divers points de la salle à manger. Il éructa quelque chose qui ressemblait à…il va neiger…mais qui, selon Virgile, signifiait… voilà le grand paresseux…Son visage avait une couleur étrange, hésitant entre le jaune et le vert. On aurait dit le cul d’un mandrill. Il m’assit de force devant une assiette remplie de je ne sais plus quoi (mais l’ai-je jamais su ?) et se frappa les pectoraux de ses poings fermés. Je supposai qu’il fallait que je prisse des forces. Lui-même, pour donner l’exemple, s’affala sur sa chaise,  se remplit une tasse de café et y ajouta une longue rasade d’un liquide transparent contenu dans une bouteille marquée, Tuica. Le bourgeois fit son apparition habillé « en chasse ». S’il n’y avait eu ce Borsalino usé qui lui donnait un vague air mafieux, on aurait pu le croire sur le point de se rendre à une réunion de son country club. Il s’exclama de manière théâtrale…Carpates nous voilà…Le cul de mandrill leva sa tasse en éclatant de rire…Da, da, da, Carpati…

Nous n’allâmes pas très loin. A la sortie de la ville, l’Aro franchit une grille, remonta une allée en gravier pour venir s’arrêter devant une belle maison de maître. Le locataire en était l’ancien garde chasse présidentiel. Un grand spécialiste de la chasse à l’ours qui pourrait nous donner de précieux conseils. Le spécialiste dévala les escaliers du perron  pour embrasser avec effusion cul de mandrill. C’était un grand vieillard d’une aristocratique maigreur. La maison sonnait creux et le salon dans lequel il nous invita à nous installer était entièrement vide à l’exception d’un sofa sur lequel nous nous entassâmes. Aux murs, des marques moins grisâtres signalaient l’absence de tableaux et des trophées glanés aux quatre coins du monde. Le spécialiste était, en effet, un ci-devant qui, à l’avènement du communisme, avait vu ses terres et sa demeure réquisitionnées. Il avait du mettre sa grande expérience au service du nouveau maître de la Roumanie afin de continuer à habiter son manoir et était devenu gardien de son ancien domaine. Il avait accepté avec philosophie l’ordre nouveau. Le roi ou le conducator, les nobles sont habitués à servir. Il n’y avait qu’une seule chose qui le mettait hors de lui : les ours. Il fouilla dans son épaisse chevelure blanche de ses longs doigts spatulés et, baissant la tête, nous encouragea à palper une longue balafre qui lui labourait le cuir chevelu. Puis il se mit à hurler…L’ours, l’ours, l’ours ! L’animal le plus intelligent, le plus sournois, le plus cruel, le plus fort ! Tuez l’ours, mais tuez-le vite et bien. Si vous manquez votre coup, voilà ce qui vous arrivera….Il fit se lever Virgile qui traduisait de sa voix évanescente les propos enflammés du spécialiste. La suite fut effrayante et imprévue. En poussant un hurlement venu du fond des entrailles qui nous glaça le sang, le ci-devant se jeta sur le malheureux Virgile. Avec une force insoupçonnée chez un vieillard, il le renversa sur le parquet puis le traîna par les jambes en agitant la tête de gauche à droite. Il essaya ensuite de le fracasser contre un arbre imaginaire, puis, ses aristocratiques doigts transformés en griffes acérées,  il entreprit,  assis à  califourchon sur lui, de déchiqueter Virgile en commençant par la tête et en continuant par le torse, procédant un peu comme un chien qui creuserait un trou pour y enterrer un os. Echevelé, Virgile se releva en essayant de remettre de l’ordre dans ses nombreuses couches de vêtements. Il semblait plus déprimé que jamais. Le spécialiste peinait à retrouver son souffle. Un filet de bave coulait à la commissure de ses lèvres et ses yeux de rapace, tournés vers l’intérieur, semblaient contempler une scène effrayante. Finalement, il déboutonna sa veste rendue luisante par l’usure  et souleva sa chemise sur un chaos de chaires violacées et boursouflées. Nous gardâmes, un long moment, un silence respectueux. Je fus pris d’une irrépressible envie d’uriner. Le sauvage se moucha tandis que le bourgeois murmurait…Doux Jésus…Il finit par se lever et revint une minute plus tard avec une bouteille de Johnny et une cartouche de cigarettes américaines. Le spécialiste se précipita sur la bouteille, la déboucha et en but une longue rasade à même le goulot. Il fit ensuite circuler la bouteille. De ses doigts que l’impatience avaient rendus gourds, il ouvrit un paquet de Camel (pour le bourgeois, rien ne symbolisait mieux la cigarette américaine que la Camel), en tira une cigarette et l’alluma, en inhalant interminablement la fumée. Puis, nous contemplant d’un air ravi, il murmura…Ah, l’occident !...

Commentaires

Tu n'es donc pas le seul de ta famille à te mettre à quatre pattes pour pousser des grognements, Estebanito? Décidément, ce Virgile me plaît bien, qui se laisse manipuler assez facilement, apparemment. Tu devrais en parler davantage. Je le trouve excitant.

Écrit par : Olivier Bruley | 22 février 2007

C'est très aérien comme commentaire! Une véritable bouffée d'air frais! Si, si....

Écrit par : manutara | 22 février 2007

Je me suis dit que mes sarcasmes te manquaient, depuis le temps qu'on ne s'est pas vus...

Écrit par : Olivier Bruley | 22 février 2007

Alors? La suite!

Écrit par : Olivier Bruley | 24 février 2007

Olivier, je te trouve bien impatient ces temps-ci ! Tu t'ennuies à ce point ?
Ceci dit, manutara, on attend la suite avec fièvre...

Écrit par : tinou | 24 février 2007

Ca vient, ça vient....Je ne savais pas que ça pouvait intéresser quelqu'un...

Écrit par : manutara | 24 février 2007

Bouh, l'hypocrite ! Tu sais que tu as -au moins - deux fidèles lecteurs. Tu as une façon de raconter inégalable. On s'y croirait. Et puis tes aventures sortent vraiment de l'ordinaire !

Écrit par : tinou | 24 février 2007

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